Tariq Ramadan et Voltaire : pièces pour un dossier
Voltaire, 1669-1778
Voltaire répétant Mahomet avec Lekain en costume de voyage
Tariq Ramadan et Voltaire :
pièces pour un dossier
Une fatwa contre Voltaire ?
Hervé LOICHEMOL*
En septembre 1993, Tariq Ramadan faisait son entrée dans le débat public. Il interpellait l'opinion et les autorités genevoises au sujet d'un projet de mise en scène - que je voulais réaliser - de la tragédie de Voltaire Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Les autorités culturelles locales allaient se ranger à l'avis de M. Ramadan et de M. Hafid Ouardiri, actuel porte-parole de la mosquée de Genève. Elles renonçaient à inscrire cette production dans le cadre des commémorations du tricentenaire de la naissance de Voltaire (1694), empêchant la création du spectacle.
Douze ans plus tard, toujours fidèle au poste, M. Hafid Ouardiri, solidement armé de la tolérance dans la main gauche et du blasphème dans la droite, est de nouveau intervenu auprès des autorités françaises et suisses pour que la simple lecture de cette pièce soit interdite. Cette fois, les responsables politiques et artistiques de Genève et de la France voisine ont décidé de faire respecter les règles laïques : la lecture tant redoutée eut donc lieu le jeudi 8 et le samedi 10 décembre 2005, au Centre culturel Jean-Monnet de Saint-Genis-Pouilly et au Théâtre de Carouge-Atelier de Genève, en présence d'un nombreux public et sous la protection de la police.
En quoi consistait le crime ? Il s'agissait pour quelques comédiens de lire une tragédie en 5 actes et en alexandrins, écrite il y a 264 ans, disponible aux éditions Gallimard depuis longtemps, très récemment publiée en Garnier Flammarion, accessible sur Internet et jouée l'année dernière pendant plusieurs semaines dans un théâtre parisien sans l'ombre d'un problème. La vigilance des censeurs n'est donc pas infaillible. Pourquoi diable la présentation publique de cette pièce, censurée pour la commémoration de Voltaire, est-elle devenue possible douze ans plus tard ? Nos dévots actuels n'ont peut-être pas mesuré que le déshonneur de la commémoration avait laissé des traces qui demandaient à être réparées.
Ils n'ont sans doute pas vu que les responsables artistiques et politiques avaient changé. Ils n'ont pas compris que Tariq Ramadan ne pouvait plus exposer son image dans une histoire aussi périlleuse.
L'affaire des caricatures danoises allait le montrer : pour instiller des interdits religieux dans l'espace laïque, il convient aujourd'hui d'éviter les gros mots de censure ou d'interdit. Il est plus efficace de développer une rhétorique suave : désormais, la liberté d'expression doit être limitée par les catégories précises et reconnues du respect, de la délicatesse et du raisonnable. Une liberté bien tempérée, donc, et à consommer avec la plus vive modération.
Jusqu'à plus ample informé, Voltaire n'est l'objet d'aucune fatwa à titre posthume. Pourquoi donc la lecture individuelle, autorisée chez soi, ne le serait-elle pas à plusieurs dans une salle de spectacles ? Ce texte ferait-il donc partie de ceux qu'on ne lit que d'une main ? Y aurait-il un danger à se rassembler dans des salles obscures pour reluquer des corps susurrants ?
Remercions les censeurs de nous rappeler une évidence : le théâtre possède encore - pour combien de temps ? - le pouvoir de questionner, de déranger, voire de séduire. Nul doute que les fanatiques voient dans les pratiques théâtrales une concurrence déloyale, une espèce d'exercice illégal de la captation des esprits.
Rappelons aux censeurs d'autres évidences : personne n'est obligé d'aller dans une salle de théâtre ; les spectateurs sont invités à s'y rendre individuellement ou en groupe, très rarement en corps constitué ; le public y accède librement en payant sa place ; la liberté de parole est un des principes qui règlent l'échange entre les acteurs et les spectateurs.
Mais il est un autre principe et d'une autre portée : au théâtre, la vérité ne tombe pas du ciel. Le semblant y règne - le mensonge si l'on veut. C'est lui qui fait advenir la vérité. En acquittant son droit d'entrée, le spectateur accepte que le Néron de Racine ne soit pas celui de Tacite ou de Suétone, que le Caligula de Camus ne soit pas celui des livres d'histoire et qu'il s'appelle à la ville Gérard Philipe ou Charles Berling. Le spectateur normal achète consciemment le droit d'assister, parfois de participer, à ce jeu des identités. C'est donc prendre les spectateurs pour de parfaits crétins que de répéter inlassablement que le vrai Mahomet n'était pas celui décrit par Voltaire. Tout le monde le sait depuis toujours, et tout le monde s'en moque.
Ne soyons pas naïfs : nos illuminés n'ignorent rien de tout cela. Leur visée n'étant pas religieuse, mais politique, s'ils prétendent interdire, ce n'est pas par ignorance, mais en connaissance de cause : leur ritournelle est destinée à circonscrire des territoires, à les marquer et à les annexer. Lesquels ? Evidemment, les lieux où s'exerce ce jeu des identités - on y perd son latin ou son arabe classique. Les lieux où s'exerce l'interprétation, où un mot peut signifier différemment en fonction d'une intonation, d'un regard ou d'un signe quelconque. Les lieux où la vérité n'est plus révélée, mais travaillée, élaborée, produite par les femmes et les hommes dans un partage ironique des significations. Les lieux où les textes relèvent de la mythologie ou de l'histoire, mais plus du sacré. Les lieux où Abraham, Jésus ou Mahomet ne valent pas plus qu'Hamlet, Robespierre ou Tartuffe, où ils ne sont plus la propriété des religions, où les religions deviennent un moment de l'histoire de l'humanité. Des lieux donc où les religions ne sont plus en droit ni en mesure d'imposer leur loi.
C'est contre cette inexorable expropriation que s'activent les censeurs. On comprend leur divine fureur.
Hervé Loichemol, Le Monde,
14 février 2006
* Hervé Loichemol est metteur en scène.
- source de cet article : Le Monde
Se prendre pour Voltaire ?
Tariq RAMADAN
Dans une Tribune (Le Monde du 14 février), Hervé Loichemol me met directement en cause dans une soi-disant tentative de censure de la pièce de Voltaire Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Depuis treize ans, M. Loichemol raconte cette contrevérité. Je tiens à préciser trois points :
1. A cette époque, j'enseignais Voltaire - dont la pièce Mahomet - et des dizaines de lycéens pourraient en témoigner. Pas de censure ni de fatwa donc contre Voltaire qu'il faut lire, étudier et jouer. Il serait bon néanmoins de ne point retenir de son œuvre que la critique anticléricale. Des Lettres philosophiques à Micromégas ou à l'Ingénu, Voltaire s'en prenait aussi, et vertement, à l'arrogance de certains esprits si dangereusement assurés de détenir la seule «vérité rationnelle». Il pourfendait les aveuglements des autres noyés dans leurs propres contradictions : n'est-il pas bon de rappeler ces enseignements à nos défenseurs contemporains de la grande cause de la liberté de pensée et dont le silence est assourdissant lorsqu'il faut condamner les quatorze annulations ou retraits de salles qui m'ont été signifiées en moins de deux ans en France sous la pression des RG ou de responsables de partis ? La liberté de certains serait plus noble que celle des autres ?
2. En ce qui concerne la pièce, le Département Culturel de la Ville de Genève s'est opposé à l'époque à sa réalisation car le budget présenté par M. Loichemol avait été considéré comme faramineux. Le Maire de Genève, M. Alain Vaissade, a ensuite ajouté que cette pièce pouvait heurter la sensibilité des musulmans. Le refus de subvention a été pris par les autorités sans avoir consulté les musulmans : M. Vaissade l'a dit sur les ondes de la Radio Suisse Romande (Forum, octobre 1993) en ajoutant qu'il ne m'avait ni vu ni parlé avant ou après avoir pris cette décision. Robert Ménard, de Reporters sans frontières, a questionné les autorités de l'époque (il est le seul en France à avoir effectué cette vérification) : la directrice des affaires culturelles d'alors, Mme Erica Deuber Ziegler, a confirmé ma version des faits (Revue Media, Mars 2005). Dans une récente émission diffusée en Suisse (Infrarouge, 7 février 2006, à visionner sur www.tsr.ch ) M. Loichemol a d'ailleurs lui-même reconnu que je n'avais pas appelé à la censure.
3. M. Loichemol, flairant le «coup médiatique» d'une «affaire Rushdie genevoise», avait décidé en 1993 de lancer un grand débat sur la place publique autour de la question : «Peut-on relire tout Voltaire ?». C'est alors que je suis intervenu. M. Loichemol affirme aujourd'hui que j'appelais alors à la censure et à l'interdit (contrairement à ma position actuelle dans l'affaire des caricatures de Mahomet où, habile selon lui, j'utiliserais une «rhétorique suave» en parlant de «délicatesse» ou de «respect»). Or voici des extraits de ma lettre ouverte publiée le 10 octobre 1993 dans la Tribune de Genève : «À n'en point douter je serai avec vous, en première ligne, dans la défense de la liberté de conscience et d'expression, mais mon quotidien m'a appris que mon ‘droit d'exprimer‘ doit s'habiller de précaution lorsqu'il rencontre l'intimité d'autrui, son affection ou la dimension vivante qu'il donne au sacré. Vous appelez cela ‘censure', j'y vois de la délicatesse.» C'est exactement la position que je tiens aujourd'hui et déjà, en 1993, je proposais à M. Loichemol d'expliquer ses intentions, par pédagogie, pour que les musulmans aient les moyens de prendre une distance critique si la pièce devait être jouée : «N'y a-t-il pas quelque sagesse à mesurer -par anticipation- les possibles dégâts, à en discuter avant de se voir forcé à condamner ce que l'on aurait pu éviter ? L'histoire récente est pleine de nos négligences.» (Voir l'intégralité sur : www.tariqramadan.com).
Nos «Voltaire à géométrie variable» semblent chaque jour davantage trahir le courage de l'auteur d'un Zadig qui a tant emprunté au Coran et qui n'eut de cesse de répéter qu'il faut avoir la modestie de douter de soi et la force d'entendre autrui. Une bien belle leçon pour certains de nos relatifs intellectuels qui ont substitué à l'ancien dogme de la grâce nécessaire celui de leur foi aveugle en leur raison suffisante. Ceux-là sont doublement dangereux quand ils se prennent pour Voltaire.
Tariq Ramadan, sur Oumma.com,
22 février 2006
- source de cet article : oumma.com
Commentaire rapide
Michel RENARD
1) Tariq Ramadan confirme la signification de son lexique orwellien ("la vérité c'est le mensonge", Georges Orwell, 1984) : la censure est désignée par la "délicatesse". Elle n'en reste pas moins de la censure.
2) Il ne dit pas un mot des initiatives du Centre islamique de Genève, animé par Hafid Ouardiri, visant à empêcher, en décembre dernier, la représentation de la même pièce..., mais qui ont reçu, cette fois, une ferme réponse des autorités : «Le seul fait de venir nous dire qu'on n'a pas le droit de lire ce texte est une agression. Que cela vous plaise ou pas nous sommes en République. Le droit à l'expression, c'est important. Ce sont les fondements de la laïcité».
Michel Renard
Tariq Ramadan a menti
Caroline FOUREST
- Ramadan dit (Le Point, 21 janvier 2004) : «non, je n'ai jamais fait interdire une pièce de Voltaire». Il en veut pour preuve que sa version des faits est confirmée par Erica Deuber, directrice du département des affaires culturelles de la ville de Genève de l'époque.
- Ramadan joue sur les mots : Tariq Ramadan a bien fait campagne dans la presse pour demander la censure de la pièce sur Mahomet de Voltaire que voulait mettre en scène Hervé Loichemol au milieu des années 90. Le metteur en scène confirme. Mais la preuve se trouve tout simplement dans la presse de l'époque. Notamment dans La Tribune de Genève du 7 octobre 1993 où Ramadan écrit une lettre ouverte à Loichemol : "«Ici, cher monsieur, c'est le règne des intimités déchirées contre lesquelles viennent se cogner votre droit de tout dire... de tout redire (...) Vous appelez cela de la ‘censure', j'y vois de la délicatesse.» Suite à cette campagne, une amie très proche de Tariq Ramadan est intervenue contre la subvention prévue pour monter la pièce... Cette amie, que Ramadan cite aurpès des journalistes en guide de caution, n'est autre qu'Erica DEUBER, directrice du département des affaires culturelles de la ville de Genève de l'époque ! Personne n'a jamais dit que Tariq Ramadan avait le pouvoir de censurer une pièce mais qu'il l'avait demandé et obtenu.
Source : "Lettre ouverte à M.Hervé Loichemol", Tariq Ramadan,
Tribune de Genève du 7 octobre 1993.
- source de cet article : le blog de Pro-Choix
"Mahomet ou le fanatisme",
une pièce de Voltaire sous protection policière
La Tribune de Genève
Suisse - En 1994, le metteur en scène Hervé Loichemol avait dû renoncer à présenter Mahomet ou le fanatisme. La communauté musulmane de Genève s'était alors mobilisée pour que le texte soit retiré de la programmation des festivités organisées à l'occasion du tricentenaire de la naissance de Voltaire.
Onze années plus tard, la polémique n'est pas retombée. Le texte est plus que jamais jugé blasphématoire et insultant par les défenseurs de l'islam. Le maire de Saint-Genis- Pouilly, Hubert Bertrand, a dû demander des renforts des gendarmes mobiles pour éviter que des incidents n'éclatent lors de la lecture de la pièce de Voltaire organisée hier soir au Centre culturel Jean-Monnet.
Le porte-parole de la mosquée de Genève, Hafid Ouardiri, s'est invité à la réception organisée avant la représentation pour dire que la communauté musulmane se sentait insultée. Une démarche peu appréciée. «Le seul fait de venir nous dire qu'on n'a pas le droit de lire ce texte est une agression. Que cela vous plaise ou pas nous sommes en République. Le droit à l'expression, c'est important. Ce sont les fondements de la laïcité», a rappelé avec courtoisie mais fermeté le maire de Saint-Genis- Pouilly. Hervé Loichemol n'a pas pu, en revanche, contenir sa colère. «Vous n'avez pas le droit de venir ici nous dire ce qu'on a le droit ou pas de jouer sur une scène de théâtre», s'est emporté le metteur en scène qui déplore les pressions faites pour faire annuler la représentation prévue à Carouge samedi soir.
Alors que débutait la pièce, un feu de voiture et plusieurs feux de poubelles ont été signalés. Le maire de la commune a qualifié ces incidents d'inacceptables. «Nous en tirerons les conclusions qui s'imposent», a-t-il prévenu. En début de soirée, Hafid Ouardiri avait distribué un tract appelant les musulmans à ne pas créer d'incidents.
La Tribune de Genève, 25 décembre 2005
- source de cet article : vox.dei
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Posté le 24/02/2006 à 10:45:54 (
id:24498)