- Choc civilisations
Tariq Ramadan et Voltaire : pièces pour un dossier
Tariq Ramadan et Voltaire : pièces pour un dossier
Voltaire, 1669-1778
Voltaire répétant Mahomet avec Lekain en costume de voyage







Tariq Ramadan et Voltaire :
pièces pour un dossier




Une fatwa contre Voltaire ?

Hervé LOICHEMOL*


En septembre 1993, Tariq Ramadan faisait son entrée dans le débat public. Il interpellait l'opinion et les autorités genevoises au sujet d'un projet de mise en scène - que je voulais réaliser - de la tragédie de Voltaire Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Les autorités culturelles locales allaient se ranger à l'avis de M. Ramadan et de M. Hafid Ouardiri, actuel porte-parole de la mosquée de Genève. Elles renonçaient à inscrire cette production dans le cadre des commémorations du tricentenaire de la naissance de Voltaire (1694), empêchant la création du spectacle.

Douze ans plus tard, toujours fidèle au poste, M. Hafid Ouardiri, solidement armé de la tolérance dans la main gauche et du blasphème dans la droite, est de nouveau intervenu auprès des autorités françaises et suisses pour que la simple lecture de cette pièce soit interdite. Cette fois, les responsables politiques et artistiques de Genève et de la France voisine ont décidé de faire respecter les règles laïques : la lecture tant redoutée eut donc lieu le jeudi 8 et le samedi 10 décembre 2005, au Centre culturel Jean-Monnet de Saint-Genis-Pouilly et au Théâtre de Carouge-Atelier de Genève, en présence d'un nombreux public et sous la protection de la police.

En quoi consistait le crime ? Il s'agissait pour quelques comédiens de lire une tragédie en 5 actes et en alexandrins, écrite il y a 264 ans, disponible aux éditions Gallimard depuis longtemps, très récemment publiée en Garnier Flammarion, accessible sur Internet et jouée l'année dernière pendant plusieurs semaines dans un théâtre parisien sans l'ombre d'un problème. La vigilance des censeurs n'est donc pas infaillible. Pourquoi diable la présentation publique de cette pièce, censurée pour la commémoration de Voltaire, est-elle devenue possible douze ans plus tard ? Nos dévots actuels n'ont peut-être pas mesuré que le déshonneur de la commémoration avait laissé des traces qui demandaient à être réparées.

Ils n'ont sans doute pas vu que les responsables artistiques et politiques avaient changé. Ils n'ont pas compris que Tariq Ramadan ne pouvait plus exposer son image dans une histoire aussi périlleuse.

L'affaire des caricatures danoises allait le montrer : pour instiller des interdits religieux dans l'espace laïque, il convient aujourd'hui d'éviter les gros mots de censure ou d'interdit. Il est plus efficace de développer une rhétorique suave : désormais, la liberté d'expression doit être limitée par les catégories précises et reconnues du respect, de la délicatesse et du raisonnable. Une liberté bien tempérée, donc, et à consommer avec la plus vive modération.

Jusqu'à plus ample informé, Voltaire n'est l'objet d'aucune fatwa à titre posthume. Pourquoi donc la lecture individuelle, autorisée chez soi, ne le serait-elle pas à plusieurs dans une salle de spectacles ? Ce texte ferait-il donc partie de ceux qu'on ne lit que d'une main ? Y aurait-il un danger à se rassembler dans des salles obscures pour reluquer des corps susurrants ?

Remercions les censeurs de nous rappeler une évidence : le théâtre possède encore - pour combien de temps ? - le pouvoir de questionner, de déranger, voire de séduire. Nul doute que les fanatiques voient dans les pratiques théâtrales une concurrence déloyale, une espèce d'exercice illégal de la captation des esprits.

Rappelons aux censeurs d'autres évidences : personne n'est obligé d'aller dans une salle de théâtre ; les spectateurs sont invités à s'y rendre individuellement ou en groupe, très rarement en corps constitué ; le public y accède librement en payant sa place ; la liberté de parole est un des principes qui règlent l'échange entre les acteurs et les spectateurs.

Mais il est un autre principe et d'une autre portée : au théâtre, la vérité ne tombe pas du ciel. Le semblant y règne - le mensonge si l'on veut. C'est lui qui fait advenir la vérité. En acquittant son droit d'entrée, le spectateur accepte que le Néron de Racine ne soit pas celui de Tacite ou de Suétone, que le Caligula de Camus ne soit pas celui des livres d'histoire et qu'il s'appelle à la ville Gérard Philipe ou Charles Berling. Le spectateur normal achète consciemment le droit d'assister, parfois de participer, à ce jeu des identités. C'est donc prendre les spectateurs pour de parfaits crétins que de répéter inlassablement que le vrai Mahomet n'était pas celui décrit par Voltaire. Tout le monde le sait depuis toujours, et tout le monde s'en moque.

Ne soyons pas naïfs : nos illuminés n'ignorent rien de tout cela. Leur visée n'étant pas religieuse, mais politique, s'ils prétendent interdire, ce n'est pas par ignorance, mais en connaissance de cause : leur ritournelle est destinée à circonscrire des territoires, à les marquer et à les annexer. Lesquels ? Evidemment, les lieux où s'exerce ce jeu des identités - on y perd son latin ou son arabe classique. Les lieux où s'exerce l'interprétation, où un mot peut signifier différemment en fonction d'une intonation, d'un regard ou d'un signe quelconque. Les lieux où la vérité n'est plus révélée, mais travaillée, élaborée, produite par les femmes et les hommes dans un partage ironique des significations. Les lieux où les textes relèvent de la mythologie ou de l'histoire, mais plus du sacré. Les lieux où Abraham, Jésus ou Mahomet ne valent pas plus qu'Hamlet, Robespierre ou Tartuffe, où ils ne sont plus la propriété des religions, où les religions deviennent un moment de l'histoire de l'humanité. Des lieux donc où les religions ne sont plus en droit ni en mesure d'imposer leur loi.

C'est contre cette inexorable expropriation que s'activent les censeurs. On comprend leur divine fureur.
Hervé Loichemol, Le Monde,
14 février 2006


* Hervé Loichemol est metteur en scène.
- source de cet article : Le Monde






Se prendre pour Voltaire ?

Tariq RAMADAN


Dans une Tribune (Le Monde du 14 février), Hervé Loichemol me met directement en cause dans une soi-disant tentative de censure de la pièce de Voltaire Le Fanatisme ou Mahomet le prophète. Depuis treize ans, M. Loichemol raconte cette contrevérité. Je tiens à préciser trois points :

1. A cette époque, j'enseignais Voltaire - dont la pièce Mahomet - et des dizaines de lycéens pourraient en témoigner. Pas de censure ni de fatwa donc contre Voltaire qu'il faut lire, étudier et jouer. Il serait bon néanmoins de ne point retenir de son œuvre que la critique anticléricale. Des Lettres philosophiques à Micromégas ou à l'Ingénu, Voltaire s'en prenait aussi, et vertement, à l'arrogance de certains esprits si dangereusement assurés de détenir la seule «vérité rationnelle». Il pourfendait les aveuglements des autres noyés dans leurs propres contradictions : n'est-il pas bon de rappeler ces enseignements à nos défenseurs contemporains de la grande cause de la liberté de pensée et dont le silence est assourdissant lorsqu'il faut condamner les quatorze annulations ou retraits de salles qui m'ont été signifiées en moins de deux ans en France sous la pression des RG ou de responsables de partis ? La liberté de certains serait plus noble que celle des autres ?

2. En ce qui concerne la pièce, le Département Culturel de la Ville de Genève s'est opposé à l'époque à sa réalisation car le budget présenté par M. Loichemol avait été considéré comme faramineux. Le Maire de Genève, M. Alain Vaissade, a ensuite ajouté que cette pièce pouvait heurter la sensibilité des musulmans. Le refus de subvention a été pris par les autorités sans avoir consulté les musulmans : M. Vaissade l'a dit sur les ondes de la Radio Suisse Romande (Forum, octobre 1993) en ajoutant qu'il ne m'avait ni vu ni parlé avant ou après avoir pris cette décision. Robert Ménard, de Reporters sans frontières, a questionné les autorités de l'époque (il est le seul en France à avoir effectué cette vérification) : la directrice des affaires culturelles d'alors, Mme Erica Deuber Ziegler, a confirmé ma version des faits (Revue Media, Mars 2005). Dans une récente émission diffusée en Suisse (Infrarouge, 7 février 2006, à visionner sur www.tsr.ch ) M. Loichemol a d'ailleurs lui-même reconnu que je n'avais pas appelé à la censure.

3. M. Loichemol, flairant le «coup médiatique» d'une «affaire Rushdie genevoise», avait décidé en 1993 de lancer un grand débat sur la place publique autour de la question : «Peut-on relire tout Voltaire ?». C'est alors que je suis intervenu. M. Loichemol affirme aujourd'hui que j'appelais alors à la censure et à l'interdit (contrairement à ma position actuelle dans l'affaire des caricatures de Mahomet où, habile selon lui, j'utiliserais une «rhétorique suave» en parlant de «délicatesse» ou de «respect»). Or voici des extraits de ma lettre ouverte publiée le 10 octobre 1993 dans la Tribune de Genève : «À n'en point douter je serai avec vous, en première ligne, dans la défense de la liberté de conscience et d'expression, mais mon quotidien m'a appris que mon ‘droit d'exprimer‘ doit s'habiller de précaution lorsqu'il rencontre l'intimité d'autrui, son affection ou la dimension vivante qu'il donne au sacré. Vous appelez cela ‘censure', j'y vois de la délicatesse.» C'est exactement la position que je tiens aujourd'hui et déjà, en 1993, je proposais à M. Loichemol d'expliquer ses intentions, par pédagogie, pour que les musulmans aient les moyens de prendre une distance critique si la pièce devait être jouée : «N'y a-t-il pas quelque sagesse à mesurer -par anticipation- les possibles dégâts, à en discuter avant de se voir forcé à condamner ce que l'on aurait pu éviter ? L'histoire récente est pleine de nos négligences.» (Voir l'intégralité sur : www.tariqramadan.com).

Nos «Voltaire à géométrie variable» semblent chaque jour davantage trahir le courage de l'auteur d'un Zadig qui a tant emprunté au Coran et qui n'eut de cesse de répéter qu'il faut avoir la modestie de douter de soi et la force d'entendre autrui. Une bien belle leçon pour certains de nos relatifs intellectuels qui ont substitué à l'ancien dogme de la grâce nécessaire celui de leur foi aveugle en leur raison suffisante. Ceux-là sont doublement dangereux quand ils se prennent pour Voltaire.

Tariq Ramadan, sur Oumma.com,
22 février 2006


- source de cet article : oumma.com





Commentaire rapide


Michel RENARD


1) Tariq Ramadan confirme la signification de son lexique orwellien ("la vérité c'est le mensonge", Georges Orwell, 1984) : la censure est désignée par la "délicatesse". Elle n'en reste pas moins de la censure.

2) Il ne dit pas un mot des initiatives du Centre islamique de Genève, animé par Hafid Ouardiri, visant à empêcher, en décembre dernier, la représentation de la même pièce..., mais qui ont reçu, cette fois, une ferme réponse des autorités : «Le seul fait de venir nous dire qu'on n'a pas le droit de lire ce texte est une agression. Que cela vous plaise ou pas nous sommes en République. Le droit à l'expression, c'est important. Ce sont les fondements de la laïcité».
Michel Renard






Tariq Ramadan a menti

Caroline FOUREST


- Ramadan dit (Le Point, 21 janvier 2004) : «non, je n'ai jamais fait interdire une pièce de Voltaire». Il en veut pour preuve que sa version des faits est confirmée par Erica Deuber, directrice du département des affaires culturelles de la ville de Genève de l'époque.

- Ramadan joue sur les mots
: Tariq Ramadan a bien fait campagne dans la presse pour demander la censure de la pièce sur Mahomet de Voltaire que voulait mettre en scène Hervé Loichemol au milieu des années 90. Le metteur en scène confirme. Mais la preuve se trouve tout simplement dans la presse de l'époque. Notamment dans La Tribune de Genève du 7 octobre 1993 où Ramadan écrit une lettre ouverte à Loichemol : "«Ici, cher monsieur, c'est le règne des intimités déchirées contre lesquelles viennent se cogner votre droit de tout dire... de tout redire (...) Vous appelez cela de la ‘censure', j'y vois de la délicatesse.» Suite à cette campagne, une amie très proche de Tariq Ramadan est intervenue contre la subvention prévue pour monter la pièce... Cette amie, que Ramadan cite aurpès des journalistes en guide de caution, n'est autre qu'Erica DEUBER, directrice du département des affaires culturelles de la ville de Genève de l'époque ! Personne n'a jamais dit que Tariq Ramadan avait le pouvoir de censurer une pièce mais qu'il l'avait demandé et obtenu.

Source : "Lettre ouverte à M.Hervé Loichemol", Tariq Ramadan,
Tribune de Genève du 7 octobre 1993.


- source de cet article : le blog de Pro-Choix





"Mahomet ou le fanatisme",
une pièce de Voltaire sous protection policière

La Tribune de Genève


Suisse - En 1994, le metteur en scène Hervé Loichemol avait dû renoncer à présenter Mahomet ou le fanatisme. La communauté musulmane de Genève s'était alors mobilisée pour que le texte soit retiré de la programmation des festivités organisées à l'occasion du tricentenaire de la naissance de Voltaire.

Onze années plus tard, la polémique n'est pas retombée. Le texte est plus que jamais jugé blasphématoire et insultant par les défenseurs de l'islam. Le maire de Saint-Genis- Pouilly, Hubert Bertrand, a dû demander des renforts des gendarmes mobiles pour éviter que des incidents n'éclatent lors de la lecture de la pièce de Voltaire organisée hier soir au Centre culturel Jean-Monnet.

Le porte-parole de la mosquée de Genève, Hafid ­Ouardiri, s'est invité à la réception organisée avant la représentation pour dire que la communauté musulmane se sentait insultée. Une démarche peu appréciée. «Le seul fait de venir nous dire qu'on n'a pas le droit de lire ce texte est une agression. Que cela vous plaise ou pas nous sommes en République. Le droit à l'expression, c'est important. Ce sont les fondements de la laïcité», a rappelé avec courtoisie mais fermeté le maire de Saint-Genis- Pouilly. Hervé Loichemol n'a pas pu, en revanche, contenir sa colère. «Vous n'avez pas le droit de venir ici nous dire ce qu'on a le droit ou pas de jouer sur une scène de théâtre», s'est emporté le metteur en scène qui déplore les pressions faites pour faire annuler la représentation prévue à Carouge samedi soir.

Alors que débutait la pièce, un feu de voiture et plusieurs feux de poubelles ont été signalés. Le maire de la commune a qualifié ces incidents d'inacceptables. «Nous en tirerons les conclusions qui s'imposent», a-t-il prévenu. En début de soirée, Hafid Ouardiri avait distribué un tract appelant les musulmans à ne pas créer d'incidents.

La Tribune de Genève, 25 décembre 2005


- source de cet article : vox.dei





***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 24/02/2006 à 10:45:54 (id:24498)
L'Europe en nouveau "grand Satan" (Gilles Kepel)
L'Europe en nouveau
manifestant islamiste à Beyrouth
photo : Reuters






L'Europe en nouveau "grand Satan"

les populations européennes d'origine musulmane seront-elles le vecteur de la démocratisation des pays d'où elles proviennent ou se verront-elles au contraire prises en otage par ceux qui s'efforcent d'en faire un cheval de Troie pour déstabiliser le Vieux Continent

Gilles KEPEL



De l'Indonésie à Djibouti, de Kaboul à Londres, l'embrasement est extrême là où les facteurs de tension étaient déjà à vif : en Palestine après la victoire du Hamas aux élections législatives, en Syrie et au Liban au moment où les pressions internationales s'accentuent sur le régime de Damas, en Iran où la question nucléaire est devenue une pomme de discorde majeure entre Téhéran et les pays occidentaux. La dégradation de la situation est ici l'aboutissement du processus mal maîtrisé de la "guerre contre la terreur" lancée par le président américain et ses alliés — qui a nourri un ressentiment antioccidental volatil auquel l'étincelle des caricatures a mis le feu.

Aux lendemains du 11-Septembre, Al-Qaida — par sa provocation spectaculaire et sanglante — avait accentué son isolement auprès des masses qu'elle voulait mobiliser. Cinq ans plus tard, en se faisant le fer de lance de la "résistance irakienne" les acolytes de Ben Laden sont parvenus, par le truchement des images satellitaires d'Al-Jazira et autres, à banaliser leur conception d'un djihad violent et légitime. Même si les chiites irakiens sont les principales victimes de la terreur, les téléspectateurs du monde arabe ont massivement perçu celle-ci comme une résistance à l'occupation étrangère.

L'incapacité des Etats-Unis à remporter la bataille des médias en ce domaine est allée de pair avec l'illusion que les chiites irakiens gagnés à la démocratie après l'élimination de Saddam Hussein seraient un facteur de libéralisation de l'Iran chiite voisin, préparant la chute du régime des mollahs. Au contraire, Téhéran a vite tiré parti de l'embourbement américain en Irak, utilisant ses propres réseaux chiites dans ce pays pour fragiliser la base d'appui du gouvernement soutenu par Washington et peser sur ce levier pour faire monter les enchères sur le dossier nucléaire.

En ce domaine, l'Europe, qui a joué un rôle majeur pour porter l'affaire devant le Conseil de sécurité de l'ONU, après l'échec de sa médiation avec l'Iran, s'est présentée aux yeux du monde comme une force morale face aux menaces planétaires provenant d'un Etat incontrôlable. Et elle s'est soudain trouvée en porte-à-faux lorsque l'affaire des caricatures l'a mise au ban des accusés : dans la presse arabe, on a présenté leur publication comme une forfaiture morale. En quoi le Vieux Continent peut-il se poser en juge ou arbitre alors qu'il insulte le Prophète, demande-t-on dans les talk-shows et les éditoriaux ?

Une telle situation représente une opportunité exceptionnelle pour Téhéran, où la violation de l'ambassade danoise est une réminiscence de la prise d'une autre ambassade, celle des Etats-Unis, à l'automne 1979. En se lançant dans la surenchère à la défense de l'islam offensé, et au leadership du monde musulman, les dirigeants iraniens mettent aussi leurs pas dans ceux de Khomeiny, qui, par la fatwa condamnant à mort Salman Rushdie le 14 février 1989, avait tenté de sauver la face de son régime, fragilisé par l'armistice qu'il avait été contraint de signer au terme de la guerre Irak-Iran.

A Damas et à Beyrouth, le saccage et l'incendie des locaux diplomatiques danois s'inscrivent dans une logique similaire : montrés du doigt après l'assassinat de Rafic Hariri, la Syrie et ses alliés locaux ne peuvent qu'encourager la populace à s'en prendre, à travers le Danemark, à l'Europe et à l'Occident, incriminés au nom des valeurs universelles de la morale et de la religion. Ils tentent de se refaire une vertu au regard de la "communauté des croyants" en vengeant l'outrage par le feu purificateur.

Le cas palestinien est plus flagrant encore : les doutes émis en Europe — principal bailleur de fonds de l'Autorité palestinienne — sur la continuité de l'aide si le Hamas ne renonçait pas à l'objectif de détruire Israël et recourait encore aux attentats-suicides se sont traduits, avec l'affaire des caricatures, par l'attaque des locaux de l'Union européenne (par-delà le seul Danemark) à Gaza. Là encore, on retrouve le même refus de se soumettre aux critères moraux et politiques déterminés par l'Europe pour la continuation de l'aide, en lui déniant le droit de juger, au prétexte de l'indignité qu'on lui impute.

On peut voir, à travers ces exemples, comment une situation profondément dégradée, où l'Irak et la Palestine symbolisent l'impuissance politique arabe, où l'Iran est entré dans une logique d'affrontement, est à la merci d'une provocation incidente qui permet à des acteurs politiques de pousser à la surenchère afin de faire prévaloir leurs intérêts particuliers.

Par-delà les manipulations dont l'affaire des caricatures est l'objet, celle-ci exacerbe aussi la question de l'islam en Europe, à travers des enjeux touchant aux grandes questions du droit — comme dans l'affaire Rushdie. On a le sentiment que le même conflit est remis sur le métier — liberté d'expression ou châtiment du blasphème. Mais les choses ont changé : la presse arabe publie ces jours-ci des tableaux statistiques qui font état de plus de 15 millions de musulmans dans l'Union européenne, un nombre bien plus élevé qu'il y a quinze ans.

Ces populations sont décrites comme une communauté de fidèles menacés dans leur foi, et justifiant l'intervention salvatrice de leurs coreligionnaires à travers le monde. On est ici au coeur de la bataille d'Europe : les populations européennes d'origine musulmane seront-elles le vecteur de la démocratisation des pays d'où elles proviennent, à travers l'exemplarité de leur intégration et de leur réussite dans des sociétés libérales et pluralistes, ou se verront-elles au contraire prises en otage par ceux — Etats autoritaires du monde musulman ou mouvements islamistes — qui s'efforcent d'en faire un cheval de Troie pour déstabiliser le Vieux Continent en aiguisant des antagonismes confessionnels ? Tel est l'un des principaux enjeux politiques derrière cet embrasement.

Les manifestations de contrition exigées du gouvernement danois sont surtout propres à exacerber, en Europe, le sentiment d'exaspération face au chantage des fanatiques et à alimenter des attitudes de rejet face aux populations d'origine musulmane. Quelques voix raisonnables, en Jordanie et en Arabie saoudite notamment, se font entendre au milieu du tumulte et de la fureur. Elles font remarquer que la dégradation de l'image de l'islam se produit à une époque où les attentats-suicides et les décapitations d'otages en direct perpétrés au nom du djihad et de l'islam en sont la principale cause. Et qu'il appartient aussi aux musulmans du monde de se débarrasser du terrorisme dans leurs rangs s'ils veulent éviter d'être caricaturés à ce prisme.

Ces voix ont du mal à se faire entendre, entre la rage des foules, les manipulations des gouvernements, la démagogie des médias. C'est à l'Europe démocratique qu'il revient, sans doute, de les encourager et de leur donner toute la place qu'elles méritent. Le retour du dialogue est à ce prix.

Gilles Kepel, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris,
chaire Moyen-Orient-Méditerranée



- source de cet article : Le Monde, 11 février 2006




***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 10/02/2006 à 22:50:59 (id:21307)
La frivolité historienne de Ali Farid Belkadi (Michel Renard)
La frivolité historienne de Ali Farid Belkadi (Michel Renard)
La "splendeur" de n'importe quelle
conquête est toute relative...






La frivolité historienne de Ali Farid Belkadi

Michel RENARD



Dans un long article intitulé "Les caricatures de Mahomet par Alighieri Dante et Salvator Dali", qui se termine par cette phrase toute en intelligence historique (...!) : "Samuel P. Huntington, Daniel Pipes, Lars Hedegaard, Dante ou Dali, un même combat", Ali Farid Belkadi, par ailleurs signataire de la pétition des "Indigènes de la République" sous la mention "chercheur en archéologie", écrit ceci :

"Le Danemark est un pays où la religion compte, au point où les hommes s'entr'épousent librement à l'église, avec la bénédiction des prêtres. Après avoir rejeté vers 700, une première tentative d'évangélisation dirigée par l'évêque Willibrord, ce pays deviendra enfin chrétien vers 965, à la suite de la conversion de Harald «à la dent bleue». Son fils, Sven «à la barbe fourchue» lui succèdera sur le trône. A l'époque l'Islam vivait intensément sa splendeur du Maroc et de l'Espagne en passant par l'Inde et la Palestine, dans une mosaïque de cultures jamais égalées sur aucun continent".
Ali Farid Belkadi
Oumma.com, 8 février 2006




Réponse à Ali Farid Belkadi


Comment, quand on se pique de culture historique et archéologique, peut-on se montrer si frivole à l'égard de la réalité ? Vous semblez accabler le Danemark (une nation serait-elle donc collectivement coupable ?) en mobilisant son histoire médiévale à laquelle vous opposez un vrai conte de fée. À cette époque, dites-vous : "l'Islam vivait intensément sa splendeur"... Ce n'est pas sérieux.

À l'époque des Harald et Sven danois (Xe siècle de l'ère courante), il y a certes la grandeur du califat ommeyade d'Espagne, comme en témoigne le magnifique complexe palatial de Madinat al-Zahrat à proximité de Cordoue. Mais il ne faut pas accréditer de cette période une image naïve. Il s'agit de la domination d'une aristocratie militaire sur des populations soumises et traitées selon les termes de la dhimmitude. Cette aristocratie déclenche le jihâd à la fin du Xe siècle. Ainsi, le chef militaire Al-Mansour mena-t-il campagne contre Barcelone l'année 985 qui :

- "demeura dans les mémoires comme celle d'une catastrophe sans précédente. Une grande partie des habitants, avec les moines de San Cugat et les religieuses de Sant Pere, fut passée au fil de l'épée et la colonie juive fut décimée. Les pertes en vies humaines furent d'autant plus lourdes que les populations rurales des environs étaient venues en grand nombre se réfugier à l'intérieur de l'enceinte et que tout le ban des hommes armés fut convoqué pour défendre la ville. Pendant l'été et l'automne 985, de longues caravanes d'hommes et de femmes enchaînés furent conduites vers Cordoue"
.
(cf. Pierre Guichard et Philippe Sénac,
Les relations des pays d'Islam avec le monde latin,
milieu Xe-milieu XIIIe
, Sedes, 2000, p. 35).

En 997, le même al-Mansour, avec la participation de comtes et de mercenaires chrétiens, il faut le dire, saccagea la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle, il incendia la basilique, en arracha les cloches et les vantaux des portes que des prisonniers chrétiens durent acheminer jusqu'à Cordoue pour les déposer dans la grande mosquée. Est-ce là la "mosaïque de culture jamais égalée" dont vous parlez ?

Son fils et successeur, Abd al-Malik entreprit une expédition en Catalogne au cours de l'été 1003. Voilà ce qu'en écrit, trois siècles plus tard, l'historien arabe Ibn Idhârî al-Marrâkushi, dans son ouvrage, le Bayân al-Mughrib :

"Le lendemain matin mardi, après la prière de l'aube, les musulmans reprirent le combat contre les ennemis d'Allâh avec une grande fermeté. La mêlée fut très violente et la lutte chaude. Pour triompher, les musulmans déployèrent la plus noble décision dont on ait jamais entendu parler, si bien que les infidèles durent battre en retraite. Les musulmans s'élancèrent sur eux, en capturèrent une grande partie et s'emparèrent de leurs femmes et de leurs enfants, qui furent emmenés en esclavage ; puis ils se livrèrent au pillage"
.
(cité par Pierre Guichard dans
L'histoire par les sources.
Pays d'Islam et monde latin, Xe-XIIIe siècle
,
Hachette, 2000, p. 31.

Quant à l'Inde (Pakistan actuel et nord de l'Inde), ce fut une longue conquête qui, comme toutes les conquêtes, se signala par ses massacres et ses pillages. La réputation du conquérant musulman Mahmoud al-Ghazni (979-1030) n'est plus à faire. Son secrétaire et chroniqueur, l'historien ‘Abd al-Jabbar al-Utbi (961-1040), a écrit le Kitâb al-Yamini qui nous renseigne sur ces brutalités.

Mahmoud al-Ghazni a effectué des raids meurtriers presque tous les ans de son règne. Il fut un homme de ferveur religieuse, intéressé à la culture, comme le prouve la présence à sa cour du grand savant (un vrai savant, celui-ci... pas seulement un jurisconculte...), al-Bîrûnî (973-1050. Cela ne l'a pas empêché de ravager des villes, de raser des temples comme celui de Mathura (en 1018), que les Hindous considèrent comme le lieu de naissance de Krishna. En 1026, il détruisit le temple de Somnath et al-Utbi raconte que le nombre d'infidèles tués dépassa 50 000 (chiffre qui n'est pas une vérité arithmétique, mais tout de même...)

Concernant la Palestine, l'époque n'est guère "brillante" dans le sens où vous l'entendez. C'est le règne du calife fatimide al-Hakim (996-1021) et l'on ne perçoit toujours pas ce que vous appelez "une mosaïque de cultures jamais égalées sur aucun continent". Ce sont, au contraire les persécutions de chrétiens et de juifs, et l'aggravation des mesures de dhimmitude (qui dépassent les seules discriminations vestimentaires) :

- "En 1009, des églises et des synagogues sont détruites en Égypte et en Syrie, leurs cimetières profanés, et sont parfois converties en mosquées. La même année, la crise atteint son paroxysme à Jérusalem, avec la destruction du Saint-Sépulcre, sous prétexte que les moines truquaient le miracle de la descente du feu sacré sur le tombeau du Christ"
.
(cf. sous la direction de Gabriel Martinez-Gros,
Pays d'Islam et monde latin, 950-1250) ,
Atlande, 2001, p. 184).

Toutes ces références historiques figurent dans des ouvrages accessibles à tous. Ouvrez-les et informez-vous, cela vous évitera de falsifier le passé d'une civilisation qui ne mérite pas cette caricature – fût-elle formulée avec une pieuse intention...
Michel Renard





***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 09/02/2006 à 15:07:33 (id:21141)
Islam : ne rien abandonner à la politique de l'apaisement (Max Gallo)
Islam : ne rien abandonner à la politique de l'apaisement (Max Gallo)
Manifestation à Londres, 3 février 2006,
"Kill those who insult islam"
© www.prochoix.org






Islam : ne rien abandonner à la politique de l'apaisement

Il y a bien un choc de civilisations

Max GALLO



«Ecartons les hypocrites, les habiles, les aveugles qui récusent l'évidence : il y a bien un choc de civilisations»


Aurons-nous demain le courage - et la possibilité - d'exprimer ce que nous pensons, vrai ou faux, de l'islam ? Ou bien, au moment de dessiner une caricature, d'écrire, de publier, ou tout simplement de parler, et même de penser, devrons-nous nous autocensurer, nous souvenant des foules déchaînées incendiant des représentations diplomatiques du Danemark et de la Norvège, ces deux pays qui sont parmi les plus pacifiques, les plus démocratiques de tous les États du monde ?

Liberté ou autocensure, c'est l'enjeu du moment ; et la pression est si forte qu'on oublie une évidence : ces violences se produisent dans des États où, le plus souvent, les droits élémentaires de la personne ne sont pas respectés. On n'y manifeste pas sans la complaisance du pouvoir. Dans ces lieux, les religions autres que l'islam ne sont pas tolérées ou, si surveillées, si stigmatisées qu'elles sont de fait interdites. Là on diffuse des feuilletons télévisés, des livres qui reprennent les thèmes du faux les Protocoles des sages de Sion. Les juifs y sont représentés comme des égorgeurs d'enfants, maîtres du monde. C'est dans ces pays qu'on applaudit les déclarations d'un chef d'État qui proclame qu'il faut «rayer Israël de la carte» et doter sa nation du feu nucléaire.

Mais précisément, nous rappellent les Princes des Églises et ceux qui nous gouvernent, la situation est à ce point périlleuse, les masses musulmanes si humiliées, si manipulées par les extrémistes et leurs gouvernements, qu'il faut faire preuve d'esprit de responsabilité, et c'est lui qui doit encadrer la liberté d'expression, dont on nous assure qu'elle est notre bien le plus précieux. Soit. Comment d'ailleurs ne pas prêter attention à ces propos qui se veulent empreints de sagesse et de réalisme ? Les premiers disent : il faut respecter la foi de l'Autre, les exigences de sa religion. Les seconds évoquent un monde musulman fournisseur de pétrole, ce sang de notre vie quotidienne, et acheteur de nos produits. Veut-on le baril de brut à plus de 100 dollars ? Le chômage ? Des troubles intérieurs ? L'islam est devenu une religion européenne - la deuxième de France.


Des manifestants, à Londres, à Copenhague, ont brandi sous les yeux de policiers impassibles des pancartes réclamant la mort pour les blasphémateurs de l'islam. Faut-il, pour inciter à la prudence, penser à ce cinéaste néerlandais - Theo Van Gogh - égorgé par un citoyen néerlandais pour avoir projeté de réaliser un film hostile à l'islam ? Et qui ne se souvient de Salman Rushdie ? Comment ignorer tout cela ? Comment ne pas vouloir être raisonnable pour deux, rechercher l'apaisement, tenir le discours mesuré, en espérant que le temps fasse son oeuvre, et que ceux, si silencieux, qui veulent moderniser l'islam, l'emportent sur ceux dont le but est d'islamiser la modernité.


On comprend, à rappeler ces données que, derrière la question des caricatures du Prophète, c'est notre rapport - nous : la France, l'Europe, l'Occident - avec le monde islamique qui est soulevé. Non pas selon les usages diplomatiques mais bien en termes de civilisations. D'abord écartons les hypocrites, les timorés, les habiles, les aveugles qui récusent l'évidence. Il y a bien un choc de civilisations. Qui ne l'entend dans la voix de ce croyant musulman, émouvant de sincérité, qui déclare dans une mosquée de la région parisienne, devant les caméras de télévision, qu'il préfère voir mourir son propre père plutôt que de laisser caricaturer le Prophète ! Car la souffrance du croyant est réelle, sa foi est en effet blessée dans nos sociétés laïcisées où règnent la dérision et la marchandise. Plus rien n'est sacré.


La Croix du Christ est devenue, sur une affiche de promotion d'un film, croix gammée. La Cène est une parade de mode. Un pape agonisant fut objet de sarcasmes. Le chrétien est meurtri, il souffre dans sa foi et, au plus intime de lui-même, de ces profanations. Mais il a appris à tourner la tête. Il se souvient des bûchers, des massacres, qui ont jalonné nos guerres de religion. Il a lu le Dictionnaire philosophique de Voltaire qui, en 1764, dénonçait le fanatisme, rappelait la Saint-Barthélemy : «Lorsqu'une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. Que répondre à un homme qui vous dit qu'il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? Ce sont d'ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques et qui mettent le poignard entre leurs mains.» Voltaire n'imaginait pas que, deux ans plus tard, son Dictionnaire serait brûlé avec le corps torturé, décapité, du jeune chevalier de la Barre, accusé à tort de ne pas s'être découvert au passage d'une procession et d'avoir de son épée écorché une statue du Christ ! Voltaire ne se doutait pas que, trente ans plus tard, au nom d'un autre fanatisme – politique celui-là, la guillotine allait faire tomber des milliers de têtes dans le panier de son.


Notre civilisation a ainsi une traîne sanglante, et nous n'avons aucune supériorité à proclamer. Mais pour autant, pourquoi devrions rejeter ce que, dans la souffrance, nous avons acquis ? Pourquoi faudrait-il accepter de renoncer à cette liberté d'expression qui est toujours la pierre de touche de la démocratie ? Et ce parce que d'autres peuples, d'autres civilisations, n'ont pas choisi d'emprunter la même route qu'on appelle la laïcité ?

Certes, il faut tenir compte de la souffrance infligée aux croyants par ce qui leur paraît blasphématoire. Et il y a dans l'usage marchand de la dérision une négation de l'Autre qui est attentatoire à sa dignité. Il faut le dire. Mais à quelles régressions conduiraient censure et autocensure ? Et surtout - c'est la question cardinale -, jusqu'où devrions-nous aller ?

Là où est le musulman, là est terre d'islam. Et le croyant doit respecter, au nom de sa foi, les préceptes de sa religion. Au bout il y a la charia, la loi de l'islam, ensemble des prescriptions et des réglementations auxquelles le musulman doit se soumettre et qui portent à la fois sur la vie culturelle et sur les relations sociales. La foi vive, exigeante, du musulman envahit l'espace social. Faut-il énumérer ce que nous avons déjà accepté ? Piscines séparées selon les sexes, patientes exigeant d'être soignées par des femmes médecins, cours d'histoire et de littérature contestés, tentative pour faire interdire une pièce de Voltaire (1741 !) intitulée Le Fanatisme ou Mahomet le Prophète, etc., etc. Doit-on, à chaque fois, reculer au nom du respect de l'Autre, de sa sincérité ? Faut-il pratiquer cette politique d'apaisement ? Cela consisterait à renoncer à l'existence d'un espace public laïque. Il est imparfait ? Certes, mais il nous a permis peu à peu de nous tolérer les uns les autres, de vivre ensemble avec un socle de valeurs communes.

On peut faire le pari - optimiste - d'une responsabilité réciproque et partagée des acteurs du jeu social. Les musulmans accepteraient - ce qu'ils sont nombreux à faire déjà en dépit des exhortations des extrémistes, comme l'ont fait les religions judéo-chrétiennes, cet espace public laïcisé, une relation personnelle à sa foi, et le jeu libre de l'esprit critique, bref le fonctionnement de la démocratie.

On peut aussi envisager une capitulation rampante qui se donnerait la bonne conscience de la sagesse et de l'esprit de responsabilité. Pour acheter la paix, pourquoi s'encombrer de ces mauvais caricaturistes, de ces irresponsables ? Ont-ils du pétrole les adeptes de la liberté de pensée ? Sont-ils capables de défendre au péril de leur vie les grands principes qu'ils proclament ? Pour ne pas payer l'essence trop chère et garder nos parts de marché, pourquoi ne pas cesser de résister ? Va-t-on se battre pour douze caricatures sinistres ? Et allons au bout : l'Empire romain a été conquis par le christianisme ; pourquoi l'islam ne serait-il pas la nouvelle religion conquérante ? On s'adaptera. On se convertira. Il faut oser regarder ces choix en face. Que voulons-nous défendre de ce que nous avons acquis, siècle après siècle ? Que sommes-nous prêts à abandonner ? Par réalisme ? Par sagesse ? Ou par lâcheté ? Au temps de Munich, en 1938, ce dernier mot avait un synonyme, employé par les diplomates : apaisement.
Max Gallo, Le Figaro
8 février 2006


* Écrivain. Derniers ouvrages : Les Romains : Spartacus, et Fier d'être français, qui paraît aujourd'hui chez Fayard.

- source de cet article : Le Figaro, 8 février 2006




***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/02/2006 à 22:48:46 (id:21119)
Les tabous des uns et les tabous des autres (François Burgat)
Les tabous des uns et les tabous des autres (François Burgat)
Manifestation devant le consulat français
à Istanboul






Les tabous des uns et les tabous des autres

définir si la liberté d'expression des nantis de la politique mondiale leur donne le droit de stigmatiser, par un procédé qui relève du plus classique racisme, les marqueurs identitaires des autres

François BURGAT



Curieux timing ! Etranges protagonistes.... Au lendemain du formidable camouflet monté du fond des urnes palestiniennes, comme il est étrange cet engouement des régimes arabes ex-sangues à vouloir s'approprier, à l'occasion de l'affaire des caricatures, les ressources «religieuses» de leurs opposants islamistes !

Et quid de notre propre empressement à souffler de conserve sur des cendres où, plus de 4 mois après les premières publications concernées, le feu avait quasiment disparu ? Ne serions nous pas, à prendre tout cela trop au sérieux, les «idiots utiles» d'une farce dont la recette est aussi simple qu'elle est ancienne ? Les généraux dictateurs refont le plein de ressources religieuses.

Pour faire oublier l'évidence politique du message des urnes palestiniennes, leurs protecteurs occidentaux «théologisent» un peu plus encore la lecture des résistances dont ils font l'objet dans le monde en général, au Proche-Orient en particulier. Pour ne pas avoir à assumer l'évidente responsabilité d'un conflit de type colonial, quoi de mieux que de le masquer sous le voile d'une guerre des religions ? Et qu'importe si une partie de la planète s'enflamme, pourvu que de solides intérêts partagés en réchappent, fut-ce provisoirement !

Si l'on ne se méprend pas dans la construction des catégories, le «fond» religieux du débat sur les caricatures s'avère donc en fait n'en être qu'une «forme» imposée pour mieux brouiller les cartes. L'enjeu n'est pas théologique mais bien, plus que jamais, politique. Bien sûr qu'il est loisible de «critiquer Dieu». Bien sûr que les préceptes d'une religion (tel l'interdiction faite aux croyants musulmans de représenter leur prophète) ne sauraient aucunement s'appliquer à toute la planète. Mais la question n'est pas celle-là.

Elle est d'abord de définir si la liberté d'expression des nantis de la politique mondiale leur donne le droit de stigmatiser, par un procédé qui relève du plus classique racisme, les marqueurs identitaires des autres. Ce dérapage des caricatures est souligné par la dichotomie flagrante qu'opèrent leurs auteurs, ces «défenseurs» autoproclamés «des libertés», entre les tabous des autres, qu'ils affrontent si «courageusement» et... leurs propres tabous, devant lesquels leur courage parait bien vacillant.

Car le vrai fond du problème est bien cette insolente ambivalence de la lutte - à géométrie variable- qu'ils nous disent mener pour cette «liberté d'expression» et cette «défense des Lumières», qui seraient, prétendent-ils, menacées par les tabous des musulmans.

En fait, bien plus surement que dans le tabou «du prophète des dominés» le vrai danger qui menace aujourd'hui en Europe la liberté d'expression réside dans le tabou «de l'argent des dominants» ! Le risque de voir l'essence même de la liberté de la presse - c'est-à-dire son pluralisme et sa capacité à représenter le monde avec les catégories et les sensibilités de toutes les familles politiques et de toutes les «tribus» du monde - se fondre dans le conformisme de la vision d'un seul camp est plus réel que jamais. La concentration de la presse occidentale dans les mains de groupes industriels a atteint un seuil sans précédent.

Cette presse est aujourd'hui presque unanime à présenter comme une guerre de religion un conflit proche-oriental qui a tous les attributs de nos veilles dominations impériales. Le déséquilibre de la répartition de la parole publique, chaque jour plus flagrant et plus arrogant, en-tretient toutes les frustrations et nourrit toutes les radicalisations. Pourtant, nos «impertinents briseurs de tabous» n'exercent jamais leur talent contre ce scandale là. La hauteur du mur de l'argent excéderait-elle leur force et leur courage ? Tel prophète serait-il donc plus redoutable que tel autre ?
François Burgat* sur Oumma.com
8 février 2006


* Politologue, Aix-en-Provence, auteur de L'Islamisme à l'heure d'Al-Qaïda, La Découverte, 2005.




Je dis non à une telle phrase

Michel RENARD


- "Définir si la liberté d'expression des nantis de la politique mondiale leur donne le droit de stigmatiser, par un procédé qui relève du plus classique racisme, les marqueurs identitaires des autres"... (François Burgat)

J'ai apprécié les ouvrages de François Burgat dans les années 1990, la somme de connaissances qui s'y trouvaient, ses analyses sur l'islamisme comme forme de protestation contre les dictatures corrompues des pays arabes et comme "troisième étage de la fusée de la décolonisation". Je me souviens avoir sévèrement polémiqué, notamment quand j'étais à Radio France Maghreb, avec ceux qui fermaient les yeux sur l'injustice de la répression en Algérie et qui traitaient Burgat de "complice" des islamistes.
Il fallait trouver une complexe position d'équilibriste entre la condamnation des dictatures "laïques" des pays arabes mais sans abandonner les références émancipatrices à la laïcité ; et le soutien de ceux qui résistaient à ces dictatures mais sans avaliser l'aspect réactionnaire et liberticide de leurs programmes "islamiques". Burgat m'aidait sur ce positionnement.
Depuis, septembre 2001, nos appréciations ont divergé, lui de plus en plus axé sur la dénonciation de l'oppression impérialiste dans le monde arabe, dans les pays du Sud, sans prendre trop de distance (je sais que je vais un peu vite sur ce point...) avec les formes de la résistance à cette oppression ; moi, de plus critique à l'égard de l'islam politique que je range dans le camp d'une tentative de contrôle "totalitaire" des sociétés à référence islamique.

Aujourd'hui, quand je lis la phrase ci-dessus, je dis : non. En 1988, François Burgat écrivait : "Du creuset islamiste pourraient pourtant émerger, une fois dépassé le stade réactionnel, les conditions de l'équilibre socio-culturel qui fait depuis tant d'années défaut à des sociétés passées sans transition du long assoupissement de la décadence aux tempêtes de la colonisation. Et, derrière le pavillon de l'«intégrisme», se tisser la trame d'une synthèse que ni la violence coloniale ni la contre-violence nationaliste n'étaient parvenues - au cours du siècle - à réaliser" (L'islamisme au Maghreb, rééd. Payot, 1995, p. 9-10). Eh bien, force est de reconnaître, 18 ans après, que nous en sommes toujours au stade "réactionnel", et sous une forme exacerbée, on le voit aujourd'hui...! Après la violence coloniale et la contre-violence nationaliste, nous avons une post-violence islamiste et non pas un équilibre.

Donc, quand je lis la phrase ci-dessus, je redis : non. Je ne peux pas être d'accord avec ses présupposés. D'abord, plomber la liberté d'expression d'un soupçon parce qu'elle s'exerce dans des pays qui seraient les "nantis de la politique mondiale", c'est prendre le risque de disqualifier l'ensemble des libertés. Car, jusqu'à présent, les pays "pauvres" ne connaissent aucune de ces libertés. On peut remarquer, a contrario, que le dirigeant du pays le plus nanti - les États-Unis d'Amérique - est l'homme le plus caricaturé au monde...
(à suivre)
Michel Renard





***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/02/2006 à 15:54:11 (id:21060)
Il ne s'agit pas d'un conflit entre Occident et Islam (Tariq Ramadan)
Il ne s'agit pas d'un conflit entre Occident et Islam (Tariq Ramadan)
manifestation au Yémen
pour le boycoot des produits danois






Caricatures à traits tirés

Il ne s'agit pas d'un conflit entre Occident et Islam
mais entre raison et passions aveugles

Tariq RAMADAN


J'étais à Copenhague en octobre lorsque l'affaire des caricatures a commencé à provoquer des manifestations au Danemark. Interviewé par un journaliste de la rédaction qui avait publié les douze dessins, celui-ci m'avait fait part des vifs débats internes au journal, du malaise que beaucoup de journalistes éprouvaient autour de cette affaire en même temps que de leur surprise face à la réaction des musulmans et des ambassades du monde arabe. Il semblait néanmoins que la tension ne devait pas franchir les frontières du Danemark. Aux musulmans qui dénonçaient un acte raciste, une provocation dont allait se servir l'extrême droite danoise en pleine expansion, je conseillais de ne pas réagir émotionnellement, d'expliquer calmement en quoi ces caricatures les blessaient et de ne point manifester ni prendre le risque de déclencher un mouvement de foule impossible à maîtriser.

Tout semblait réglé et on peut se demander pourquoi, trois mois après les faits, on a intérêt à rallumer la flamme d'une controverse aux conséquences aujourd'hui aussi dramatiques qu'incontrôlables. Des musulmans danois se sont rendus dans des pays du Moyen-Orient et ont attisé la flamme du ressentiment : des gouvernements, trop contents de prouver leur attachement à l'islam ­ et ainsi de se légitimer aux yeux de leur population ­ ont saisi l'aubaine et se sont présentés en grands défenseurs de la cause. Il n'en fallait pas davantage pour que des politiciens, des intellectuels et des journalistes ­ avocats de l'autre grande cause de la liberté d'expression ­ se présentent en résistants à l'obscurantisme religieux au nom des valeurs de l'Occident. Et nous voilà en face de la grande simplification, de la polarisation la plus simpliste qui soit : il s'agirait d'un clash entre les civilisations, d'un affrontement entre, d'un côté, l'inaliénable principe de la liberté d'expression et, de l'autre, le principe qui fonde l'inviolable sphère du sacré.

Présenté en ces termes, le débat a malheureusement viré au bras de fer : qui l'emportera ? Des musulmans veulent des excuses, menacent de s'en prendre aux intérêts européens, voire aux personnes ; des gouvernements et des journalistes occidentaux refusent de plier sous les menaces et certains organes de presse en rajoutent en publiant à leur tour les caricatures. La majorité des populations du monde observent ces excès avec perplexité : quelle folie mène le monde ?

Il faut pourtant trouver les moyens de sortir de ce cycle infernal et de demander à tous et à chacun de cesser de jeter de l'huile sur le feu pour enfin entrer dans un débat sérieux, profond et serein. Non, il ne s'agit pas d'un clash entre les civilisations ; non, cette affaire ne symbolise pas l'affrontement entre les principes des Lumières et ceux de la religion. Non, trois fois non. Ce qui est en jeu au coeur de cette triste affaire, c'est de mesurer la capacité des uns et des autres à savoir être libre, rationnel (croyant ou athée) et, dans le même temps, raisonnable. La fracture qui se dessine aujourd'hui n'est point entre l'Occident et l'Islam mais entre celles et ceux qui, dans les deux univers, savent être et affirmer ce qu'ils sont avec mesure au nom d'une foi et/ou d'une raison raisonnables, et ceux qui se laissent emporter par les certitudes exclusives, la passion aveugle, les perceptions réductrices de l'autre et les conclusions hâtives. Ces traits de caractère sont équitablement partagés entre certains intellectuels, savants religieux, journalistes et une partie des populations des deux univers. Face aux dérives graves qu'ils peuvent provoquer, il est urgent d'appeler à plus de sagesse.

Il est interdit en islam de représenter les prophètes de n'importe quelle façon que ce soit. Il s'agit là non seulement de l'expression du respect fondamental qui leur est dû mais également d'un principe de la foi qui exige que Dieu et ses prophètes ne soient jamais figurés pour éviter toute tentation idolâtre. En ce sens, représenter un prophète équivaut à une transgression grave. Si, en sus, on y ajoute l'insulte et l'amalgame bien maladroit comme cela a été perçu par les musulmans dans la représentation du prophète avec un turban en forme de bombe, on comprend la nature du choc et du rejet qui s'est manifesté très largement parmi les musulmans (dont certains ne sont pas même pratiquants). Ils estimaient qu'on allait trop loin : il était bon et important qu'ils puissent l'exprimer et être entendus. Il était néanmoins nécessaire qu'ils n'oublient pas que les sociétés occidentales, depuis trois siècles, se sont habituées (à la différence des sociétés musulmanes) à la dérision, à l'ironie et à la critique du fait et des symboles religieux, du pape, du Christ, voire de Dieu. Même s'ils ne partagent pas cette attitude, il est impératif que les musulmans sachent garder une distance intellectuelle critique en pareille circonstance et ne se laissent pas entraîner par une ferveur qui est mauvaise conseillère. En face de caricatures aussi maladroites que bêtement méchantes, il eut été ­ et il demeure ­ préférable d'exposer sans fracas au public ses principes et ses valeurs et de passer son chemin jusqu'à ce qu'une conjoncture plus favorable permette un débat plus serein. Ce qui sourd des communautés et du monde musulmans aujourd'hui est aussi excessif qu'insensé : l'obsession des excuses, les appels aux boycottages, voire les menaces de représailles physiques et armées sont totalement démesurées et ces excès sont à rejeter et à condamner.

Invoquer le «droit à la liberté d'expression» pour se donner le droit de tout dire, n'importe comment, contre n'importe qui, est également une attitude irresponsable. D'abord parce qu'il n'est pas vrai que tout est permis au nom de la liberté d'expression. Chaque pays a des lois, qui fixent un cadre qui permet, par exemple, de condamner les propos racistes, et auxquelles il faut ajouter un corps de règles particulières qui correspondent à la culture, aux traditions, à la psychologie collective de la société en question et qui régulent les relations entre les individus et la diversité des cultures et des religions en présence. On ne traite pas de la même façon l'injure raciale et/ou religieuse selon les sociétés occidentales : à l'intérieur d'un cadre légal à peu près commun, chaque pays a sa mémoire et sa sensibilité que la sagesse impose de reconnaître et de respecter. Les sociétés européennes ont changé et la présence des musulmans a quelque peu modifié cette sensibilité collective. Plutôt que d'être obsédé par le droit ­ au point de le transformer en dictature du droit à l'expression de n'importe quoi ­ ne serait-il pas bienvenu d'appeler les citoyens à un usage responsable de leur liberté d'expression qui tienne compte des sensibilités qui composent nos sociétés contemporaines? Il ne s'agit pas d'ajouter des lois et de restreindre l'espace de la parole libre : non, il s'agit simplement d'appeler les uns et les autres à user de leurs droits de façon raisonnable. Il s'agit bien plus de civisme que de droits ; les citoyens de confession musulmane ne demandent pas plus de censure, simplement un peu plus de respect. On ne décrète pas le respect mutuel à coups de lois, on l'enseigne au nom d'une citoyenneté libre, responsable et raisonnable.

Nous sommes à la croisée des chemins. Il est l'heure que des femmes et des hommes refusent les faux clivages entre deux mondes et bâtissent des ponts entre deux univers qui ont de nombreux principes communs. Qu'ils affirment le droit à l'expression libre en même temps que le sens de la mesure quant à son usage ; qu'ils promeuvent l'autocritique nécessaire et qu'ils refusent les vérités exclusives et les postures binaires. Nous avons un urgent besoin de confiance mutuelle. La crise provoquée par ces caricatures nous montre combien le pire est possible (à partir d'«apparemment rien») entre deux univers de sens quand ils deviennent sourds l'un à l'autre et sont tentés de se définir l'un contre l'autre. Un désastre dont les extrémistes des deux camps ne manqueront pas de tirer parti.

Si les femmes et les hommes qui chérissent la liberté, qui savent l'importance du respect mutuel, qui ont conscience de l'impérative nécessité du dialogue critique et constructif ; si ces femmes et ces hommes, disais-je, ne s'expriment pas, ne s'engagent pas plus visiblement ensemble et ne résistent pas aux dérives de notre temps, alors il y a fort à parier que des lendemains douloureux et noirs nous attendent. Au demeurant, c'est à nous de choisir.
Tariq Ramadan, Libération
8 février 2006



- source de cet article : Libération, 8 février 2006





***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/02/2006 à 15:15:49 (id:21054)
L'Islam va mal ? (Patrick Adam)
L'Islam va mal ? (Patrick Adam)
Manifestation à Lahore (Pakistan)
contre la publication de caricatures de Mahomet
© Mohsin Raza - Reuters






L'Islam va mal ?

tracer au plus tôt les frontières de n'inacceptable où se situera
de façon formelle le clivage des civilisations

Patrick ADAM



Ça y est... On y est donc arrivé, à ce conflit de civilisation dont l'imminence était patente depuis les attentats du 11 septembre et devant lequel les porteurs de valises idéologiques, qui passent leur temps à donner des leçons de morale à l'histoire, nous disaient régulièrement: «Circulez, y a rien à voir», malgré d'horribles joyeusetés qui, entre autres, ont eu nom Théo Van Gogh.

Fallait-il être aveugle pour ne pas voir dans la liesse populaire à peine voilée qui a secoué alors une bonne partie des masses musulmanes en voyant s'écrouler un symbole de l'Amérique honnie, une simple manifestation d'humeur passagère ou de défoulement? Fallait-il être irresponsable pour laisser se colporter dans les cafés du Maroc, d'Indonésie ou de Barbès, que les Juifs avaient été avertis du crash sur les tours du World Trade Center et qu'ils ne s'étaient pas rendus à leur travail ce matin-là? Fallait-il être dangereusement inconscient, pour chercher des excuses à l'apologie de la haine et au refus de l'autre, ouvertement revendiqués par des prêcheurs ignares mais au verbe haut et à la barbe réglementaire? Fallait-il être faussement naïf pour aller chercher dans des Andalousies mythiques les leçons d'un humanisme que le monde n'a façonné que bien plus tard, dans l'Europe des Lumières? Fallait-il être sot pour parler de tolérance avec des gens qui ne rêvent que de lui tordre le cou?

Et c'est à un journal populaire (France-Soir) que revient l'honneur de laver la souillure d'intellectuels englués depuis des années dans des compromissions de plus en plus sordides.

Quel plaisir de lire enfin dans les colonnes de ce titre bien souvent raillé par les gardiens du temple de l'information que sont Le Monde et Libération : «Non, nous ne nous excuserons jamais d'être libres de parler, de penser, de croire ... Puisque ces docteurs autoproclamés de la foi en font une question de principe, il faut être ferme. Clamons-le autant qu'il le sera nécessaire, on a le droit de caricaturer Mahomet, Jésus, Bouddha, Yahvé et toutes les déclinaisons du théisme. Cela s'appelle la liberté d'expression dans un pays laïque».

Un grand merci ! Il était temps. Comme il est temps désormais de s'engouffrer dans la brèche au plus vite, et d'avoir le courage de dire haut et fort qu'au vu de l'image qu'il donne au reste de l'humanité, l'islam se porte plutôt mal aujourd'hui. Ce n'est pas une insulte, mais une sombre constatation. Et ce n'est pas la pâle figure de ceux qui tiennent, contre vents et marées, le gouvernail brinquebalant de la Grande Mosquée de Paris qui parviendra à relooker la bête, pas plus que Tarik Ramadan qui n'a guère que son sourire pour référentiel philosophique.

D'autant que le phénomène n'est pas nouveau. Bien avant les épisodes coloniaux douloureux, mais trop commodes pour éviter de mettre le doigt là où ça fait mal, l'islam s'est replié sur ses certitudes (à moins que ce ne soit sur ses doutes qui, à l'aube de ce qu'il est convenu d'appeler les Temps Modernes, devenaient trop criants). Il a alors définitivement «refermé la porte» de la réflexion et du savoir. Celle de l'itjihad.

C'était il y a plus de cinq cents ans... Remontant aux sources de la pensée coranique originelle, la connaissance ne pouvait désormais se concevoir qu'en Dieu seul et en sa parole sacrée ; toute velléité de pensée libre se devant d'être encadrée par des docteurs reconnus ou affiliés.

Ainsi, alors que l'Occident découvrait l'Amérique, puis les cinq continents, avant de mettre le pied sur l'Himalaya et sur la Lune, qu'il publiait Montaigne, Cervantès, Shakespeare, Voltaire, Montesquieu, Goethe, Lord Byron, Dostoïevski, Victor Hugo, Freud, Sartre... l'Orient s'est délibérément enfermé dans des querelles théologiques stériles, ravalant le concept de raisonnement à des pratiques portant atteinte à l'intégrité physique des mouches.

L'islam va mal. Et ça fait des siècles que ça dure. Les causes en sont multiples et s'il existe des éléments extérieurs qui peuvent parfois éclairer quelques aspects de ce malaise, il en est de bien plus graves qu'il convient de chercher à l'intérieur même de la communauté musulmane car, faute de s'être suffisamment structurée au fil des siècles, elle a assujetti ses ouailles aux pires servilités, en donnant la parole à des hâbleurs incultes prêts à toutes les bassesses intellectuelles pour asséner à des peuples privés de libre-arbitre les vérités les plus crétinisantes.

Oui l'islam va mal, et de ce fait, il fait souffrir le monde. Il refuse un aggiornamento que d'autres religions ont été contraintes de pratiquer, au fil du temps, pour ne pas se couper de l'évolution naturelle et rationnelle du monde, tant sur le plan scientifique que sur le plan sociologique ou moral.

La question que doit se poser dorénavant l'Occident n'est pas tant de savoir si l'islam peut ou non évoluer - c'est aux musulmans qu'appartient la réponse - que de savoir tracer au plus tôt les frontières de n'inacceptable où, qu'on le veuille ou non, se situera de façon formelle le clivage des civilisations, à moins qu'on ne préfère la confrontation sanglante.

Frontières du hijab, le voile islamique qui a déstabilisé inutilement la société française durant plusieurs décennies. Frontière du jihad dont le concept est manipulé par ceux qui ne savent pas choisir entre un combat moral sur soi-même et un tir de Kalachnikov. Frontière du haram (l'illicite) de plus en plus ouvertement revendiquée par les communautaristes. Frontière d'une éducation basée sur des valeurs machistes, xénophobes et déresponsabilisatrices. Frontière du Hamas terroriste. Frontière de l'Iran nucléarisé. Frontière de la Turquie qui avance masquée dès qu'il s'agit des Droits de l'homme (et de la femme). Frontière de la colonisation syrienne au Liban. Frontière d'une Algérie dégoulinant de sang. Frontière d'un Soudan déshumanisé. Frontières des télévisions de la haine et de l'antisémitisme déclarés que sont Al Jazira ou Al Arabia. Frontière de l'inculturation professée en valeur morale.

Devant l'impossibilité d'appréhender le monde dans sa globalité, les pères de la sagesse grecque avaient eu la finesse de tracer une frontière entre le monde connu et le monde inconnu, l'oikouméné. Utile précaution qui leur a évité les naufrages intellectuels que n'ont pas manqué de connaître des peuples moins avisés, tout en favorisant l'imaginaire de ses navigateurs, de ses philosophes et de ses poètes.

A leur exemple, il convient aujourd'hui de délimiter une nouvelle frontière entre le rationnel et l'irrationnel, pas pour combattre l'irrationnel, puisqu'il n'est après tout qu'un dérivatif tout aussi commode qu'un autre, mais pour l'empêcher d'empiéter de façon coercitive dans le monde de la logique et de la raison ; une raison passionnément européenne et dont l'arbre, quoi qu'on veuille bien en penser, a porté et porte encore des fruits plus savoureux que ceux dûment estampillés du label d'un Eden primordial depuis longtemps enfoui sous les sables du désert...
Patrick Adam
7 février 2006


Patrick Adam (Smara - Maroc) - 55 ans - Résident dans l'ex Rio de Oro devenu Sahara marocain. Chercheur autodidacte intéressé à l'histoire de l'ouest saharien et du Maghreb. Spécialiste du raid de Michel Vieuchange, jeune Français mort en 1930 à son retour de Smara, cité interdite du désert, et dont les Carnets de route, préfacés par P. Claudel, ont connu leur heure de gloire avant de sombrer dans l'oubli. Auteur de différents articles sur le sujet et d'un ouvrage à paraître au 1er semestre 2006, aux éditions L'Harmattan.


- source de cet article : Agora Vox





***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/02/2006 à 15:03:57 (id:21051)
         1         
Valid XHTML 1.0 Transitional Valid CSS