Réponse à Lakhdar Belaïd (Michel Renard)
Les musulmans qui affirment leur démocratisme, leur modernité,
leur option de la rationalité contre l'obscurantisme ne peuvent
échapper d'avoir à assumer des positions qui les mettront en scission
avec une "rue" musulmane malheureusement manipulable
Réponse à Lakhdar Belaïd
réflexions suite à la publication de l'article
"Double effet citadelle
par Lakhdar Belaïd dans Libération du 13 février
Michel RENARD
Salut Lakhdar,
J'ai apprécié ta réaction – bien que je n'en partage pas tous les attendus, mais je vais te le dire plus loin...- parce qu'elle est complexe. Et que tu n'hésites pas à "déballer" cette complexité et à te confronter à elle. Qu'on en juge.
Tu es, sans te restreindre à cela bien sûr :
- musulman, et aussi laïc sans être athée ;
- Français, d'origine algérienne, fils d'un Algérien qui a combattu pour l'indépendance de son pays contre la France dont tu es l'un des citoyens sans complexe.
Il faudrait dire aussi que ton père a été messaliste, partisan de Messali Hadj, et non pas du FLN, c'est-à-dire du Parti du Peuple Algérien solidement implanté dans le nord de la France (j'avais d'ailleurs trouvé aux archives départementales à Lille, la référence à l'un de tes oncles, militant nationaliste algérien). Ton intérêt pour l'histoire des harkis en découle peut-être : car les deux sortes de combattants ont été floués. Les messalistes sont les vaincus des vainqueurs, les harkis sont les vaincus des perdants...
J'ajouterais que ta position de journaliste dans un grand organe de presse français, tu ne la dois qu'à tes compétences, à ton talent, à ton sérieux. Au terme d'un parcours du combattant (toi aussi...) dont tu as franchi, seul, tous les obstacles.
Je me souviens quand tu as débarqué de Roubaix à Paris, quand tu assurais en 1992, dans notre studio de Clichy-sur-Seine les tranches horaires d'information à Radio France Maghreb avec si peu de moyens (...!), quand tu animais avec Abderrahim Hafidi et moi-même les débats de l'émission "Trans-Maghreb Politique" qu'avait créée Dahmane. Ton parcours dans la presse parisienne, à l'Événement du Jeudi notamment, tes reportages à l'étranger en Algérie, en Bosnie... Nos échanges d'informations et d'opinions sur l'islam de France : mon parcours de croyant atypique t'apparaissant surement une incongruité – mais à chacun les méandres de son individualité... Puis d'écrivain de presse, tu es devenu écrivain de livres qui te permettent de traiter tout ce matériau identitaire et réflexif.
Moi, qui me qualifie de "républicain", opposé - comme toi je suppose – à la communautarisation de la vie publique en France, je suis cependant sensible à cet écheveau de déterminations que constitue une citoyenneté individuelle.
Cela me rappelle ce qu'écrivait Kaïssa Titous en 1991, au moment de la première guerre contre l'Irak : "manifester comme citoyen, n'est-ce pas mobiliser plusieurs dimensions qui concourent à former une conviction politique ? Ne sommes-nous pas aussi étrangers (ou d'origine étrangère), immigrés (ou issus de familles immigrées), Arabes (dans une dimension géopolitique au moins) ? Ces couches sédimentées de notre identité participent de la complexité de notre citoyenneté. Et aujourd'hui, alors que l'Occident affronte militairement le monde arabe, à l'image d'un plissement géologique, ces couches se soulèvent, se chevauchent, s'entrechoquent.(...) sauf à devenir une figure totalement désincarnée, la citoyenneté doit composer avec ces atomes de provenances multiples" (Revue d'études palestiniennes, n° 39, printemps 1991, p. 84-85).
Qu'est-ce qui pourrait justifier
qu'on diffère la publication de ces dessins ?
Il n'y a donc pas d'atavisme évident dans ta position sur les caricatures de Mahomet. Tu constates d'ailleurs qu'avec un parcours différent du tien, certains de tes collègues sont choqués par le "racisme" de ces dessins. C'est que leur fréquentation des musulmans leur laisse percevoir comment nombre d'entre eux sont sincèrement affectés par ce qu'on leur présente comme une "attaque contre le Prophète".
Mais tes collègues doivent savoir, également, combien nombre de musulmans, en France, sont mentalement blessés par le déploiement international de cet islam agressif et meurtrier, blessés par l'ignorance hargneuse des fondamentalistes, par l'intolérance qui s'exprime envers le monde "occidental" dont ils sont bien placés, eux, pour constater qu'il n'est pas cet enfer de turpitude dénoncé par les oulémas du wahhabisme et du talibanisme. Ils doivent bien savoir, tes collègues, que ces musulmans-là sont gênés aux entournures, balançant entre leur solidarité de foi avec la "communauté" et leurs convictions démocratiques – balancement qui les conduits, trop souvent, à laisser la parole aux militants islamistes et à tous ceux qui pratiquent la surenchère.
Tu dis, Lakhdar : "Liberté d'expression d'accord, mais nous avons aussi un certain devoir de responsabilité. Il fallait peut-être présenter ces dessins autrement, certainement pas les jeter en pâture dans un contexte aussi sensible". C'est une position sage. Mais en quoi pourrait-elle justifier qu'on diffère la publication de ces dessins, ou d'autres semblables ? Quel contexte permettrait-il une publication qui n'entraînerait pas la réaction du fanatisme des intégristes ? Car en quoi le contexte est-il "sensible", sinon justement par ce que la liberté d'expression est incompatible avec l'idéologie des fondamentalistes. Et le sera tout le temps.
À une moindre échelle, des agissements semblables se sont déjà produits quand telle historienne publia un livre affirmant une discontinuité entre l'islam du Prophète et celui de la tradition musulmane construite dans les périodes califales ultérieures (Jacqueline Chabbi, Le seigneur des tribus, l'islam de Mahomet, a été chahutée et finalement censurée à l'Institut du Monde Arabe par un universitaire venu de Rabat et soutenu par une clique de vociférants le 27 novembre 1997), ou quand telle autre historienne refusait le traitement idéalisé et hagiographique de l'islam que cherchaient à lui imposer des étudiants de confession musulmane, à Langues'O ces dernières années...
On ne compose pas avec l'intolérance. Ou alors... c'est au détriment des libertés démocratiques et de la culture rationnelle.
Les approbations hypocrites de la laïcité
se dévoilent aujourd'hui
"C'est ça l'intégration, on peut taper sur l'islam comme on peut taper sur les autres" écris-tu. Et pourquoi donc l'islam échapperait-il aux avantages et aux inconvénients de la liberté d'expression...? Faudrait-il, là aussi, une espèce de discrimination positive qui préserverait l'islam du traitement non confessant que permet la laïcité ? Je ne le pense pas. Les musulmans doivent admettre qu'on peut critiquer l'islam, qu'on peut le moquer, qu'on peut le caricaturer, qu'on peut aller jusqu'au blasphème dans un pays démocratique qui garantit la liberté de conscience et la liberté d'expression... pour tous et qui place ces mêmes libertés sous la garantie de la justice. Ils peuvent, éventuellement, se sentir blessés par telle ou telle vision formulée à leur endroit. Dans ce cas, ils répliquent, ils argumentent, ils polémiquent... mais ils n'exigent pas la censure ! Et, finalement, s'ils sont d'authentiques croyants, ils s'en remettent à Dieu de jauger les railleurs
Cette affaire révèle que la laïcité pose un redoutable problème à l'islam identitaire, à l'islam politique, à l'islam fondamentaliste. Les associations, du type UOIF, qui ont signé ces dernières années des documents avec le ministère de l'Intérieur, dans lesquels elles affirmaient approuver la laïcité, ont effectué des gestes tactiques, sans portée véritable, sans admettre les conséquences réelles de la laïcité. On s'en aperçoit aujourd'hui. Et toute l'hypocrisie de la "Consultation" qui a débouché sur le CFCM se dévoile maintenant.
La laïcité est toujours un combat. Jusque dans les mots. Lakhdar, pourquoi évoques-tu à son propos : "une culture dite «laïcarde»" ? Ce n'est pas un excès éventuel de laïcité (le laïcisme des "laïcards") qui constitue un défi pour ces islams identitaire, politique, fondamentaliste... C'est bien la laïcité tout court. Car elle heurte de plein fouet le credo de ces islams-là tel que le cheikh Qaradawî l'exprime : «L'Islam rejette totalement cette fragmentation entre ce qu'on appelle religion et ce qu'on appelle l'État : du point de vue de l'islam, tout relève de la religion, tout relève de la Loi». On ne peut vénérer l'idéologie de Qaradawî et approuver sans arrières pensées la laïcité... Voilà pourquoi, je parle de "double langage" à propos des Frères Musulmans, de Tariq Ramadan et de tous ceux qui appartiennent à cette mouvance. La solution combinant une fidélité spirituelle à l'islam et un mode de vie compatible avec les valeurs émancipatrices de la modernité, c'est l'islam laïque.
L'islam laïque auquel j'adhère est pleinement religieux, dans le sens de la relation verticale entre l'homme et le Créateur ; et pleinement laïque, dans le sens du découplage entre les croyances religieuses et les élaborations humaines que sont les institutions politiques à propos desquelles le fond du message coranique est absolument muet.
Les musulmans démocrates ne peuvent
échapper au dilemme d'avoir à définir leur islam contre un,
ou d'autre(s) islam(s)
Enfin, tu évoques la loi de laïcité et un islam "discriminé" parce que : "l'islam a été exclu de cette loi en 1905. On nous a expliqué qu'il n'y avait pas de musulmans en France. Autant que je sache, à l'époque (...) l'Algérie, c'était la France, il y avait au moins 3 millions de musulmans". Il faut, bien sûr, distinguer la France de métropole de la France algérienne.
En métropole, on n'a pas légiféré sur l'islam parce que le problème ne se posait pas : pratiquement aucun musulman en 1905 et, quand quelques années plus tard, on en comptait environ 5000 (avant 1914), le rituel islamique a pu être observé sans entraves.
En Algérie, c'est justement parce qu'il y avait des millions de musulmans que la loi ne 1905 n'a pas été appliquée ! Le contraire eut alors été perçu comme une désorganisation du culte musulman. Ainsi, en 1908 le gouverneur général Jonnart reçoit une pétition de notables musulmans de la ville d'Alger et de délégués financiers indigènes protestant «contre l'application au culte musulman du décret sur la séparation des Églises et de l'État, affirmant que ce décret est contraire aux engagements pris par la France, et contenus dans la Convention du 5 juillet 1830». Il est vrai aussi que cette solution arrangeait le pouvoir colonial qui contrôlait de cette manière les institutions religieuses de crainte que ne s'y développe une résistance à son autorité.
Mais la notion de "discrimination", dans le cas de l'islam algérien et des incidences de la loi de 1905, peut être revendiquée dans les deux sens. Soit on dit que le culte financé et administré par l'État colonial prive les musulmans de leur liberté : ils sont donc discriminés. Soit, on dit que l'application plénière de la loi de 1905 prive le culte de ses subventions et l'abandonne à l'anarchie : les musulmans sont encore discriminés.
La loi sur les signes religieux à l'école te met mal à l'aise. Nous, professeurs, ce sont surtout les signes religieux à l'école qui nous mettaient mal à l'aise (et d'autres signes aussi, telles les marques commerciales...) et non pas la loi. Tu écris que "les principales victimes de cette défense de la laïcité, ce sont les jeunes filles voilées elles-mêmes". Tu pourrais aussi dire que les principales bénéficiaires de cette loi, ce sont les jeunes filles voilées : toutes celles qui peuvent ainsi se prévaloir de la loi commune pour ne pas être contrainte d'afficher des signes qui les auraient enfermées dans une identité à un âge où elles doivent découvrir la complexité et la pluralité des identités et des cultures.
Entièrement d'accord , donc, avec ta phrase : "Il me semble que le seul endroit où une jeune femme voilée peut espérer retirer son voile, espérer s'émanciper, c'est bien l'école." Encore faut-il que l'institution le réclame avec toute la force symbolique de la loi.
Les musulmans qui affirment leur démocratisme, leur modernité, leur option de la rationalité contre l'obscurantisme, ne peuvent échapper au dilemme d'avoir à définir leur islam contre un, ou d'autre(s) islam(s). Ils auront longtemps le désavantage d'avoir à combattre sur deux fronts et à assumer des positions qui les mettront en scission avec une "rue" musulmane malheureusement manipulable par ceux qui repoussent démocratie, modernité et rationalité.
Fraternellement.
Michel Renard
20 février 2006
- Ma vérité sur les caricatures de Mahomet
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Posté le 20/02/2006 à 22:48:02 (
id:24032)