- Caricature Mahomet
Simplisme, maladie du siècle (Rachid Amirou)
Simplisme, maladie du siècle (Rachid Amirou)
Rachid Amirou







Simplisme, maladie du siècle

Avec ces caricatures, le débat devient déplacé,
réducteur et lui-même caricatural

Rachid AMIROU *




La polémique actuelle sur la caricature du prophète Mohamed nous interpelle en bien des aspects. On peut y lire une définition spécieuse et bien particulière de la liberté d'expression ; d'autre part, en cristallisant les oppositions et les fractures «ethnico-religieuses», elle n'aide pas les intellectuels musulmans à porter le débat sur la réforme possible et souhaitable de l'islam. Et notamment sur le statut humain du Prophète. Avec ces caricatures, ce débat devient déplacé et caricatural. Quel est le message délivré ? Que Mohamed et donc tous les musulmans sont terroristes ? Très fin en effet. Les proches ou descendants des centaines d'Algériens morts en luttant contre le terrorisme apprécieront cette «liberté» de pensée. Le négationnisme devient ainsi, et là on ouvre la boîte de Pandore, une audace de pensée, il est très «tendance», très «politiquement incorrect».

En fait, ces affrontements frustes et frontaux arrangent ceux qui ne veulent pas justement que la parole et la pensée se libèrent réellement. Reste à espérer qu'un illuminé ne vienne pas mettre de l'huile sur le feu, soit en refaisant un acte criminel tel l'assassinat de Theo Van Gogh, soit dans l'autre camp si je puis dire, en ravivant une blessure ou une querelle oubliée (colonisation, esclavage, humiliation et autres ra(ca)illeries...).

Le clash des civilisations devient une forme de prédiction créatrice (self fulfilling prophecy, selon le concept de Thomas repris par le sociologue R. K. Merton). On organise et alimente une controverse incessante, sur des bases fallacieuses, on annonce partout un conflit proche, et on attend que ce mensonge prenne corps et devienne réellement une guerre religieuse.

Les invectives simplistes remplacent l'échange d'arguments, et les clivages binaires, eux versus nous, font office de pensée. L'intellectuel de culture musulmane, laïc ou pas, athée ou croyant, de gauche ou de droite, est sommé de ne pas finasser et de rejoindre sans tarder un camp ou l'autre. Toute la richesse du débat sur la réforme et l'adaptation de l'islam aux exigences de la laïcité, de la rationalité et de la modernité est réduite à sa plus plate expression : qui n'est pas pour nous est contre nous...

De même, l'intellectuel laïc et rationaliste est sommé de faire preuve de réalisme et d'abandonner toute lecture sociologique ou géopolitique des conflits actuels. Toute la richesse du débat sur la question de la laïcité, qui demeure une question centrale de nos sociétés, est réduite à sa plus simple expression athéiste ou islamophobe. Ce réductionnisme ethniciste a servi de grille de lecture des événements récents en France, on nous le vante comme lucidité suprême. L'air du temps néoconservateur fait de la «guerre des civilisations» un objectif à atteindre. La fracture ethnique comme remède à administrer remplace la fracture sociale de jadis qui était posée comme calamité à combattre.

En Norvège, le secrétaire général de la Fédération de la presse estime que «la liberté d'expression, par nature, suppose que soient parfois publiées des choses que l'on n'aime pas voir» (notons que le Danemark a autorisé une radio libre néonazie). Définition assez aventureuse de la liberté d'expression, qui peut faire de l'invective une «opinion» : les sociologues savent que toute société a ses espaces «sacrés», en France, la sphère privée par exemple en constitue un. L'amour, les croyances, les appartenances philosophiques, les orientations sexuelles, relèvent de la sphère privée et sacralisée par la loi. Dans d'autres pays (notamment musulmans), les symboles religieux restent protégés par des interdits culturels, et par la loi.

Comme réponse du berger à la bergère, va-t-on voir fleurir des sites fondamentalistes qui vont exhiber la vie privée de personnages publics danois ? Va-t-on voir se généraliser ces syllogismes simplets : les extrémistes islamistes posent des bombes, Mohamed est musulman, donc Mohamed est un terroriste ? Avec des aberrations que l'on ose imaginer : Hitler est chrétien, donc le Christ est nazi ? Ou tous les Allemands sont encore des nazis ?

Il est urgent de déconfessionnaliser la question sociale et le débat politique, et de revenir à une conception de la laïcité comme horizon du développement humain.

La véritable caricature a consisté à agresser la complexité, l'intelligence et la nuance qui doivent guider toute oeuvre de pensée. En cela, ces caricatures renvoient à une vulgarité de pensée ; cette misère intellectuelle ne peut en aucun cas se draper de l'habit de la «liberté d'expression». Le simplisme ­ maladie infantile aussi bien du néoconservatisme que de l'islamisme ­ est le véritable fléau du siècle.

Rachid Amirou, Libération,
22 février 2006


- source de cet article : Libération


* sociologue ; éléments bio-bibliographiques sur Rachid Amirou




Commentaire rapide...


Depuis quand les "appartenances philosophiques" sont-elles "sacralisées" par la loi en France ...? La libre discussion des idées philosophiques, jusque dans ses formes les plus polémiques, est possible sans exigence de censure de la part de ceux qui peuvent se voir critiqués, même ridiculisés, pour leurs choix philosophiques.

Et pourquoi donc "ces caricatures" qui "renvoient à une vulgarité de pensée", à une "misère intellectuelle", ne relèveraient-elles pas de la «liberté d'expression» ? C'est la rançon de la liberté : on n'y cotoie pas que le raffinement culturel... malheureusement. Si il fallait refuser la liberté d'expression à tout ce qui est "vulgaire"... on devrait censurer 80% des programmes télévisés...!

On peut adopter une position simple, par le refus de transiger sur la liberté d'expression, sans verser pour autant dans le simplisme du choc des civilisations.

Ce qui me gêne dans cette analyse, c'est que le "débat sur la réforme et l'adaptation de l'islam aux exigences de la laïcité, de la rationalité et de la modernité", dans lequel je suis engagé moi-même, semble éprouver des difficultés à exprimer clairement un refus musulman des idéologies islamistes et fondamentalistes qui sont montées à l'assaut de la sécularisation en Europe et de la laïcité en France. En d'autres termes, il hésite à penser et à assumer le clivage de "l'islam", prisonnier qu'il est d'une vision culpabilisante de "la communauté".

L'islam contemporain n'est pas qu'une religion, c'est le socle de références politiques et idéologiques dont la force tient d'une part à ce qu'elles appartiennent en partie à l'héritage théologique de l'islam, et d'autre part à l'univers des systèmes "totalitaires" et holistes, c'est-à-dire des systèmes où la partie n'évolue qu'en fonction du tout dans lequel elle s'insère. Le musulman, attaché à une authentique vision religieuse, ou même le non croyant qui s'affirme musulman, ne doivent pas hésiter à rejeter ces idéologies, l'un au nom de l'humanisme de la spiritualité islamique, l'autre au nom de l'humanisme séculier. Et cesser de se sentir en faute parce qu'il condamne un autre "musulman".

On peut condamner les violences et intolérances des manifestations de musulmans dans le monde contre les caricatures de Mahomet, sans approuver ni le sens ni la qualité de ces dessins. Et inversement, on peut réprouver ces dessins sans brûler des drapeaux, ni incendier des ambassades, ni lancer des appels au meurtre.

Michel Renard




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Posté le 22/02/2006 à 17:10:24 (id:24283)
Réponse à Lakhdar Belaïd (Michel Renard)
Réponse à Lakhdar Belaïd (Michel Renard)
Les musulmans qui affirment leur démocratisme, leur modernité,
leur option de la rationalité contre l'obscurantisme ne peuvent
échapper d'avoir à assumer des positions qui les mettront en scission
avec une "rue" musulmane malheureusement manipulable








Réponse à Lakhdar Belaïd

réflexions suite à la publication de l'article
"Double effet citadelle
par Lakhdar Belaïd dans Libération du 13 février

Michel RENARD






Salut Lakhdar,

J'ai apprécié ta réaction – bien que je n'en partage pas tous les attendus, mais je vais te le dire plus loin...- parce qu'elle est complexe. Et que tu n'hésites pas à "déballer" cette complexité
et à te confronter à elle. Qu'on en juge.

Tu es, sans te restreindre à cela bien sûr :

- musulman, et aussi laïc sans être athée ;

- Français, d'origine algérienne, fils d'un Algérien qui a combattu pour l'indépendance de son pays contre la France dont tu es l'un des citoyens sans complexe.

Il faudrait dire aussi que ton père a été messaliste, partisan de Messali Hadj, et non pas du FLN, c'est-à-dire du Parti du Peuple Algérien solidement implanté dans le nord de la France (j'avais d'ailleurs trouvé aux archives départementales à Lille, la référence à l'un de tes oncles, militant nationaliste algérien). Ton intérêt pour l'histoire des harkis en découle peut-être : car les deux sortes de combattants ont été floués
. Les messalistes sont les vaincus des vainqueurs, les harkis sont les vaincus des perdants...

J'ajouterais que ta position de journaliste dans un grand organe de presse français, tu ne la dois qu'à tes compétences, à ton talent, à ton sérieux. Au terme d'un parcours du combattant (toi aussi...) dont tu as franchi, seul, tous les obstacles.

Je me souviens quand tu as débarqué de Roubaix à Paris, quand tu assurais en 1992, dans notre studio de Clichy-sur-Seine les tranches horaires d'information à Radio France Maghreb
avec si peu de moyens (...!), quand tu animais avec Abderrahim Hafidi et moi-même les débats de l'émission "Trans-Maghreb Politique" qu'avait créée Dahmane. Ton parcours dans la presse parisienne, à l'Événement du Jeudi notamment, tes reportages à l'étranger en Algérie, en Bosnie... Nos échanges d'informations et d'opinions sur l'islam de France : mon parcours de croyant atypique t'apparaissant surement une incongruité – mais à chacun les méandres de son individualité... Puis d'écrivain de presse, tu es devenu écrivain de livres qui te permettent de traiter tout ce matériau identitaire et réflexif.

Moi, qui me qualifie de "républicain", opposé - comme toi je suppose – à la communautarisation de la vie publique en France, je suis cependant sensible à cet écheveau de déterminations que constitue une citoyenneté individuelle.
Cela me rappelle ce qu'écrivait Kaïssa Titous
en 1991, au moment de la première guerre contre l'Irak : "manifester comme citoyen, n'est-ce pas mobiliser plusieurs dimensions qui concourent à former une conviction politique ? Ne sommes-nous pas aussi étrangers (ou d'origine étrangère), immigrés (ou issus de familles immigrées), Arabes (dans une dimension géopolitique au moins) ? Ces couches sédimentées de notre identité participent de la complexité de notre citoyenneté. Et aujourd'hui, alors que l'Occident affronte militairement le monde arabe, à l'image d'un plissement géologique, ces couches se soulèvent, se chevauchent, s'entrechoquent.(...) sauf à devenir une figure totalement désincarnée, la citoyenneté doit composer avec ces atomes de provenances multiples" (Revue d'études palestiniennes, n° 39, printemps 1991, p. 84-85).



Qu'est-ce qui pourrait justifier
qu'on diffère la publication de ces dessins ?


Il n'y a donc pas d'atavisme évident dans ta position sur les caricatures de Mahomet. Tu constates d'ailleurs qu'avec un parcours différent du tien, certains de tes collègues sont choqués par le "racisme" de ces dessins. C'est que leur fréquentation des musulmans leur laisse percevoir comment nombre d'entre eux sont sincèrement affectés par ce qu'on leur présente comme une "attaque contre le Prophète".

Mais tes collègues doivent savoir, également, combien nombre de musulmans, en France, sont mentalement blessés par le déploiement international de cet islam agressif et meurtrier, blessés par l'ignorance hargneuse des fondamentalistes, par l'intolérance qui s'exprime envers le monde "occidental" dont ils sont bien placés, eux, pour constater qu'il n'est pas cet enfer de turpitude dénoncé par les oulémas du wahhabisme et du talibanisme. Ils doivent bien savoir, tes collègues, que ces musulmans-là sont gênés aux entournures, balançant entre leur solidarité de foi avec la "communauté" et leurs convictions démocratiques – balancement qui les conduits, trop souvent, à laisser la parole
aux militants islamistes et à tous ceux qui pratiquent la surenchère.

Tu dis, Lakhdar : "Liberté d'expression d'accord, mais nous avons aussi un certain devoir de responsabilité. Il fallait peut-être présenter ces dessins autrement, certainement pas les jeter en pâture dans un contexte aussi sensible". C'est une position sage. Mais en quoi pourrait-elle justifier qu'on diffère la publication de ces dessins, ou d'autres semblables ? Quel contexte permettrait-il une publication qui n'entraînerait pas la réaction du fanatisme des intégristes ? Car en quoi le contexte est-il "sensible", sinon justement par ce que la liberté d'expression est incompatible avec l'idéologie des fondamentalistes. Et le sera tout le temps.

À une moindre échelle, des agissements semblables se sont déjà produits
quand telle historienne publia un livre affirmant une discontinuité entre l'islam du Prophète et celui de la tradition musulmane construite dans les périodes califales ultérieures (Jacqueline Chabbi, Le seigneur des tribus, l'islam de Mahomet, a été chahutée et finalement censurée à l'Institut du Monde Arabe par un universitaire venu de Rabat et soutenu par une clique de vociférants le 27 novembre 1997), ou quand telle autre historienne refusait le traitement idéalisé et hagiographique de l'islam que cherchaient à lui imposer des étudiants de confession musulmane, à Langues'O ces dernières années...
On ne compose pas avec l'intolérance. Ou alors... c'est au détriment des libertés démocratiques et de la culture rationnelle.





Les approbations hypocrites de la laïcité
se dévoilent aujourd'hui


"C'est ça l'intégration, on peut taper sur l'islam comme on peut taper sur les autres" écris-tu. Et pourquoi donc l'islam échapperait-il aux avantages et aux inconvénients de la liberté d'expression...? Faudrait-il, là aussi, une espèce de discrimination positive qui préserverait l'islam du traitement non confessant que permet la laïcité ? Je ne le pense pas. Les musulmans doivent admettre qu'on peut critiquer l'islam, qu'on peut le moquer, qu'on peut le caricaturer, qu'on peut aller jusqu'au blasphème dans un pays démocratique qui garantit la liberté de conscience et la liberté d'expression... pour tous et qui place ces mêmes libertés sous la garantie de la justice. Ils peuvent, éventuellement, se sentir blessés par telle ou telle vision formulée à leur endroit. Dans ce cas, ils répliquent, ils argumentent, ils polémiquent... mais ils n'exigent pas la censure ! Et, finalement, s'ils sont d'authentiques croyants, ils s'en remettent à Dieu de jauger les railleurs

Cette affaire révèle que la laïcité pose un redoutable problème à l'islam identitaire, à l'islam politique, à l'islam fondamentaliste
. Les associations, du type UOIF, qui ont signé ces dernières années des documents avec le ministère de l'Intérieur, dans lesquels elles affirmaient approuver la laïcité, ont effectué des gestes tactiques, sans portée véritable, sans admettre les conséquences réelles de la laïcité. On s'en aperçoit aujourd'hui. Et toute l'hypocrisie de la "Consultation" qui a débouché sur le CFCM se dévoile maintenant.

La laïcité est toujours un combat. Jusque dans les mots. Lakhdar, pourquoi évoques-tu à son propos : "une culture dite «laïcarde»" ? Ce n'est pas un excès éventuel de laïcité (le laïcisme des "laïcards") qui constitue un défi pour ces islams identitaire, politique, fondamentaliste... C'est bien la laïcité tout court. Car elle heurte de plein fouet le credo de ces islams-là tel que le cheikh Qaradawî l'exprime : «L'Islam rejette totalement cette fragmentation entre ce qu'on appelle religion et ce qu'on appelle l'État : du point de vue de l'islam, tout relève de la religion, tout relève de la Loi». On ne peut vénérer l'idéologie de Qaradawî et approuver sans arrières pensées la laïcité... Voilà pourquoi, je parle de "double langage" à propos des Frères Musulmans, de Tariq Ramadan et de tous ceux qui appartiennent à cette mouvance. La solution combinant une fidélité spirituelle à l'islam et un mode de vie compatible avec les valeurs émancipatrices de la modernité, c'est l'islam laïque.

L'islam laïque auquel j'adhère est pleinement religieux, dans le sens de la relation verticale entre l'homme et le Créateur ; et pleinement laïque, dans le sens du découplage entre les croyances religieuses et les élaborations humaines que sont les institutions politiques à propos desquelles le fond du message coranique est absolument muet.





Les musulmans démocrates ne peuvent
échapper au dilemme d'avoir à définir leur islam contre un,
ou d'autre(s) islam(s)


Enfin, tu évoques la loi de laïcité et un islam "discriminé" parce que : "l'islam a été exclu de cette loi en 1905. On nous a expliqué qu'il n'y avait pas de musulmans en France. Autant que je sache, à l'époque (...) l'Algérie, c'était la France, il y avait au moins 3 millions de musulmans". Il faut, bien sûr, distinguer la France de métropole de la France algérienne.
En métropole, on n'a pas légiféré sur l'islam parce que le problème ne se posait pas : pratiquement aucun musulman en 1905 et, quand quelques années plus tard, on en comptait environ 5000 (avant 1914), le rituel islamique a pu être observé sans entraves.
En Algérie, c'est justement parce qu'il y avait des millions de musulmans que la loi ne 1905 n'a pas été appliquée ! Le contraire eut alors été perçu comme une désorganisation du culte musulman. Ainsi, en 1908 le gouverneur général Jonnart reçoit une pétition de notables musulmans de la ville d'Alger et de délégués financiers indigènes protestant «contre l'application au culte musulman du décret sur la séparation des Églises et de l'État, affirmant que ce décret est contraire aux engagements pris par la France, et contenus dans la Convention du 5 juillet 1830». Il est vrai aussi que cette solution arrangeait le pouvoir colonial qui contrôlait de cette manière les institutions religieuses de crainte que ne s'y développe une résistance à son autorité.

Mais la notion de "discrimination", dans le cas de l'islam algérien et des incidences de la loi de 1905, peut être revendiquée dans les deux sens. Soit on dit que le culte financé et administré par l'État colonial prive les musulmans de leur liberté : ils sont donc discriminés. Soit, on dit que l'application plénière de la loi de 1905 prive le culte de ses subventions et l'abandonne à l'anarchie : les musulmans sont encore discriminés.


La loi sur les signes religieux à l'école te met mal à l'aise. Nous, professeurs, ce sont surtout les signes religieux à l'école qui nous mettaient mal à l'aise (et d'autres signes aussi, telles les marques commerciales...) et non pas la loi. Tu écris que "les principales victimes de cette défense de la laïcité, ce sont les jeunes filles voilées elles-mêmes". Tu pourrais aussi dire que les principales bénéficiaires
de cette loi, ce sont les jeunes filles voilées : toutes celles qui peuvent ainsi se prévaloir de la loi commune pour ne pas être contrainte d'afficher des signes qui les auraient enfermées dans une identité à un âge où elles doivent découvrir la complexité et la pluralité des identités et des cultures.
Entièrement d'accord , donc, avec ta phrase : "Il me semble que le seul endroit où une jeune femme voilée peut espérer retirer son voile, espérer s'émanciper, c'est bien l'école." Encore faut-il que l'institution le réclame avec toute la force symbolique de la loi.

Les musulmans qui affirment leur démocratisme, leur modernité, leur option de la rationalité contre l'obscurantisme, ne peuvent échapper au dilemme d'avoir à définir leur islam contre un, ou d'autre(s) islam(s). Ils auront longtemps le désavantage d'avoir à combattre sur deux fronts et à assumer des positions qui les mettront en scission avec une "rue" musulmane malheureusement manipulable par ceux qui repoussent démocratie, modernité et rationalité.

Fraternellement.
Michel Renard
20 février 2006


- Ma vérité sur les caricatures de Mahomet




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Posté le 20/02/2006 à 22:48:02 (id:24032)
Caricatures ou amalgame en temps réel...? (Alexandre del Valle)
Caricatures ou amalgame en temps réel...? (Alexandre del Valle)
Alexandre del Valle






Je ne partage pas toutes les appréciations d'Alexandre del Valle, en particulier le rapport d'évidence qu'il établit entre le jihadisme, le terrorisme musulmans actuels et l'ensemble du corpus religieux de l'islam. Mais, ces analyses sur l'islamisme contemporain me semblent frappées d'une lucidité sans faille dont ses adversaires prétendent amoindrir la portée en le taxant, évidemment, "d'islamophobe"...
Les contradictions, absolument injustifiables, en toute rigueur morale et intellectuelle, entre les "indignations" musulmanes à l'égard des caricatures et le quasi silence face aux atrocités des jihadistes et ben ladénistes, doivent être mises en évidence. Alexandre del Valle le fait, et on ne peut qu'être d'accord avec lui sur ce point. Je l'avais d'ailleurs dit moi-même dans ma réaction face à "l'affaire" des caricatures de Mahomet. D'autres aussi l'ont exprimé. Et c'est très bien.
Michel Renard,
20 février 2006





Caricatures ou amalgame en temps réel...?

le but réel des islamistes et organisations
islamiques «indignées», à l'origine de l'embrasement actuel, s'inscrit dans le cadre
d'une Grande stratégie de conquête et d'intimidation
mise en œuvre depuis une dizaine d'années

Alexandre DEL VALLE*




Nous avons tous constaté ces dernières semaines, au travers des manifestations de masse organisées par diverses associations musulmanes dans le monde islamique et même en Europe et en France, à quel point «les Musulmans du monde entier» se sont sentis "outragés" par les caricatures publiées dans un journal (publié en septembre 2005), pratiquement inconnu en dehors du petit Danemark, puis reprises par France Soir, Charlie Hebdo, etc, depuis. Trois observations viennent immédiatement à l'esprit de tout observateur lucide et dépassionné :

- Premièrement, et même si nous ne nions pas que les caricatures peuvent effectivement avoir blessé des Musulmans pieux et sincères, RIEN, absolument RIEN ne justifie les débordements de violences, les manifestations de haine organisées un peu partout dans le Dar al Islam, les drapeaux français, danois ou israéliens brûlés, les innocents musulmans tués sauvagement lors de certaines manifestations au Pakistan, tout comme l'assimilation honteuse des Danois à la Chrétienté «croisée» et même aux «Sionistes», ou encore les concours de dessins caricaturant la Shoah organisés en «représailles» en Iran par le nouveau pouvoir ultra-islamiste et anti-occidental de Mahmoud Ahmadinejad.

- Deuxièmement, les Islamistes et les institutions islamiques officielles à l'origine des débordements, plaintes et manifestations, notamment les Frères musulmans égyptiens et palestiniens, la très «respectable» Ligue Islamique Mondiale ou l'Organisation de la Conférence Islamique, pilotées par l'Arabie Saoudite, sans oublier la Ligue arabe, ont délivré un terrifiant contre-message en soufflant sur les braises du fanatisme, de sorte que les nouveaux censeurs islamistes apparaissent en fin de compte comme les premiers artisans de l'amalgame Islam=obscurantisme. Nous invitons toutes les victimes occidentales récentes de «l'islamiquement correct» à méditer cette question centrale : qui caricature l'Islam ? Ceux qui dénoncent la violence coranique, chariatique et terroriste perpétrée au nom du Prophète et d'un Islam hélas jamais réformé depuis le XIème siècle ? Ceux qui caricaturent bêtement, certes, cette triste réalité de tous les jours ? Ou ceux-là mêmes qui tuent, égorgent, massacrent, interdisent, censurent et hurlent au nom du Prophète et de l'Islam ?

- Troisièmement ; on est en droit de demander aux «Indignés professionnels» précités, tout comme aux mouvements «antiracistes sélectifs» tel le MRAP en France (et bien sûr les Frères musulmans de l'UOIF ou les «modérés» de la Mosquée de Paris qui attaquent en justice Charlie Hebdo) qui voudraient rétablir la pénalisation du blasphème au nom de la lutte contre «l'islamophobie», pourquoi on ne les a jamais vus défiler et s'indigner après l'horreur du 11 septembre , lorsque 19 terroristes musulmans se sont écrasés «au nom d'Allah» sur les tours du World Trade Center et sur le Pentagone, faisant plus de 3000 victimes innocentes, dont des centaines de Musulmans ? Certes, les plus «anti-impérialistes», anti-américains et antisionistes d'entre eux répondront à demi-mot que les «victimes» américaines ou «sionistes» ne sont jamais totalement innocentes...

Mais alors, on peut leur demander où manifestaient les Musulmans antiracistes "outragés" lorsque d'autres musulmans ont continué de salir l'Islam - bien plus que les caricaturistes danois et en «temps réel» - en abattant sauvagement des Noirs Soudanais chrétiens, animistes et même musulmans (dans le Darfour et ailleurs au Soudan méridional ? Le seul tort de ces Noirs étaient de n'être ni Arabes ni Islamistes, ce qui «provoquait» et «indignait» la dictature militaro-islamiste du Nord Soudan. On est également en droit de demander aux indignés sélectifs où défilaient leurs coreligionnaires «humiliés» lorsque les égorgeurs professionnels du GIA algérien ont exterminé méthodiquement 150.000 musulmans, violé leurs filles et leurs femmes puis pillé leurs biens et même pulvérisé des futurs nouveau-nés dans le ventre de leurs mères ? Certains d'entre eux nous répondent de façon éhontée que les islamistes algériens n'ont «jamais tué» mais que la «Sécurité» algérienne (bref les militaires anti-islamistes d'Alger) ont perpétré des carnages pour en «accuser injustement les GIA»... Sachons tout de même que cette vulgate exonératoire est non seulement livrée dans nos médias mais enseignée dans nombre de facs françaises et européennes... Mais continuons notre énumération et notre questionnement :

Le MRAP et l'Union des Organisations Islamiques de France (UOIF) ont-ils manifesté leur indignation et leur horreur avec autant d'indignation qu'aujourd'hui face aux «caricatures» lorsque des terroristes algériens (peu importe de quelle mouvance d'ailleurs) ont égorgé comme des moutons des moines de Tibéhirine, lesquels n'étaient même pas «prosélytes» ?



Où étaient les musulmans "outragés" quand...

Qu'ont dit les Musulmans "outragés" - qui défilent aujourd'hui même à Karachi, Bagdad, Téhéran ou à Gaza et qui pillent églises, consulats et magasins - lorsque d'autres Musulmans du Hezbollah massacrèrent, le 18 juillet 1994, près de cent innocents argentins majoritairement juifs, et avec eux le prêtre catholique du quartier?

Où étaient les musulmans "outragés" quand les Talibans afghans firent sauter les statues de Bouddha en Afghanistan, assassinèrent tant d'innocents au nom de la Charià et refusèrent même aux femmes d'être soignées, donnant ainsi de l'Islam «orthodoxe» la pire image qui soit ? Où étaient les musulmans "outragés" qui manifestent ces jours-ci lorsque deux bombes du mouvement islamiste anti-kémaliste IBDA-C explosèrent devant deux synagogues d'Istanbul, tuant plusieurs dizaines d'innocents ?

Où ont donc manifesté en masse les Musulmans «blessés» dans leur foi ou «refusant l'amalgame» (ce qui est légitime), lorsque ce même amalgame fut une fois de plus assuré par des terroristes se réclamant de l'Islam des «pieux ancêtres» (Salafistes) si fiers d'avoir fait exploser les trains de Madrid le 11 Mars 2005 au nom d'Allah, carnage qui provoqua la mort de près de 200 innocents ? Mais il est vrai que l'une des grandes nostalgies des Frères Musulmans est, avec la Palestine, la perte de l'Andalousie musulmane, l'Espagne étant considérée en guerre contre l'Islam depuis ... 1492, et tant qu'elle ne sera pas «revenue» à l'Islam ...

Les Musulmans «indignés» refusant à juste titre que l'on assimile leur Prophète à un terroriste n'auraient-ils pas pu réagir un peu plus nettement, comme ils le font face aux caricatures, lorsque d'autres Musulmans du Jema Islamiye ont tué 12 personnes et blessé 150 autres à l'hôtel Marriott à Jakarta en Indonésie ? , lorsque d'autres terroristes-kamikazes ont tué 28 personnes au Maroc à Casablanca, 12 autres innocents au Kenya à l'hôtel Paradis, 200 touristes dans une boîte de nuit de l' île indonésienne de Bali, ou encore des centaines de milliers de Chrétiens indonésiens assassinés sauvagement par des commandos paramilitaires au nom de la «défense de l'Indonésie musulmane», ceci dans l'indifférence générale et en l'absence totale de déclarations officielles d'indignation des Frères musulmans, de l'OCI ou de la Ligue arabe ou de la Ligue islamique mondiale, d'habitude si «vigilantes» face à «l'islamophobie»... ???

Last but not least
, le MRAP, les «indignés» de «l'islamophobie» ont-ils réagi aussi violemment qu'aujourd'hui lorsque des meurtres sacrificiels d'une barbarie inouïe furent perpétrés en direct devant caméra vidéo, notamment l'égorgement de Daniel Pearl ou du Carabinier italien Quattrocchi en Irak, mutilés comme des moutons au nom de l'Islam et au cri d'«Allah Ouakbar» ?

Nos vigilants nouveaux maîtres-censeurs ont-ils réagi officiellement lorsque les islamikazes égyptiens ont massacré 58 touristes et 4 Egyptiens à Louxor, finissant au couteau ceux que la mitraillette n'avait pas achevés...? Qu'ont fait, dit ou même susurré les bons Musulmans "indignés» et «blessés» par l'amalgame lorsque qu'un nouvel «amalgame en temps réel» assimilant Islam et terrorisme fut orchestré lors des attentats de Londres (7 juillet 2005), de Taba (34 morts 100 blessés) et de Charm El Sheikh, où d'autres touristes européens amoureux de l'Egypte furent déchiquetés par les bombes des Islamikazes au nom d'Allah ? Précisons que, comme cela est souvent le cas et comme ce fut le cas aussi lors des attentats islamistes de 1995-1996, des Musulmans innocents trouvèrent systématiquement la mort dans les différents attentats perpétrés au nom d'Allah, de sorte que les «bons musulmans» modérés ou intégristes auraient dû être les premiers à réagir, à dénoncer l'injustice et l'amalgame.



Concurrence intra-jihadiste sur le marché de la haine
anti-occidentale ?


Comme nous l'avons vu dans un article précédent, le but réel des Islamistes et organisations islamiques «indignées», à l'origine de l'embrasement actuel, s'inscrit dans le cadre d'une Grande stratégie de conquête et d'intimidation mise en œuvre depuis une dizaine d'années par les grands pôles du Totalitarisme islamiste (Frères Musulmans, Pakistan ; Arabie saoudite-salafisme-OCI, Iran et Islamisme turc) décidés à faire progressivement plier l'Occident et à conquérir l'Europe. Or ces différents pôles, s'ils partagent une même aversion obsessionnelle envers l'Occident et l'Europe, n'en sont pas moins concurrents entre eux et divisés. Certains spécialistes occidentaux en profitent pour déclarer doctement que cette même division au sein de l'Islam rend caduque et peu crédible une quelconque «Menace islamiste» anti-occidentale.

En vérité, loin de rendre la menace néo-totalitaire de l'Islamisme inopérante, cette division-concurrence au sein de la Oumma ne fait qu'augmenter les potentialités destructrices et galvaniser les différents pôles de l'islamo-totalitarisme à l'assaut de l'Europe : car dans le cadre d'une concurrence chiito-sunnite et arabo-iranienne pour la récupération de la cause palestinienne et islamiste anti-occidentale, puis, bien sûr, dans le contexte géostratégique général de nucléarisation de l'Iran, les cinq pôles du Totalitarisme islamiste n'ont jamais été aussi enclins à surenchérir pour décrocher le leadership islamique et le prix du meilleur opposant à l'Ordre occidental et «sioniste». D'où l'actuelle course aux manifestations de haine envers les Juifs et les Chrétiens (Al Yahoud wa'l Salibiyoun), véritable compétition du ressentiment et de la vengeance post-coloniale qui pousse, pour leur plus grand malheur, les nations musulmanes dans mortifère leur pente néo-obscurantiste et leur régression théocratique sur fond de dictatures et de corruption généralisée des Gouvernements en place..

C'est dans ce contexte que le président chiite iranien - trop heureux des succès récents de ses protégés Chiites en Irak et au Liban et sunnites ( Hamas) en Palestine, et cherchant à montrer son pouvoir international de nuisance face aux «pressions» occidentales et à ses concurrents sunnites arabes -, n'a pas hésité à accuser une fois de plus les Juifs «sionistes» d'être les responsables occultes «véritables» des caricatures de Mahomet, lançant même un concours en Iran visant à récompenser les meilleures caricatures de la Shoah et des Juifs en «représailles» de l'offense faite à «Un milliard trois cent mille Musulmans»...



Tester les réactions de l'Europe

Plus globalement, l'affaire des caricatures doit être replacée dans le contexte global d'une accélération de l'Histoire et d'une réelle stratégie de conquête mise en œuvre par les grands pôles de l'Islamisme mondial depuis plusieurs décennies et dont les objectifs sont les suivants :

1/ Réislamiser les pays musulmans «apostats» ou «tièdes» ; si possible avec l'aide objective des «idiots utiles» occidentaux qui hébergent au nom de la «démocratie» tous les opposants islamistes poursuivis chez eux ;

2/ profiter de la présence islamique croissante en Europe pour exercer des pressions internes sur les politiques étrangères des pays d'accueil (Irak, Afghanistan, Israël, Balkans, Turquie, Tchétchénie, etc), mais aussi des pressions externes (ingérences) obligeant l'Europe et les nations occidentales en général à faciliter l'expansion de l'islamisme communautariste au nom du «droit à la différence» subverti et de l'antiracisme dévoyé (lutte contre l'«islamophobie»).

À cet égard, et dans ce contexte, on peut dire que l'affaire des caricatures est arrivée à point nommé comme une occasion de «tester» les faiblesses et les potentialités réactives de l'Europe culpabilisée. D'où les demandes d'excuses de la Ligue arabe, du Congrès du Monde musulman et de l'Organisation de la Conférence islamique exigeant des Occidentaux et des anciens colonisateurs européens qu'ils s'excusent et se rabaissent, bref, se soumettent... Là aussi, on le voit, la tentation néo-obscurantiste et munichoise visant à céder aux demandes d'excuses ne font qu'accentuer chez les Islamistes et les Etats islamiques, la vision méprisable d'une Vieille Europe atteinte d'un syndrome de Stockholm généralisé, terrorisée psychologiquement et prête à toutes les faiblesses et tous les reniements pour tenter de calmer ses futurs bourreaux islamistes : car c'est bien de la montée inéluctable de l'Islamisme dans le monde dont l'Europe inféconde et post-coloniale a peur.
Alexandre del Valle



* Alexandre del Valle, géopolitologue, est notamment l'auteur :

- de l'essai Le totalitarisme islamiste à l'assaut des démocraties,

- et du livre Le dilemme turc, les Vrais enjeux de la candidature d'Ankara, paru aux éditions des Syrtes.


- qui est Alexandre del Valle ?




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Posté le 20/02/2006 à 12:48:18 (id:23939)
À propos de Renan, de l'islam et d'une citation faite par Mohamed Kacimi (Michel Renard)
À propos de Renan, de l'islam et d'une citation faite par Mohamed Kacimi (Michel Renard)
Ernest Renan (1823-1892)






À propos de Renan et de l'islam

en commentaire de l'article de Mohamed Kacimi
et d'une citation de Renan

Michel RENARD




Ernest Renan fut un intellectuel vénéré par la IIIe République. Mais, sous Napoléon III, il fut suspendu un mois après sa nomination au Collège de France, en 1862, pour avoir seulement évoqué Jésus comme un "homme incomparable". En 1851 il avait écrit l'article intitulé "Mahomet et les origines de l'islamisme".

Dans ce texte de 1851, il dressait ce tableau comparatif : "Il ne faut demander [à l'Islam] ni cette hauteur de spiritualisme que l'Inde et la Germanie seules ont connu, ni ce sentiment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux races latines, ni ce don de fascination étrange, mystérieux, vraiment divin qui a réuni toute l'humanité civilisée, sans distinction de race, dans la vénération d'un même idéal parti de la Judée" [c'est-à-dire le christianisme]".

Et poursuivait : "on ne peut "mettre sur un pied d'égalité tous les produits de la nature humaine (...) L'islamisme [c'est-à-dire l'islam] est évidemment le produit d'une combinaison inférieure, et pour ainsi dire médiocre, des éléments humains. Voici pourquoi il n'a été conquérant que dans l'état moyen de la nature humaine. Les races sauvages n'ont point été capables de s'y élever, et d'un autre côté il n'a pu suffire aux peuples qui portaient en eux-mêmes le germe d'une plus forte civilisation. (...) Sa trop grande simplicité a été partout un obstacle au développement vraiment fécond de la science, de la grande poésie, de la délicate moralité".

En conclusion de son article, Renan examinait les destinées de l'Islam. Et malgré ce qu'il a pu en dire de dévalorisant, il met en garde contre toute tentative d'influer de l'extérieur sur le devenir de cette religion : "Si jamais, un mouvement de réforme se manifestait dans l'islamisme, l'Europe ne devrait y participer que par son influence la plus générale. Elle aurait mauvaise grâce à vouloir gérer la foi des autres. Tout en poursuivant activement la propagation de son dogme, qui est la civilisation, elle doit laisser aux peuples la tâche infiniment délicate d'accommoder leurs traditions religieuses avec leurs besoins nouveaux, et respecter le droit le plus imprescriptible des nations comme des individus, celui de présider soi-même dans la plus parfaite liberté aux révolutions de sa conscience".

Renan a inscrit sa vision dépréciative de l'Islam dans une opposition anthropologique entre les Sémites et les Indo-Européens. Son discours d'ouverture du cours au Collège de France, le 21 février 1862, intitulé "De la part des peuples sémitiques dans l'histoire de la civilisation
", est tout entier construit sur cette opposition au profit des Indo-Européens.

"Quel service la race sémitique a-t-elle rendu au monde ?" demande Renan. Et il répond : "Nous ne devons aux sémites ni notre vie politique, ni notre art, ni notre poésie, ni notre philosophie, ni notre science. Nous leur devons la religion". C'est le sémite Jésus qui fonde la religion éternelle de l'humanité pour Renan, mais ce sont les peuples indo-européens qui en ont fait ce qu'elle devenue. "Quant à l'avenir, dit Renan, j'y vois de plus en plus le triomphe du génie indo-européen" et la victoire définitive de l'Europe en route depuis le XVIe siècle, depuis qu'elle a pris le pas sur l'Orient musulman.

Ce triomphe doit passer par une conflictualité ouverte avec l'islam : "La condition essentielle pour que la civilisation européenne se répande, c'est la destruction de la chose sémitique, la destruction du pouvoir théocratique de l'islamisme, par conséquent la destruction de l'islamisme".

Et voilà le passage d'où est extraite la citation figurant dans l'article de Mohamed Kacimi : "L'islamisme ne peut exister que comme religion officielle ; quand on le réduira à l'état de religion libre et individuelle, il périra. L'islamisme n'est pas seulement une religion d'État, comme l'a été le catholicisme en France, sous Louis XIV, comme il l'est encore en Espagne ; c'est la religion excluant l'État, c'est une organisation dont les États pontificaux seuls en Europe offraient le type. Là est la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera que quand le dernier fils d'Ismaël sera mort de misère ou aura été relégué par la terreur au fond du désert
. L'islam est la plus complète négation de l'Europe ; l'islam est le fanatisme, comme l'Espagne du temps de Philippe II et l'Italie du temps de Pie V l'ont à peine connu; l'islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c'est l'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique rétrécissant le cerveau humain ; le fermant à toute idée délicate, à tout sentiment fin, à toute recherche rationnelle, pour le mettre en face d'une éternelle tautologie : Dieu est Dieu. L'avenir, Messieurs, est donc à l'Europe, et à l'Europe seule. L'Europe conquerra le monde et y répandra sa religion, qui est le droit, la liberté, le respect des hommes..."

***


J'avais, pour ma part, fait référence à tous ces textes, en citant les extraits ci-dessus, lors du "Congrès" des JMF (liés à l'UOIF) au Bourget le 16 avril 1995 devant un parterre qui siffla bruyamment Renan. Aujourd'hui, cependant, je ne suis pas sûr d'avoir été suffisamment "pédagogue" en lançant ces citations à l'emporte-pièce... J'ai dû alimenter une perception exagérément "islamophobe" (1) de la pensée française.

Il faudrait rendre compte des contradictions, ou des modifications, de la pensée de Renan. Car si, en 1862, il parle de "reléguer par la terreur" les descendants d'Ismaël, en 1851 il disait que l'Europe : "doit laisser aux peuples la tâche infiniment délicate d'accommoder leurs traditions religieuses avec leurs besoins nouveaux, et respecter le droit le plus imprescriptible des nations comme des individus, celui de présider soi-même dans la plus parfaite liberté aux révolutions de sa conscience".

Ainsi, dans les catégories d'aujourd'hui, le Renan de 1851 serait un "différentialiste", un démocrate "culturaliste", et le Renan de 1862 un islamophobe patenté... Par ailleurs, sur le plan religieux, le Renan qui qualifie l'islam de "combinaison inférieure" serait exécrable, mais le Renan qui nie la divinité de Jésus serait plaisamment audible par la conscience musulmane...

Il faudrait citer la réflexion qu'inspirèrent au Dr Gustave Le Bon (1841-1931), très connu par son livre, La civilisation des Arabes (1884), les contredits de Renan :

- "Lorsque les préjugés de l'hérédité et de l'éducation se rencontrent chez un savant trop instruit pour ne pas savoir à quoi s'en tenir sur le fond des choses, l'antagonisme intérieur entre l'homme ancien créé par le passé, et l'homme moderne formé par l'observation personnelle, produit dans l'expression des opinions les contradictions les plus curieuses. Le lecteur trouvera un exemple remarquable de ces contradictions, dans l'intéressante conférence faite à la Sorbonne, sur l'islamisme, par un écrivain aussi charmant que savant, M. Renan. L'auteur veut prouver la nullité des Arabes, mais chacune de ses assertions se trouve généralement combattue par lui-même à la page suivante. C'est ainsi, par exemple, qu'après avoir établi que, pendant 600 ans, les progrès des sciences ne sont dus qu'aux Arabes, et montré que l'intolérance n'apparut dans l'islamisme que lorsqu'ils furent remplacés par des races inférieures, tels que les Berbères et les Turcs, il assure que l'islamisme a toujours persécuté la science et la philosophie et écrasé l'esprit des pays qu'il a conquis.
Mais un observateur aussi pénétrant que M. Renan ne peut rester longtemps sur une proposition aussi contraire aux enseignements les plus évidents de l'histoire : les préjugés s'effacent un instant, le savant reparaît et est obligé de reconnaître l'influence exercée par les Arabes sur le moyen âge, et l'état prospère des sciences en Espagne pendant leur puissance. Malheureusement les préjugés inconscients l'emportent bientôt, et l'auteur assure que les savants arabes n'étaient pas du tout des Arabes, mais bien des gens de Samarkand, Cordoue, Séville, etc. Ces pays appartenant alors aux Arabes, et le sang, aussi bien que l'enseignement arabes, y ayant pénétré depuis longtemps, il me semble évident qu'on ne peut pas plus contester l'origine dès l'origine des travaux qui sont sortis de leurs écoles, qu'on ne pourrait contester celle des travaux des savants français, sous le prétexte qu'ils proviennent d'individus appartenant aux races diverses : Normands, Celtes, Aquitains, etc., dont la réunion a fini par former la France.
L'éminent écrivain semble un peu chagrin quelquefois de la façon dont il malmène les Arabes. La lutte entre l'homme ancien et l'homme moderne aboutit à cette conclusion tout à fait imprévue, qu'il regrette de n'être pas un disciple du prophète. «Je ne suis jamais entré dans une mosquée, dit M. Renan, sans une vive émotion ; le dirai-je, sans un certain regret de n'être pas musulman

Michel Renard



(1) J'utilisais le terme d'islamophobie en 1995. Je ne l'utilise plus aujourd'hui, ou seulement avec une très grande prudence. Justifiant cet abandon par une vieille règle de linguistique qui énonce que les mots n'ont pas de sens, ils n'ont que des usages. Il y a dix ans, on pouvait parler d'islamophobie pour évoquer l'attitude de rejet irrationnel et brutal d'une réalité complexe (les 14 siècles de civilisation de l'Islam) réduite à des clichés unilatéralement négatifs. Aujourd'hui, le terme d'islamophobie est devenu un slogan intimidateur, avancé d'abord par les islamistes, pour parer à toute critique de réalités musulmanes condamnables par la raison universelle et par l'humanisme.



Bibliographie

- Ernest Renan, Études d'histoire religieuse (qui contient l'article "Mahomet et les origines de l'islamisme"), Tel-Gallimard, 1992.

- Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation et autres essais politiques, Presses-Pocket, 1992 (le passage sur la "guerre éternelle" est à la p. 198).

- Dr Gustave Le Bon, La civilisation des Arabes, 1884 ; consultable en ligne





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Posté le 17/02/2006 à 14:11:05 (id:22587)
Les caricatures, en rire ! (Mohamed Kacimi)
Les caricatures, en rire ! (Mohamed Kacimi)
Mohamed Kacimi, écrivain







Échos
Ma vérité sur les caricatures de Mahomet
Michel Renard et commentaires


Caricatures xénophobes et réactions fanatiques, à quand la fin des amalgames ?
Mohamed-Chérif Ferjani


Double effet citadelle
Lakhdar Belaïd





Les caricatures, en rire !

La transgression est saine, l'intégrisme commence quand
l'homme perd le sens de l'humour

Mohamed KACIMI



Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. Tout le monde ressasse cette formule, apocryphe et prophétique, prêtée sans cesse à Malraux. Comme il est question d'islam aujourd'hui, on oublie que notre visionnaire, foulant pour la première fois la terre d'Orient en 1929, a eu aussi cette fulgurante illumination dans ses Antimémoires : «J'ai découvert l'Orient pareil à un Arabe juché sur son âne et bercé par l'invincible sommeil de l'islam.» Malraux va plus loin dans la prophétie : «Les Arabes sont un hasard dans le destin de l'humanité, la preuve, c'est qu'ils ne se suicident même pas.»

J'avoue que ces passages me rendent aussi hilare que la lecture de mon préféré Mangeclous.

Il est vrai que, dès le départ, l'islam et les Arabes ont été considérés, non seulement comme un hasard, mais aussi comme un accident dans le destin de l'Europe. Depuis le Moyen Age jusqu'à nos jours, l'islam en général et le Prophète en particulier ont toujours été perçus comme des passagers clandestins de l'histoire, qu'on débarque ou qu'on ferre à la moindre algarade. De Dante à Oriana Falacci, de la Chanson de Roland à Houellebecq, l'islam et son Prophète ont toujours inspiré la plus profonde aversion aux penseurs et auteurs de l'Europe.
Une aversion qu'on trouve aussi bien chez Bayle, Condorcet, Chateaubriand et Vigny, et que résume si bien l'incisif Renan : «L'islam est la plus complète négation de l'Europe, l'islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile, c'est l'épouvantable simplicité de l'esprit sémitique rétrécissant le cerveau humain, le fermant à toute idée délicate, à tous sentiments fins, à toute recherche rationnelle pour le mettre en face d'une éternelle tautologie : Dieu est Dieu» (Réforme intellectuelle et morale, 1871). Renan poursuit : «L'Europe ne pourra se construire que lorsqu'on aura banni dans le désert pour le laisser mourir de soif, le dernier des enfants d'Ismaël

Ce tableau est à nuancer, l'islam a eu aussi ses partisans et ardents défenseurs, Hegel, Michelet, Auguste Comte, Lamartine, Stendhal et surtout Bonaparte qui vouait un culte au Prophète pour la pérennité de son oeuvre. Le conquérant de l'Egypte rêvait d'appliquer la charia, comme en témoigne sa lettre écrite depuis Le Caire au cheikh El-Messri, le 28 août 1799 : «J'espère que le moment ne tardera pas où je pourrais réunir tous les hommes sages et instruits du pays et établir un régime sage et uniforme fondé sur les principes de l'Alcoran qui sont les seuls vrais et qui peuvent seuls faire le bonheur des hommes.» Certains diront que l'esclavagiste ne pouvait être qu'islamiste.

Seulement, on ne peut pas dire que cette vision passionnelle, trouble négative de l'islam et du monde arabe soit une invention ex nihilo. Une sorte d'arbitraire du signe sorti tout droit de l'imaginaire de l'Europe ou de l'Occident, n'ayant aucun lien avec la réalité. Cette vision puise ses racines dans une confrontation qui dure depuis les Croisades. De Jérusalem à Lépante, passant par Constantinople, l'islam sent en Europe, l'épée, la poudre et le sang. Cette généalogie de guerres et courses pèse d'un poids très lourd sur la conscience des vivants.

Aujourd'hui, les musulmans sont responsables de l'image que leur renvoie l'Europe. L'Autre ne peut me restituer que l'image que je veux bien lui donner de moi. Quand on représente un monde féodal de républiques héréditaires et de monarchies tribales, sans libertés, sans démocratie, sans culture contemporaine, sans droits élémentaires, sans d'autre avenir que l'eschatologie, on ne doit pas s'attendre à être couvert de louanges par ses interlocuteurs. Ce monde arabo-musulman est un vaste Goulag, sans Zinoviev ni Soljenitsyne, où Dieu-qui-est-Grand a pris la place du petit-père-des-peuples.

Et qu'on n'aille pas nous ressortir, ad nauseam, et à chaque flambée de violence, l'âge d'or de Bagdad, l'érotisme des Mille et Une Nuits, les parfums d'Orient, la poésie des souks et des hammams, et la tolérance de l'Andalousie. Une culture ne se juge pas sur les Andalousies qu'elle a connues mais sur les Andalousies qu'elle peut engendrer
.

La force de l'islam de nos jours, c'est qu'il enseigne aux hommes à ne pas désespérer de la vie en la niant tout simplement. Le monde n'est qu'un dérisoire prélude à l'éternité. Et c'est pour cela que des millions de désespérés s'y engouffrent jetant derrière eux le monde réel, comme un vêtement trop sale. Dans cette attitude schizophrénique, tout malheur est la faute de l'autre. L'Occident est à l'Arabe et au musulman ce que le Juif fut au Polonais, coupable de la pluie, des incendies, de la famine et des chagrins d'amour. Religion de blessés et de démunis, l'islam n'accueille donc que des victimes et tous ceux qui ne l'habitent pas sont forcément des coupables.

Venons-en maintenant à cette histoire de caricatures. Au-delà de l'émotion légitime que peuvent ressentir les croyants devant ce qu'ils considèrent comme un blasphème et une atteinte à leur foi et à leur conviction, il convient de noter que cette campagne d'indignation a été essentiellement orchestrée par les régimes les plus fondamentalistes et les plus totalitaires, du royaume wahhabite d'Arabie, à la tribale Libye, passant par le Fatah dans les territoires palestiniens pour faire pièce au Hamas.

En jetant quelques hectolitres de lait danois à la poubelle, Riyad prend, à moindre frais, le leadership d'un monde arabo-musulman où il était en perte de vitesse depuis des années. Le geste fait exulter les foules. De Casablanca à Islamabad, chacun se met à rêver du fameux embargo pétrolier de 1973, quand les Arabes, après avoir fermé les vannes de leurs pipelines, avaient obligé les Européens à marcher à pied durant quelques jours. Mais les temps ont changé, ce n'est pas une plaquette de beurre danois qui fond au désert qui mettra à genoux «l'Occident arrogant et coupable». Qu'importe, l'Arabie a réussi son coup. Pour des peuples qui, selon la belle formule de Jacques Berque, «n'attendent qu'une seule chose de l'avenir, qu'il leur restitue leur passé», le roi Abdallah d'Arabie devient un Saladin qui terrasse tous les Coeur de Lion de Rotterdam.

Je me demande toujours comment ces foules si indifférentes aux violations que portent leurs gouvernants à leur vie, s'enflamment à ce point dès qu'on touche à leur au-delà ? Comment des foules si privées de libertés manifestent, non pour être libres, mais pour fustiger la liberté d'autrui ?

Quant à la fameuse interdiction de représentation en islam, il est utile de préciser que si, dans la loi mosaïque, l'interdit est plus qu'explicitement formulé, il n'existe dans le Coran aucun verset prohibant la représentation humaine. Mieux, selon les grands chroniqueurs de l'islam, d'Ibn Ishaq à Tabari, le Prophète, aurait, lors de la prise de La Mecque, débarrassé la Kaaba de toutes les idoles païennes pour y laisser à l'intérieur une fresque de la Vierge à l'enfant. Si le sanctuaire sacré n'avait pas été brûlé en 693 avant d'être reconstruit, un milliard de musulmans se seraient retrouvés aujourd'hui priant cinq fois par jour, la face tournée vers un temple abritant les icônes de Marie et de Jésus. Le Prophète aurait donc offert dans le saint des saints de l'islam l'hospitalité aux images qui fondent la chrétienté...

Quant au fameux hadith attribué au Prophète par son épouse Aïsha et prohibant la présence d'images dans les maisons, l'on sait qu'il a été fabriqué de toutes pièces, sous les Omeyyades de Damas au milieu du VIIIe siècle pour maintenir les populations chrétiennes et musulmanes d'Orient à l'abri du conflit sanglant qui opposait alors à Byzance les «vénérateurs des images» (iconodoules) aux «briseurs des images» (iconoclastes).

Même de son vivant, le Prophète, qui se voulait plus qu'humain, fut raillé par les poètes de son temps, hostiles à son message. Je pense à Abou Afak ou à la virulente Asma bint Marwan qui traitait déjà les premiers musulmans d'«enculés et de gobe tout».

Elle sera exécutée en même temps que deux danseuses qui avaient été payées pour chanter contre l'envoyé de Dieu. Le sacré exige la profanation, la foi appelle l'incroyance, le dogme appelle la transgression. Car l'intégrisme commence quand l'homme perd le sens de l'humour.

Ce n'est pas en jetant de l'huile sur le feu du wahhabisme et encore moins en apportant tant d'eau au moulin du Front national que les croyants d'Europe et d'ailleurs sauveront l'image du Prophète. Et que faire des caricatures ? Mieux vaut en rire comme le dit le Coran VIII, 30 : «Ils (les incroyants) se moquent mais, en matière de moquerie, Dieu est insurpassable

Mohamed Kacimi, Libération,
vendredi 17 févier 2006

Mohamed Kacimi, né en 1955, est écrivain. Dernier ouvrage paru : Terre sainte à l'Avant-Scène, 2006. A paraître : le Roman de Mahomet, Bayard.



- source de cet article : page "Rebonds" de Libération du vendredi 17 février 2006.

- repères biographiques sur Mohamed Kacimi : répertoire des auteurs de théâtre.

- autres éléments bio-bibliographiques : la moisson des auteurs.

- librairie : Terre sainte, dernier ouvrage paru de Mohamed Kacimi.

- texte de Mohamed Kacimi : Beyrouth-Illuminations.






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Posté le 17/02/2006 à 08:49:42 (id:22568)
Le débat est piégé (Farouk Mardam-Bey)
Le débat est piégé (Farouk Mardam-Bey)
Farouk Mardam-Bey
à l'Institut du Monde Arabe






Le débat est piégé

Le discours sur la démocratie tenu par les Occidentaux
n'est pas crédible dans le monde arabe

Farouk MARDAM-BEY




Un débat piégé

Pouvait-on caricaturer le prophète Mahomet ? Cette question, qui a déclenché des réactions en chaîne, a relégué à l'arrière-plan d'autres interrogations. Peut-on opposer à la liberté d'expression le respect du sacré ? L'escalade de la violence a-t-elle été instrumentalisée et dans quel but ? La fracture Orient-Occident s'est-elle creusée ? Des intellectuels issus du monde arabo-musulman répondent.
À la différence de certains journaux qui ont brandi la liberté d'expression comme seul étendard, nous avons essayé de comprendre comment «l'autre côté» avait perçu la crise. Nous sommes donc allés interroger des écrivains et intellectuels qui sont nés dans le monde arabe ou musulman. Et, au premier chef, Farouk Mardam-Bey. D'origine syrienne, ce grand connaisseur de la culture et de la littérature arabes vit à Paris et voyage régulièrement dans le Moyen-Orient. Il est le coauteur, avec Elias Sanbar, d'Etre arabe, un livre d'entretiens dans la mythique collection Sindbad, que Farouk Mardam-Bey dirige lui-même chez Actes Sud.

Thierry Leclère


Télérama
: Depuis le début de cette affaire, beaucoup de voix, en France, clament que la liberté d'expression est inaliénable et que les manifestants musulmans demandent aux démocraties de renoncer à leurs valeurs. Est-ce votre analyse ?

Farouk Mardam-Bey
: Le débat est piégé. Et je sens bien cette pression, ici, qui inciterait à aller dans ce sens. Bien évidemment, je suis «pour la liberté d'expression». Et on a vu tous ces derniers jours des musulmans excités, réagissant de manière totalement irrationnelle, c'est entendu. Mais ces caricatures, aussi, sont une imbécillité. Elles ne sont pas particulièrement drôles et il y en a même une – celle qui représente Mahomet coiffé d'une bombe – qui est particulièrement abjecte : n'importe quel musulman comprend que c'est l'Islam, par essence, qui est terroriste. Il y a quelque chose de profondément gênant à blesser des gens dans leur foi, dans ce qu'ils sont, au plus intime. Est-ce qu'il est nécessaire, pour défendre une certaine liberté de la presse, de publier et republier ces dessins, de vouloir à tout prix blesser et exciter des millions d'êtres humains, comme si on agitait un chiffon rouge devant un taureau ?
Insulter le Prophète, depuis Copenhague, franchement... Je trouve l'anticléricalisme très respectable dans les pays cléricaux, tout comme le blasphème des grands esprits que vantait Ernest Renan... si c'est dans un Etat théocratique. Je suis donc plus enclin à défendre la liberté d'expression des intellectuels, dans les pays musulmans, quand ils font une recherche libre sur l'islam et qu'ils s'exposent, réellement, comme c'est le cas de certains penseurs.


Télérama
: A quels libres esprits faites-vous allusion, alors qu'il est si courant de dénoncer le «silence des intellectuels arabes» ?

Farouk Mardam-Bey
: Je pense à l'Egyptien Nasr Abou Zeid ; il a commencé à penser l'islam de l'intérieur et à présenter une voie profondément réformiste. Dans les années 90, il a été maltraité à l'Université puis menacé de mort par des intégristes. Il a dû quitter l'Egypte, et vit maintenant en Europe (1). D'autres intellectuels ont payé cette liberté d'esprit de leur vie, comme Mahmoud Mohamed Taha, au Soudan, qui a été condamné à mort et pendu en janvier 1985, à Khartoum. Il a écrit un livre sur l'histoire de l'islam où il défendait l'idée d'une séparation du politique et du religieux (2). Il avançait l'idée que le message spirituel du Prophète, tel qu'il fut révélé à La Mecque, est universel mais que toute la construction juridique élaborée, à côté, dans un contexte historique précis, n'était plus en phase avec la vie des musulmans d'aujourd'hui. Tous les deux avaient d'ailleurs été traduits en français, il y a une quinzaine d'années, et cela n'avait pas suscité grand intérêt, ici.


Télérama
: Régis Debray déclarait dans Le Nouvel Observateur, la semaine dernière : «Ne projetons pas nos catégories de pensée et notre système d'émotions sociales sur une aire culturelle – le monde arabe – qui a une autre mémoire, une autre histoire, et dans laquelle le facteur religieux joue le rôle structurant qu'il jouait chez nous il y a deux ou trois siècles.» Est-ce, cela aussi, le fond du problème ?

Farouk Mardam-Bey
: Je ne crois pas et je me méfie de cette approche différentialiste. Ce que veulent les sociétés arabes, c'est bien souvent la ressemblance : les gens souhaitent jouir du même bien-être qu'en Occident. Commencer à dire qu'il y a une histoire musulmane, une économie musulmane, une sociologie musulmane, des écrivains et des artistes musulmans... me paraît dangereux. C'est la position des islamistes. Moi, je pense qu'il y a des valeurs universelles, des concepts comme l'égalité ou la liberté, qui ont d'ailleurs été cristallisés, à un moment donné, par la pensée européenne. Ils valent pour tous, dans le monde entier. On connaît d'ailleurs trop bien le discours que tiennent des régimes autoritaires : la démocratie, pas tout de suite, pas chez nous, ce n'est pas dans nos traditions... Comme si notre tradition, à nous Arabes, était de jouir de la torture !


Télérama
: Il y a, au départ de cette affaire, la question de la représentation du Prophète...

Farouk Mardam-Bey
: Cette question du rapport de l'islam aux images est très secondaire dans cette histoire. D'ailleurs, dans l'art musulman, il y a souvent eu des représentations d'êtres vivants. Dans la tradition persane, on retrouve des êtres humains sur les miniatures. Dans la tradition turque aussi, et dans la peinture arabe des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, des personnages humains sont présents. Ça a continué, dans la tradition chiite, avec la représentation d'Ali, le gendre du Prophète. Encore aujourd'hui, à Téhéran ou dans la banlieue sud de Beyrouth, vous voyez des fresques représentant Ali et ses fils, Hassan et Hussein.


Télérama
: Mais Mahomet, lui-même, n'a jamais été représenté ?

Farouk Mardam-Bey
: Si, mais rarement. En Turquie, à l'époque ottomane, on le retrouve dans une miniature, figuré par une sorte de flamme ou de lumière. Ces dernières années, l'écrivain tunisien Youssef Seddik avait réalisé une bande dessinée sur l'histoire des religions en représentant plusieurs prophètes. L'album a été censuré dans plusieurs pays arabes. Ni les sunnites ni les chiites n'ont l'habitude de le représenter. Mais ce n'est pas vraiment le problème : imaginons qu'un artiste occidental ait dessiné le prophète Mahomet sous des traits sympathiques, personne n'aurait protesté. Chacun a le droit de haïr les religions. De haïr l'islam, pourquoi pas ? Mais, dans cette affaire des caricatures, c'est différent : au-delà du blasphème, il y a de l'islamophobie. La marque d'une haine de l'autre. Une forme de racisme mi-ethnique mi-religieux. D'ailleurs, beaucoup de musulmans ne comprennent pas que l'islamophobie ne soit pas condamnée par les tribunaux, en Europe, de la même manière que l'antisémitisme.


Télérama
: La semaine dernière, les manifestations semblaient peu spontanées et largement téléguidées par les pouvoirs en place. Comment a réagi la population dans les pays que vous connaissez bien ?

Farouk Mardam-Bey
: Le monde arabe et musulman, malgré toute sa diversité, est traversé par un sentiment profond d'injustice. Les musulmans voient qu'ils ne sont pas traités à égalité avec les autres communautés. Ce sentiment de «deux poids, deux mesures», qui a été ravivé par cette polémique, est particulièrement flagrant dans le conflit israélo-palestinien. Les nombreuses résolutions de l'ONU condamnant l'occupation par Israël, qui sont restées lettre morte depuis des années, en sont un des symboles évidents.
Il ne faut jamais oublier la centralité de la question palestinienne dans la conscience arabe et musulmane. Avec les télévisions satellitaires comme Al-Jazira, les choses ont réellement changé. Quand on parle d'un mort palestinien, ici, en Europe, c'est un chiffre ; les télévisions arabes, elles, vont chez ses parents, interviewent ses proches. Tout cela est vu par cinquante millions de foyers arabes et suscite une indignation. Et une haine, aussi. Chose inouïe, on a même vu, la semaine dernière, dans ce vent de folie lié à l'affaire des caricatures, un manifestant brûler un drapeau français à Jérusalem. Une chose impensable, quand on sait que les Français apparaissaient, encore récemment, comme faisant partie des rares amis des Palestiniens.


Télérama
: Comment l'expliquer ?

Farouk Mardam-Bey
: L'Europe paie, notamment, sa réaction hostile à la victoire des islamistes du Hamas aux récentes élections législatives en Palestine. Beaucoup d'Arabes sont indignés et se disent : «Comment ? L'Occident veut la démocratie, il observe les élections sans doute les plus libres et les plus transparentes qui se sont jamais déroulées dans tout le monde arabe et, parce que le "mauvais" candidat gagne, ils regardent de travers les résultats ?»
Le discours sur la démocratie tenu par les Occidentaux n'est pas crédible dans un monde arabe où l'antiaméricanisme est plus virulent que jamais. Les gens remarquent que les Occidentaux s'attaquent aujourd'hui à la Syrie, au nom de grands principes, mais ne disent rien contre le régime de Ben Ali, en Tunisie, ou contre celui de l'Arabie saoudite, qui n'ont rien de démocratique. Ce sentiment, répandu depuis des décennies chez les Arabes, selon lequel l'Occident a peut-être de bons principes, mais qu'il ne les met jamais en application chez les autres, est devenu presque un article de foi.


Télérama
: Comment les régimes autoritaires en place dans les pays arabes ont-ils instrumentalisé la colère suscitée par l'affaire des caricatures ?

Farouk Mardam-Bey
: La Syrie est un bon exemple. A Damas, d'ordinaire, quand dix intellectuels essaient de manifester dans la rue, ils trouvent, en face d'eux, trois mille policiers ! Or, le 4 février dernier, des centaines de manifestants sont sortis, notamment des écoles théologiques très liées au pouvoir, et ont parcouru longtemps la ville, brûlant l'ambassade du Danemark et celle de Norvège. Il est rigoureusement impossible que cela se soit passé sans l'assentiment du pouvoir. A mon avis, cela s'est même passé à son instigation. Un pouvoir syrien qui se pose aujourd'hui en défenseur de l'islam, alors qu'il a massacré des dizaines de milliers de Frères musulmans dans les années 80 !
Comme l'a observé le chercheur Olivier Roy, la carte des émeutes en réaction aux caricatures de Mahomet montre que les pays où la violence a été la plus forte sont ceux dont le régime et certaines forces politiques ont des comptes à régler avec les Européens. La France, et toute l'Europe avec elle, est en train de payer son alignement sur les Etats-Unis au Proche-Orient, en Afghanistan, et aussi à propos du nucléaire iranien.


Télérama
: C'est d'Iran qu'est venue la réaction la plus abjecte, avec ce «concours international de dessins sur l'Holocauste» lancé par le quotidien iranien Hamshahri, le plus fort tirage de Téhéran. Comment ont-ils pu inventer cela ?

Farouk Mardam-Bey
: Par cette réponse ignoble, les Iraniens ont voulu attaquer, en retour, la chose peut-être la plus sacrée dans la mémoire occidentale. La Shoah étant, en Occident, encore plus taboue que la religion, c'est précisément là qu'ils ont voulu frapper. Il n'y a pas de sentiment antichrétien dans le monde musulman et arabe, mais il existe un fort sentiment antijuif, c'est incontestable. Le discours négationniste du président iranien qui, en décembre dernier, a réfuté l'Holocauste, a été repris dans beaucoup de pays musulmans ; cette idée que la Shoah est un «mythe» circule partout, malheureusement, même en dehors des milieux islamistes. Cela fait partie de cette régression générale, depuis quelques années, très liée à la montée du fondamentalisme, mais aussi à ce sentiment profond qu'il n'y aura pas de solution en Palestine. Que cette guerre ne finira jamais.


Télérama
: Le «choc des civilisations» n'est-il pas en train de devenir l'une de ces «prophéties autoréalisatrices», comme disait le sociologue américain William Isaac Thomas, c'est-à-dire un mensonge qui prend corps à force d'être répété ?

Farouk Mardam-Bey
: En effet, aussi bien en Occident que dans les pays musulmans, on a l'impression qu'on pousse les gens vers une forme de guerre de religion. Je ne crois pas à un «complot» délibéré ; ce sont plutôt des mécanismes irrationnels qui sont en marche. Y trouvent leur compte tous ceux qui pensent de manière manichéenne que le monde se divise entre bons et méchants. Certains néoconservateurs américains ont sans doute ce schéma en tête. Et aussi les islamistes les plus extrémistes. Mais l'islam politique – et tout particulièrement celui, dans la mouvance des Frères musulmans, qui a gagné en Turquie et en Palestine, et qui est très fort en Egypte et au Maroc, notamment – ne veut pas d'un clash de civilisations. Cette forme d'islamisme-là, que je n'approuve pas, mais avec laquelle il faut dialoguer, est un conservatisme musulman, semblable à la démocratie chrétienne qu'a connue l'Europe d'après la Deuxième Guerre mondiale.


Télérama
: Mais la fracture Orient-Occident existe bel et bien...

Farouk Mardam-Bey
: Certes, mais elle se creuse, sur une base essentiellement politique. Si la situation s'envenime, les discours religieux peuvent encore l'approfondir, mais quelques gestes sérieux de l'Europe ou des Etats-Unis, allant dans un sens politique plus juste – en Palestine, notamment –, pourraient faire bouger ce paysage très mouvant. Le choc des civilisations n'aura pas lieu, pour 0au moins deux raisons. D'abord, parce qu'il y a toujours plusieurs «Occidents». Pendant la guerre en Irak, Jacques Chirac, Gerhard Schroeder, et ces millions de gens qui ont manifesté contre la guerre, ont montré qu'il n'y avait pas «une» position monolithique occidentale. D'autre part, la mondialisation est une réalité pour toutes les populations du monde musulman, y compris les plus islamistes. L'Internet, notamment, joue un rôle de plus en plus important. Tous consomment de la modernité. Les gens comparent et voient comment on vit en Occident, les classes moyennes veulent s'exprimer. Nous vivons bien dans un seul et même monde.

(1)Lire Critique du discours religieux, de Nasr Abou Zeid Sindbad, éd. Actes Sud, 1999.
(2) Un islam à vocation libératrice, de Mahmoud Mohamed Taha, éd. L'Harmattan, 2002.

Propos recueillis par Thierry Leclère
Télérama, n° 2927 - 16 février 2006


- source de cet article : Télérama

[size=16]librairie

- de Farouk Mardam-Bey et Élias Sambar : Être arabe, Sindbad/Actes Sud, 2005.

- de Samir Kassir, assassiné le 2 juin 2005 à Beyrouth : Considérations sur le malheur arabe, Sindbad/Actes Sud, 2004


- de Samir Kassir toujours : Histoire de Beyrouth, Fayard, 2003.
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Posté le 15/02/2006 à 19:12:31 (id:22269)
Double effet citadelle (Lakhdar Belaïd)
Double effet citadelle (Lakhdar Belaïd)
Lakhdar Belaïd,
journaliste à France Soir







Double effet citadelle

C'est ça l'intégration,
on peut taper sur l'islam comme on peut taper sur les autres

Lakhdar BELAÏD



Nous avons été un certain nombre à penser au journal qu'il y aurait fallu un débat un peu plus long et un peu plus fort avant de présenter ces dessins. Le jour où ces dessins ont été publiés, j'ai reçu un certain nombre de coups de téléphone que j'estime assez offensants, non pas parce qu'ils étaient menaçants, mais parce que c'était du genre: «Vous êtes musulman pratiquant, qu'est-ce que vous en pensez, qu'est-ce que vous ressentez ?» Je suis musulman, je suis aussi laïc sans être athée. Nous sommes un certain nombre à avoir été choqués par certains de ces dessins dès le départ, avant même leur parution, parce qu'ils sont clairement stigmatisants, clairement racistes, clairement islamophobes. La bombe dans le turban est sans équivoque.

Ce qui est frappant dans la réaction de mes confrères, c'est que ce ne sont pas les musulmans qui ont réagi – il y a très peu de musulmans dans la rédaction. Ce sont des gens généralement très jeunes, qui ont une fréquentation des personnes dites «musulmanes», qui ont une connaissance et un rapport au fait musulman français relativement aigu. Et ces personnes-là ont réagi aussi en laïcs, estimant que leurs proches, leurs amis, risquaient d'être offusqués et offensés par ces dessins.

On a parlé du devoir d'information, je parlerais plutôt d'un effet de provocation. Laïcité, qu'est-ce que c'est ? Ce n'est pas l'athéisme, encore une fois, c'est le respect de tous, et, au nom de mes confrères, c'est au nom de cette laïcité que nous étions un certain nombre à vraiment nous poser des questions sur l'opportunité de publier ces caricatures.

Liberté d'expression d'accord, mais nous avons aussi un certain devoir de responsabilité. Il fallait peut-être présenter ces dessins autrement, certainement pas les jeter en pâture dans un contexte aussi sensible.

Pour évoquer le contexte français et cette espèce de tradition de culture dite «laïcarde» et de «bouffeurs de curés», on nous dit : «Pourquoi pas l'islam ?» C'est ça l'intégration, on peut taper sur l'islam comme on peut taper sur les autres. Or il y a des choses à rappeler, c'est qu'il y a une espèce de distorsion dans la place des religions en France. Nous sommes très fiers dans ce pays de la loi de 1905 sur la laïcité. Petit détail : l'islam a été exclu de cette loi en 1905. On nous a expliqué qu'il n'y avait pas de musulmans en France. Autant que je sache, à l'époque – et, je le dis sans aucun complexe, mon père a milité et s'est battu pour l'indépendance de l'Algérie, il a fait de la prison pour ça –, l'Algérie, c'était la France, il y avait au moins 3 millions de musulmans. Il y a donc exclusion dès le départ. Et ça, ça s'appelle de la discrimination. On l'a connue, je l'ai connue... L'islam et les musulmans, concernant le rapport entre la France et les musulmans, ont toujours été dans un contexte de dominés. Aussi, lorsqu'on parle d'opinion publique arabe, il faut se souvenir de ça. Ces réactions virulentes et violentes qu'on a aujourd'hui, elles viennent aussi de là. Nous sommes dans un pays où la colonisation et la guerre d'Algérie n'ont toujours pas été digérées, quelle que soit la position d'où on se place dans ce pays.

J'ai été très frappé lors de la loi sur le foulard, l'année dernière, par un discours sur la laïcité qui ressemblait à un discours de défense de citadelle. On défendait la laïcité un peu comme si elle était assiégée. Et j'aimerais qu'on s'interroge concernant la liberté d'expression, qu'il s'agisse de journalistes ou d'autres, sur le danger que courrait la liberté d'expression, défendue comme une citadelle. Je suis opposé au foulard et je suis également très réticent à la loi sur le foulard.
Ce qui me frappe depuis 1989, c'est que les principales victimes de cette défense de la laïcité, qui nous a toujours été présentée de façon assez rigide, ce sont les jeunes filles voilées elles-mêmes. Il me semble que le seul endroit où une jeune femme voilée peut espérer retirer son voile, espérer s'émanciper, c'est bien l'école. Et je crains aujourd'hui, avec tout ce qu'on a entendu depuis quelques jours en France, qu'on retrouve dans le débat sur la liberté d'expression le même phénomène de citadelle.
Lakhdar Belaïd, Libération,
13 février 2006



- source de cet article : Libération




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Posté le 14/02/2006 à 14:38:57 (id:22067)
Caricatures xénophobes et réactions fanatiques (Mohamed-Chérif Ferjani)
Caricatures xénophobes et réactions fanatiques (Mohamed-Chérif Ferjani)
Mohamed-Chérif Ferjani





Ma vérité sur les caricatures de Mahomet
Michel Renard et commentaires





Caricatures xénophobes et réactions fanatiques,
à quand la fin des amalgames ?

les réactions se situent sur le même terrain de la xénophobie et de la vision caricaturale de l'AUTRE qui a inspiré les images
qu'elles veulent dénoncer

Mohamed-Chérif FERJANI




Les réactions suscitées par les caricatures concernant le Prophète de l'islam dans les mondes de l'islam comme celles qu'elles ont provoquées dans le reste du monde, plus particulièrement dans les pays occidentaux, témoignent de l'ampleur des amalgames, des incompréhensions et des malentendus qui alimentent les tensions et les haines des deux côtés.

Que le message véhiculé par quelques unes des caricatures en question soit xénophobe, il n'y a aucun doute. Qu'il contribue à entretenir la confusion entre islam et terrorisme, c'est évident. Qu'il soit «caricatural», comment peut-il ne pas l'être puisqu'il s'agit précisément de caricatures ? Que des musulmans et des antiracistes soient choqués et indignés par ce genre de messages et le condamnent, c'est légitime et normal. Mais que ce soit un prétexte à un tel déchaînement de délires fanatiques, liberticides et aussi xénophobes que ce qui est dénoncé dans les caricatures incriminées, c'est non seulement inadmissible, c'est grave et dramatique à la fois. En effet, ces réactions se situent sur le même terrain de la xénophobie et de la vision caricaturale de l'AUTRE - avec l'art en moins - qui a inspiré les images qu'elles veulent dénoncer. Ce faisant, elles ne font qu'apporter l'eau au moulin des préjugés qui assimilent islam, fanatisme, et terrorisme. Les plus xénophobes s'en frottent les mains en y voyant la preuve de ce qu'ils ont toujours dit de l'islam et des musulmans.

Certains, parmi les mieux disposés à l'égard des musulmans, croient leur trouver une excuse en prétendant que «l'islam interdit la représentation du Prophète» ! Où ont-ils trouvé les fondements d'un tel interdit ? Si ce qu'ils disent est vrai, comment se fait-il qu'on puisse admirer dans des musées d'art musulman, y compris dans des pays musulmans, des miniatures musulmanes représentant le Prophète de l'islam avec d'autres prophètes ou avec ses proches et ses compagnons ? S'agit-il d'un interdit de l'islam ou de théologiens rigoristes, comme on en trouve dans différentes religions, qui s'autorisent à interdire non seulement la représentation du Prophète mais aussi toute représentation humaine ?

Ce ne sont pas les images d'hystérie collective, par lesquelles des musulmans ont réagi aux caricatures publiées dans un journal danois, qui vont faire reculer les préjugés sur l'islam et le monde musulman ! Au lieu d'envier aux pays européens les droits dont ils jouissent et qui leur manquent tant, ces musulmans se laissent manipuler par leurs gouvernants qui, tout en les opprimant et les privant de leurs droits fondamentaux dont en premier la liberté d'expression, les laissent se défouler contre les pays occidentaux pour demander aux Etats européens de se mettre à leur école et limiter la liberté de la presse ! Les victimes des dictatures revendiquent pour les peuples jouissant de la liberté d'expression le même régime que leur imposent leurs oppresseurs !

Les musulmans qui se laissent ainsi manipuler savent-ils vraiment ce qu'ils demandent et pour le compte de qui ? Au lendemain de la victoire de Hamas aux élections palestiniennes, et au moment où les pressions de l'intérieur et de l'extérieur se font sentir pour que les régimes en place acceptent un minimum de réformes démocratiques, ceux qui participent à ces manifestations savent-ils qu'il sont encore une fois victimes de la surenchère entre l'islam politique fanatique, les dictatures aux abois et les «modernistes» timorés qui se disputent le credo de l'islam sur le dos de leur quête de dignité et de liberté ? Sinon, comment expliquer l'intervention de ces réactions en ce moment, quatre mois après la publication des caricatures qui ont suscité tant de haine ?

Mohamed-Chérif FERJANI,
Vendredi 10 Février 2006



Mohamed-Chérif FERJANI est Professeur à l'Université Lyon2, Directeur du GREMMO, UMR 5195, CNRS-Université Lyon2, Auteur de travaux sur l'islam, le monde arabe, la laïcité et les droits humains dont Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, 2005, et Islamisme, laïcité et droits de l'Homme, L'Harmattan, 1992)




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Posté le 13/02/2006 à 14:53:03 (id:21922)
Rencontre organisée à Paris par Reporters sans frontières
Rencontre organisée à Paris par Reporters sans frontières
Régis Debray, Mohammed Bechari, Soheib Bencheikh
et Odon Vallet (de gauche à droite)






Affaire des caricatures :
une rencontre organisée à Paris pour renouer
le dialogue

Reporters sans frontières
et Commission arabe des droits humains




AFFAIRE DES CARICATURES

Compte rendu synthétique du dialogue organisé par Reporters sans frontières, à Paris, le 9 février 2006

Comment concilier liberté d'expression et respect des sensibilités et des identités ? C'est sur cette interrogation que Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, a ouvert la conférence consacrée à l'affaire des caricatures, qui s'est tenue le 9 février 2006, à Paris, en présence de responsables politiques et religieux, de diplomates, d'intellectuels et de journalistes.


REGIS DEBRAY, PHILOSOPHE

"Il ne s'agit pas d'une conspiration contre une autre. S'il existe effectivement un conflit de devoirs entre liberté d'expression et respect d'autrui, les deux notions ne sont pas incompatibles, à condition de prendre le problème avec calme, de façon historique. Conformément à l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, précisé par la Loi sur la presse de 1881, la liberté de s'exprimer est encadrée par la loi et s'arrête là où les droits d'autrui commencent. En Alsace-Lorraine, un article du code pénal, certes non appliqué mais jamais abrogé, punit d'une peine de trois ans d'emprisonnement l'outrage à Dieu. En Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, le code pénal prévoit des sanctions contre le sacrilège. La liberté d'expression est donc le fruit d'un processus long et compliqué. Dans ce contexte, et alors que non pas une, mais des civilisations doivent cohabiter, il est nécessaire d'une part de ne pas projeter nos codes sur une autre culture, d'autre part de garder une juste proportion entre nos grossièretés coloniales occidentales et le caractère inadmissible et irréparable des incendies, meurtres et exactions physiques qui leur ont succédé. En conclusion, il faut résister à l'intolérance, mais sans arrogance ni inconscience, dans le respect de l'identité de chacun."


MOHAMED BECHARI, PRESIDENT DE LA FEDERATION NATIONALE DES MUSULMANS DE FRANCE ET VICE-PRESIDENT DU CONSEIL FRANÇAIS DU CULTE MUSULMAN

"Il y a une nécessité de renforcer le dialogue entre les cultures pour faire face aux intégrismes aveugles de l'islam et des laïcs. La réponse à une violence n'est certes pas une autre violence : il faut bien sûr condamner la montée des mouvements populistes dans les pays arabes et marteler que le droit à l'information est sacré, mais pourquoi reproduire ces caricatures qui sont vécues comme une provocation ? S'inscrivent-elles dans un débat théologique sur la représentation du Prophète ou sont-elles davantage l'expression du racisme et de la xénophobie ? Arrêtons les accusations gratuites et les leçons d'allégeance vis-à-vis des musulmans de France et d'Europe : ils se mobilisent contre le terrorisme et croient eux aussi à la liberté de parole et d'opinion. La seule solution pour permettre une cohabitation entre les civilisations, s'il y en a plusieurs, est de profiter de l'espace commun qu'offre la laïcité pour instaurer un véritable dialogue, à condition que cet espace ne soit pas pris en otage au nom de la liberté de la presse."


ODON VALLET, HISTORIEN ET DOCTEUR EN SCIENCES DES RELIGIONS

"Prenons l'exemple de Star TV, chaîne la plus regardée au monde, notamment en Inde et en Chine. Les héros des séries ne mangent ni porc, afin de ne pas choquer les musulmans, ni bœuf, pour les hindouistes, mais plutôt du poulet. Les profondes différences de sensibilité sont ainsi sources d'autocensure mais aussi de découvertes artistiques. Martin Scorsese ne pourrait désormais trouver les financements pour tourner La dernière tentation du Christ, et aucun producteur n'accepterait La Vie de Brian des Monty Python. Mais aucune religion n'est complètement iconoclaste ou iconolâtre. Les exceptions au principe de non-représentation du corps, interdit qui ne date que du VIIIe siècle, sont nombreuses dans l'islam. Par ailleurs, certains mots, certains textes se heurteraient à la même opposition : Mahomet de Voltaire ou De l'esprit des lois de Montesquieu seraient refusés par les éditeurs, voire passibles des tribunaux. Ce qui est en cause dans cette affaire est donc moins l'image, la figuration, que le respect. Et s'il est de plus en plus difficile dans un univers globalisé de concilier liberté d'expression et respect, il faut s'y attacher."


SOHEIB BENCHEIKH, CHERCHEUR EN SCIENCE ISLAMIQUE ET ANCIEN MUFTI DE MARSEILLE

"Il faut relever la double ignorance surréaliste relative à l'islam comme à la liberté d'expression dont témoignent les réactions démesurées de mes coreligionnaires. Le Coran lui-même recommande de transcender toute polémique stérile : « Repousse le mal par le bien », tandis qu'à ceux qui le traitaient d'affabulateur ou de menteur, le Prophète a dit que Dieu sera juge au moment de la rétribution. L'idée de la liberté d'expression n'est pas encore ancrée dans les pays musulmans. Ceux qui demandent des excuses au gouvernement danois méconnaissent deux règles essentielles. Ils ne savent pas qu'ils peuvent hausser le ton pour défendre leurs propres valeurs au nom de la liberté d'expression ni que celle-ci s'accompagne d'une indépendance de la presse vis-à-vis du pouvoir exécutif, comme du dogme religieux. Tout d'abord, une religion sûre d'elle-même ne craint pas la critique ni ne fuit aucun débat. Ensuite, l'islam n'est pas la propriété exclusive des musulmans, mais un message à l'humanité entière. Enfin, le Prophète est un personnage public, historique, humain. Il n'est pas aussi sacré que Jésus et n'a pas à être vénéré comme tel. Le débat sur les caricatures n'est donc pas né de la question de la figuration de Mahomet, mais de la juxtaposition de deux droits absolus : la liberté d'expression et le respect des convictions. Enfin, je m'adresse au Cheik Youssef Kardaoui : Ne demandez pas des excuses aux gouvernements, ils n'y sont pour rien. Les médias sont indépendants. Ces sociétés reposent sur un équilibre entre l'autorité exécutive et la presse qui caricature."


NAWAF NAMAN, DIRECTEUR DU BUREAU DE L'INFORMATION DE L'AMBASSADE DU KOWEÏT EN FRANCE

"La religion est très importante et protège notre culture mais il faut respecter la liberté de la presse et la liberté d'expression. Aujourd'hui, l'information n'est plus seulement nationale mais aussi mondiale. Les gouvernements ne sont plus seuls maîtres de l'information. Il faut sortir de cette situation de crise, qui ne profite qu'aux extrémistes. Nous devons bâtir un pont pour favoriser le dialogue entre deux parties du monde [le monde arabo-musulman et le monde occidental]. Je lance un appel à Reporters sans frontières pour créer une commission de réflexion sur ce sujet avec différents représentants de la communauté musulmane dans le monde et je vous assure que vous rencontrerez le soutien des pays arabes pour une telle initiative. Beaucoup de musulmans se sont sentis insultés par les caricatures de Mahomet et surtout par celle au turban surmonté d'une bombe."


RENE PETILLON, DESSINATEUR AU CANARD ENCHAINE

"Il faut revenir au début de cette affaire. Un journal danois a lancé un concours de caricatures de Mahomet. Cette publication est utile puisqu'elle correspond à une information. Sur les douze dessins publiés, dix sont anodins et deux seulement sont problématiques car ils font un amalgame dangereux entre musulman et terroriste. Un de ces deux dessins a été monté en épingle pour des raisons politiques [celui de la bombe dans le turban]. Des faussaires ont exagéré ce dessin et l'ont diffusé auprès de la population arabe. Le débat porte en fait sur ce dessin. Il faut que tout le monde se calme. Quand une opinion est outrancière, l'affaire se règle devant les tribunaux et l'on n'en parle plus. Les dessinateurs s'autocensurent tout le temps, mais quand on n'est pas musulman, le tabou [de la représentation du Prophète] ne vous concerne pas. Il y a une erreur de cible colossale de la part des dessinateurs danois. C'est une bavure professionnelle, c'est tout. Je suis ahuri par les conséquences politiques de cette affaire. Il faut faire la part des choses."


DENIS GARREAU, AVOCAT AUPRES DU CONSEIL D'ETAT ET DE LA COUR DE CASSATION

"En tant que citoyen, la publication des caricatures me gêne car j'y vois une injure. Il existe des journaux arabes dirigés contre la religion juive et cela me gêne aussi. Tout est affaire de mesure. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 précise bien que la liberté de pensée et de communication est un des droits les plus précieux de l'homme. La Déclaration universelle des droits de l'homme ajoute que l'exercice de la liberté d'expression comporte des devoirs et des responsabilités ; elle n'est donc pas absolue. Les limites sont l'atteinte à l'ordre public ou l'atteinte au droit d'autrui. La Cour européenne des droits de l'Homme affirme que la censure est toujours mauvaise mais elle pose aussi des limites à la liberté d'expression et a reconnu que des croyants pouvaient se sentir offensés dans un arrêt rendu à propos d'une affaire en Turquie. Mais cela ne veut pas dire non plus qu'il faut censurer. L'interdiction est toujours mauvaise et n'a pas de sens. Cela a été le cas pour la chaîne Al-Manar. L'interdiction aboutit à la radicalisation au lieu d'engager un dialogue. Il aurait fallu expliquer à cette chaîne nos conceptions de la laïcité et, de notre côté, comprendre les préoccupations de cette chaîne du Moyen-Orient."


RACHID BENZINE, ISLAMOLOGUE ET ECRIVAIN

"Les condamnations ne font pas avancer les débats de société. Aujourd'hui, les incendies se propagent de toutes parts : violences d'un côté, reproductions de caricatures de l'autre. La notion de sacré est différente dans chaque société. Cette crise est révélatrice des « impensés ». Au nom du sacré, je peux devenir violent, on est là-dedans. Il faut en sortir. Nous sommes dans une théologisation des relations internationales, une lecture religieuse des événements. Mais qui décide de ce qui est sacré ? Il faut éduquer la population pour qu'elle comprenne comment le sacré est né dans nos sociétés. Plutôt qu'un choc des civilisations, cette affaire révèle un choc des ignorances de part et d'autre, une méconnaissance de l'autre. La liberté d'expression n'a-t-elle aucune limite ? La liberté de croyance est-elle sans concession ? En fait, c'est moins un choc des valeurs qu'une hiérarchisation des valeurs. Les caricaturistes ont ridiculisé les valeurs des musulmans chez qui la représentation du Prophète est interdite, et les en ont dépossédé. Les musulmans l'ont ressenti comme une grande violence. Du côté des médias, quelle est la nature de la liberté d'expression dans un espace mondialisé ? Il faut faire très attention. Nous n'avons pas tous les mêmes symboles, mais nous voyons tous les mêmes images. Pour sortir de cette crise, nous devons trouver un nouveau langage. Nous manquons de concepts pour définir ce qui se passe aujourd'hui car la réalité va trop vite et nous ne faisons qu'aboyer. Il faut faire appel à la responsabilité de chacun."


MONCEF MARZOUKI, ECRIVAIN ET DEFENSEUR DES DROITS DE L'HOMME

"La fracture entre deux mondes s'intensifie. D'un côté, le monde arabo-musulman dit : "Non seulement ils occupent nos terres, appuient les dictatures et pillent nos richesses, mais ils se permettent en plus de toucher à ce qui est sacré pour nous." A quoi les occidentaux répondent : "Ils nous envahissent et ils s'attaquent à nos valeurs." Cette fracture ne va pas s'arrêter. Les caricatures sont l'élément d'une chaîne de confrontation entre les civilisations, que certains appellent de leurs vœux. Les régimes arabes se mettent à exploiter Mahomet, or combien de Mahomet ont-ils emprisonnés, torturés et tués ? La manipulation est aussi à l'œuvre du côté occidental, avec les Etats-Unis qui tirent argument de l'affaire des caricatures pour taper sur la Syrie et l'Iran. Sommes-nous capables d'arrêter ce tsunami ? Il faut nous mettre au plus haut niveau d'identification – l'humanité – pour contenir les amalgames. Restent trois conditions à remplir pour arrêter cette crise : que cesse le calvaire des Palestiniens, que cesse l'occupation en Irak et que cesse l'appui des occidentaux aux dictatures du monde arabe."


ABBAS AROUA, ECRIVAIN ET UNIVERSITAIRE

"Les caricatures en soi ne sont pas en cause. C'est leur contenu qui fait problème. La liberté d'expression est fondamentale et tout le monde doit la défendre. Reste que cette liberté se manifeste dans un cadre et un contexte moral, politique et économique. Je pense qu'il y a du positif dans cette crise : elle a transformé un conflit latent en conflit patent et exprimé. C'est une étape nécessaire à la résolution de ce conflit. Elle conduit l'Occident à mieux comprendre la sensibilité musulmane, car cette crise révèle deux fléaux, l'ignorance de l'autre et l'injustice envers l'autre. Le monde musulman peut trouver à travers cette crise les ressources pour se battre en faveur de la liberté d'expression. Dans une société multiculturelle et un monde globalisé, chacun doit prendre conscience qu'un conflit de valeurs sacrées doit se résoudre sur le terrain du droit. Tout le monde doit participer à l'arrêt de cette crise. Les intellectuels musulmans doivent faire comprendre aux populations de leur pays qu'un gouvernement étranger ne peut s'excuser au nom d'un journal. Côté occidental, les médias devront faire admettre que les musulmans peuvent se sentir révoltés et pas seulement exploités ou téléguidés. La résolution de la crise ne passera pas par un traité entre Etats. Les gouvernements arabes sont aussi profanateurs que le journal danois car tuer ou torturer, c'est profaner le sacré. La résolution passera par un dialogue entre les populations."


AXEL KRAUSE, JOURNALISTE AMERICAIN

"Il faut rappeler qu'il y a six millions de musulmans aux Etats-Unis dont une bonne partie a voté pour Bush en 2000 et 2004. Pour la première fois, l'Europe a été visée et pas les Etats-Unis. Dans la rue arabe, on a brûlé des drapeaux européens et pas américain. C'est pour cela qu'aux Etats-Unis, la population a ressenti un relatif soulagement. La grande majorité des médias américains ont refusé de reproduire les caricatures incriminées. Seul le journal Inquire, à Philadelphie, s'y est risqué. Le vice-président de l'Association américaine des dessinateurs de presse a même fait une déclaration dans laquelle il disait qu'on avait bien sûr le droit de publier ou de montrer, mais que ce n'était pas pour autant une obligation. Peut-être sommes-nous en face d'une manipulation voulue par des pays comme la Syrie ou l'Iran, mais ça reste une hypothèse. En tout cas, face aux critiques de plus en plus nombreuses de l'opinion américaine contre la guerre en Irak, l'administration Bush se montre très prudente."


MAREK HALTER, PHILOSOPHE

"Je m'accroche à mon papa Voltaire de l'affaire Calas. Calas, un protestant. Voltaire n'aimait pas les protestants, mais il a toujours dit qu'il se battrait pour qu'ils aient le droit de s'exprimer. Pour un homme comme moi qui ai connu les deux totalitarismes – le nazisme et le stalinisme – la censure fait frémir. Selon le même principe, j'étais contre l'interdiction du Front national. Ma réaction a d'emblée été la même s'agissant des caricatures de Mahomet. Et puis, Mahomet n'est pas Dieu non plus ! Néanmoins, quand j'ai vu les caricatures, je me suis senti mal à l'aise, car elles m'ont rappelé les dessins sur les Juifs d'une autre époque, avec cette même manière de représenter l'individu sémite avec le nez crochu et les oreilles écartées. Et puis, j'ai vu les manifestations, les appels à la haine, notamment du régime de Téhéran... Il faut rester ferme sur certaines valeurs : la liberté d'expression, la critique de la censure. Mais je n'oublie pas que le monde est comme un bateau. Si quelqu'un déclenche une guerre, le bateau coule et tout le monde coule. On peut tout caricaturer. Ahmadinejad a lancé un concours de caricatures sur la Shoah. Nous, Juifs, y survivrons. Un peu comme autrefois, quand des anarchistes caricaturaient Dieu. Certains répondaient : "Et alors, il est toujours vivant !"


ARNAUD LEVY, REDACTEUR EN CHEF DE FRANCE-SOIR

"On a tenté de me dissuader de participer à ce débat, pour ne pas en rajouter aux tensions actuelles. Mais, il y avait ce mot magique : "Dialogue". Alors je suis venu. Au sein de France-Soir, nous avons dès le début fait le choix du débat. Bien que nous soyons au milieu de ce maelström, nous continuons à expliquer notre décision. Quand nous avons publié les caricatures, nous avons pris la précaution de les légender. Nous précisions bien qu'il s'agissait d'une démarche d'information, et surtout que nous étions conscients que les dessins pouvaient choquer. Ensuite, nous avons publié les commentaires de ceux qui nous attaquaient. Aujourd'hui, c'est un débat autour des valeurs. La liberté de croyance, et son corollaire, le respect des croyants. Et la liberté d'expression, et son corollaire, le respect de la presse. Il est également important de rappeler qu'en France tout ce qui n'est pas interdit est autorisé. Et à notre avis, publier ces dessins dûment légendés, n'était pas une violation de la loi. Comme nous avons pris nos précautions, nous n'avons pas de regrets. Je suis heureux qu'un débat se soit ouvert. Malgré, parfois, des relents nauséabonds antisémites. Pour finir, j'ai un message d'espoir pour que des voix modernes s'expriment dans le monde musulman. Elles doivent être plus fortes que celles des extrémistes qui abusent du Coran. En France, il y a une nécessité de mieux enseigner l'histoire des religions et la richesse de la culture arabo-musulmane. Pour empêcher la stigmatisation, il faut aussi parler de la poésie arabe et de la musique qui peuvent nous unir."


LAKHDAR BELAÏD, JOURNALISTE DE FRANCE-SOIR

"J'avais un problème de conscience avant de participer à ce débat. En effet, j'étais personnellement opposé à la publication des caricatures par mon journal. Et je n'ai pas changé. Je n'étais pas le seul parmi les employés. Du directeur au standardiste, nous avons eu ce débat. Et souvent les plus jeunes, français et d'origine étrangère, étaient les plus opposés. Familiers d'une société française métissée, ils savaient que cette stigmatisation à outrance allait choquer. Moi, comme les autres, nous avions l'argument du respect. Nous voulions défendre le devoir de responsabilité de la presse. Avec, en tête, la peur de jeter ces caricatures en pâture. Cette affaire intervient dans un contexte particulier. Ainsi, lors des émeutes en banlieues ou lors de la mort d'immigrés dans des bâtiments insalubres, certains journalistes voulaient absolument trouver un motif religieux. Encore une fois, nous sommes victimes de ce manque de réflexion et de perspective sociale. En France, nous avons une vieille tradition de bouffeurs de curés. On est fier de la loi de 1905 et, depuis le début, l'islam est en position de dominé. Aujourd'hui, nous devons voir un danger dans une défense à outrance, comme d'une citadelle assiégée, de la liberté d'expression et de la laïcité."


NOËL COPIN, ANCIEN DIRECTEUR DE LA CROIX

"Je ne m'exprime pas au nom de La Croix. Je suis comme Marek Halter, attaché à la liberté de la presse de Voltaire. Mais j'ai accumulé plusieurs expériences relatives à la liberté de la presse et la liberté religieuse. Lors d'une émission de Michel Polack, une caricature ridiculisait le Christ. J'avais protesté, non pas pour interdire l'émission, mais pour chercher une solution qui empêche de blesser les croyants. Avec Polack, nous avions décidé que l'on pouvait s'attaquer aux personnes, comme le pape, mais pas à la foi. Depuis, Polack a dit publiquement que cela lui semblait une mauvaise solution. En tant que chrétien, je ne demande pas le respect du sacré. Car il est impossible de définir le sacré. Ainsi, dans certains pays, le drapeau est sacré. Mais il est nécessaire de respecter ceux qui croient en Dieu. Aujourd'hui, j'ai bien peur qu'un syndicat de défense des religions soit en train de se constituer. Il faut faire attention à ces dérives. Et surtout, faisons attention à ne pas durcir inutilement les lois. Nous sommes capables dans la profession d'assumer notre responsabilité. Car le journaliste doit toujours avoir en tête une question fondamentale : "Est-ce que c'est toujours obligatoire ?" De l'autre côté, les croyants doivent accepter la critique. Face à cette nouvelle crise, les dirigeants politiques doivent appeler à la responsabilité, sans céder sur le principe de la liberté d'expression. Les journalistes doivent poursuivre leurs débats en interne. Car seul un bon travail d'information pourra nous aider à diminuer le choc des ignorances. J'ai l'impression qu'après le 11 septembre, la presse française a tenté de mieux expliquer l'islam. Mais avec cette nouvelle crise, nous retombons dans les stéréotypes."

Reporters sans frontières


- source de cette information : rsf.org




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Posté le 13/02/2006 à 13:42:01 (id:21903)
Mouloud Aounit (Mrap) répond aux internautes
Mouloud Aounit (Mrap) répond aux internautes







Mouloud Aounit (Mrap)
répond aux internautes sur nouvelobs.com



question de : Internaute
Question : Desproges avait-il raison en disant qu'on peut rire de tout mais pas avec tout le monde?
Réponse : Tout à fait d'accord. C'est ce qui nous a amené à porter plainte contre Patrick Sébastien qui avait lors de l'émission "Osons!" sur France 2 parodié au nom de la caricature la chanson de Patrick Bruel "Casser la voix" en "Casser du Noir" avec comme témoin Jean-Marie Le Pen. A l'époque, personne n'avait oser remettre en cause l'action juridique du Mrap, procès que nous avons gagné.

question de : Internaute

Question : Les musulmans n'ont-ils pas le droit de ne pas regarder ces dessins humoristiques? Si cela les gêne, qu'ils ne les regardent pas et l'affaire sera close...
Réponse : Ce n'est pas un problème de l'origine du regard, il s'agit d'abord et avant tout du contenu d'un message destiné à l'ensemble de l'opinion publique.
En la circonstance, ce dernier participe à la stigmatisation et représente une incitation à la haine à l'endroit de tous les musulmans.

question de : emma

Question : La réaction aurait-elle été la même selon vous si le prophète n'avait pas de visage sur ces caricatures ? Emma
Réponse : Je ne pense pas. En la circonstance, c'est la portée symbolique du Prophète qui représente tous les musulmans présentés comme terroristes qui peut légitimement choquer.

question de : Internaute

Question : Pourquoi les personnes qui détestent les religions, responsables de millions de morts dans le monde depuis leur création, n'auraient pas le droit de porter un jugement critique et satirique à leur encontre ?
Autre point, une caricature est une image, représentation déformée, outrée, mensongère de la réalité. Il est donc inutile de s'offusquer sur une représentation fausse de Mahomet puisque c'est le propre de toute caricature pour Mahomet ou pour d'autres.

Réponse : Non, la critique des religions, y compris de l'islam est légitime.
Bien sûr qu'une caricature est une image, ceci dit, nous sommes dans le signifiant du message, qui est porteur d'une volonté de blesser, de nuire et d'humilier.

question de : Internaute

Question : Bonjour, comment justifiez-vous le fait que les intégristes musulmans anglais aient la liberté de se déguiser en terroriste et ne soient pas arrêtes ? Merci la liberté d'expression et merci à la liberté de la presse.
Réponse : Je ne justifie absolument pas et je condamne le fait que les intégristes musulmans en Angleterre aient la liberté de se déguiser en terroristes. a contraire, je pense que dans un Etat de droit, il faut se donner les moyens par la loi de mettre hors d'état de nuire tout fanatique et extrémiste, qu'il soit religieux ou politique.

question de : Internaute

Question : A votre avis, quelle image des musulmans est donnée par leurs réactions aux caricatures ? Pensez-vous que c'est une image de paix et de tolérance ?
Réponse : Malheureusement, les images des fanatiques, incontestablement instrumentalisés montrés en réaction dans certains pays, d'abord sont une minorité instrumentalisée et participent eux aussi à l'entretien d'une caricature des musulmans porteuse de peur alliée et complice du rejet envers les musulmans.

question de : Internaute

Question : Comptez-vous porter plainte dans le futur contre les atteintes au catholicisme? Ce serait logique et... lamentable...
Réponse : Non! non! et non! Je ne suis pas là pour défendre ou condamner telle ou telle religion, je condamne les faits, les mots, les messages qui participent aux amalgames et qui blessent. Je suis en cohésion avec moi-même puisque j'avais condamné le message de l'affiche du film "Amen" de Costa-Gavras où la croix catholique était fondue avec la croix gammée, qui participait à rendre complice et coupable l'ensemble des chrétiens des forfaits monstrueux du nazisme.

question de : Internaute

Question : Ne croyez-vous pas que c'est "l'abus" de religions qui rend malade nos sociétés ?
Réponse : À défaut d'avoir été compris, je dois vous rappeler que je ne suis pas là pour juger du choix du bonheur des gens. La liberté de conscience et son respect est un élément fondateur et structurant de la laïcité, c'est cela que je demande qu'on respecte.

question de : Internaute

Question : Pourquoi refusez-vous de voir que cette caricature montre en réalité l'usage de Mahomet que font les extrémistes et fanatiques religieux . Ils sont , au même titre que les Bush , Blair et autres invocateurs de Dieu , les poseurs de bombe, au nom du Christ ou du prophète ? Bush et Blair n'ont pas été critiqué suffisamment par les chrétiens pour en avoir fait usage ...effectivement comme au temps des croisades . Portez vos critiques et vos protestations au bon endroit .
Réponse : Je suis d'accord avec vous. Il y a manifestement une utilisation et une exploitation de l'islam comme une arme émanant des extrémistes et fanatiques religieux.

question de : Internaute

Question : Ce qui se passe aujourd'hui, est un des effets de la mondialisation, à savoir une lecture en temps réel de l'info, mais ceux qui reçoivent l'info (en l'occurrence un dessin) n'ont aucune distance critique et/ou sont manipulés. Vous qui prétendez être le défenseur des justes causes, pensez-vous organiser des manifestations devant l'ambassade d'Iran, pays qui autorise la publication de dessins antisémites dans ses journaux nationaux et régionaux.
Réponse : Pour votre information, je me suis déjà enchaîné devant l'ambassade d'Iran pour demander la libération de treize juifs emprisonnés.
Récemment je n'ai eu de cesse de dénoncer les immondes provocations antisémites du président iranien Ahmadinejad et évidemment, je vomis les caricatures antisémites provenant d'un certain nombre de ces pays. A cet égard, je suis horrifié par le concours de caricatures sur l'holocauste lancé par le plus grand quotidien iranien en réponse au caricatures du journal danois, qui va publier douze caricatures dont les lauréats recevront la somme de 280$. Cela montre qu'on est dans une escalade extrêmement dangereuse. On est loin de la volonté de la liberté d'informer. Est-ce que Charlie Hebdo va, au nom de ses principes, publier ces caricatures ?

question de : Internaute

Question : J'ai regardé l'émission de Calvi lundi soir sur France 2 et vous avez réagi avec beaucoup d'humilité, de respect. Etes-vous croyant, croyez-vous en Dieu?
Réponse : Non, je ne suis pas croyant, mais je suis attaché au respect de la dignité de chacun, ainsi que des choix de conscience.

question de : Internaute

Question : Monsieur Aounit, pourquoi ne vous entend-on jamais protester contre les agressions dont sont victimes des Blancs ou des Français de souche de la part de "jeunes" des banlieues qui revendiquent leur haine des "faces de craie" ?
Réponse : Pour moi le racisme est un et indivisible. Il n'a malheureusement ni frontières, ni exclusivité de couleur. Lorsqu'une personne est agressée, insultée, méprisée, en raison de la couleur de sa peau, quel qu'en soit l'auteur, c'est racisme, point barre, et c'est condamnable.

question de : Internaute

Question : M Aounit, expliquez nous en quoi ces dessins vous dérangent-ils autant en tant que responsable laïc, a priori?
A moins qu'en fait vous privilégiez votre appartenance religieuse, à la stricte neutralité d'un responsable de votre envergure...

Réponse : J'ai déjà répondu à la question de savoir pourquoi une caricature me choquait. Quant à mon appartenance religieuse, dois-je encore et une fois de plus rappeler, que ce n'est pas parce qu'on s'appelle Mouloud qu'on est obligatoirement musulman? Je suis pour votre information, laïc, et agnostique, et Français.

question de : Internaute

Question : Bonjour M Aounit,
Je vous apprécie souvent, mais là je ne suis pas d'accord avec vous concernant les caricatures.
En effet ces caricatures font l'amalgame entre terrorisme et Islam et à ce titre elles ne respectent pas L'islam et à mon sens le CFCM est en droit de porter plainte. Et je dis ça alors que je ne suis pas croyant. Cependant dire que c'est du racisme;là je ne suis pas d'accord. S'il y avait eu des caricatures aussi haineuses envers Benoît XVI auriez vous crier au racisme anti-blanc?Certainement pas. Et vous auriez eu raison.
Et je crois que là je touche un peu le problème de votre organisation:à force de lutter contre le racisme anti-noir anti-arabe ou juif (qui n'est pas acceptable) qui représente sans doute 99% des cas, vous ne reconnaissez jamais le racisme anti-blanc qui pourtant existe aussi malheureusement.
Mais bon nul n'est parfait (à part sur les caricatures) continuez votre combat.

Réponse : Que le CFCM porte plainte pour les musulmans, cela me paraît légitime. En ce qui me concerne, je porte plainte, car cette caricature qui présente le prophète enrubanné d'une bombe sur la tête représente une offense aux valeurs de la République. Celles du respect, de l'égale dignité, et de la liberté de conscience de chacun. Pour le racisme anti-blanc, j'ai déjà répondu plus haut.

question de : Internaute

Question : Pourquoi parlez vous de racisme ? L'Islam ce n'est pas une race ?
Réponse : Vous avez raison. C'est une forme de racisme au regard de la loi française contre le racisme qui protège toute personne en raison de sa couleur de peau, de ses origines, de sa nationalité ou de ses croyances. Plus précisément, cette forme de racisme est pour moi de l'islamophobie, concept désormais retenu et utilisé par toutes les instances internationales (ONU, Europe...) pour qualifier l'émergence de cette forme nouvelle de racisme.

question de : Internaute

Question : Est-il exact que vous préconisiez la pénalisation du blasphème en droit français comme la presse s'en est fait l'écho ?
PS : Un intervenant précédent vient d'assimiler les non-musulmans à des "animaux". Vous n'avez pas réagi. Pourquoi ?

Réponse : Comme je l'ai déjà dit, je le répète, attaché à la liberté d'expression. J'estime que le droit au blasphème fait partie intégrante de cette exigence démocratique. Par contre, une certaine presse a participé à une campagne calomnieuse à mon endroit. Il s'agit de "Marianne" et de "L'Express" (ce dernier devra rendre compte prochainement devant la 17e chambre correctionnelle de Paris d'un article infamant). De quoi s'agit-il? Après les propos de Jean-Marie Le Pen sur les chambres à gaz et le doute qu'il a émis sur le nombre de juifs exterminés, j'ai estimé que cette déclaration était une offense blasphématoire à la mémoire des victimes de la Shoah. Le sens que je donnais à blasphème, c'était le caractère sacré de la protection de cette mémoire. C'est cela qui a été transféré en campagne : "Mouloud Aounit contre le droit au blasphème".

question de : Internaute

Question : Pourquoi le MRAP est elle devenu la seule association laïque à défendre l'islam et les jeunes d'origines arabes? Pourquoi avoir choisi ce créneau identitaire ?
Réponse : Non. Ce n'est pas un choix identitaire. C'est tout simplement le respect de l'éthique et de la raison d'être du Mrap, à savoir la lutte contre le racisme sous toutes se formes, sans exclusives ni hiérarchie. Je note que votre question met en relief l'idée selon laquelle il y a peut-être une inégalité de traitement et de mobilisation effective contre tous les racismes. Jamais je n'aurai de cesse de porter l'égal respect de la dignité que chaque individu. Bien évidemment, je combat aussi le racisme qui peut parfois s'exprimer dans l'antiracisme.

question de : Internaute

Question : Bonjour moi j'aimerais savoir à quoi servent ces caricatures si ce n'est pas provoquer les musulmans et mettre la France dans le collimateur des terroristes.
Attention cherchez une solution à ce problème sinon ça risque d'aller loin

Réponse : Vous avez en partie raison car je ne doute pas un seul instant que ces caricatures servent à d'autres desseins que d'informer, d'interpeller. Une chose est sûre, les seuls qui peuvent se frotter les mains avec ces caricatures qui les servent ce sont les fanatiques religieux d'un côté et leur régime tyrannique, et les extrémistes politiques et islamophobes de tous poils qui s'entretiennent mutuellement et qui poussent à la haine et à la violence.
J'en profite pour dire combien j'apprécie et salue l'attitude du Président de la République qui en appelle à la responsabilité des journalistes ainsi que le comportement encourageant de l'opinion publique qui refuse de tomber dans le piège des extrémistes en venant d'affirmer à plus de 53% des Français ont estimé que le journaux ont eu tort de publier les caricatures, dans un sondage paru ce jour dans "La Croix".

question de : Internaute

Question : Sous le prétexte de la liberté d'expression, certains caricaturistes et humoristes ne respectent plus la liberté des personnes. Certains gauchistes veulent de nouveau alimenter les troupes de l'extrême droite ? Lamentable.
Réponse : Ce qui me peine dans cette affaire, et qui montre que la vigilance doit s'imposer, c'est que des compagnons de route du combat contre tous les extrémistes, comme "Charlie Hebdo", involontairement, participent en diffusant toutes les caricatures à véhiculer le message immonde de l'amalgame et de la haine.

J'ai reçu près de 850 messages, ce qui prouve l'immense besoin d'échanger sur un sujet complexe, inédit, passionné et passionnel. Une chose est sûre, on ne peut jamais régler de manière simpliste et caricaturale des sujets qui appellent sérénité réflexion et respect.
Merci à chacun et à chacune d'entre vous pour ce moment d'échange et de dialogue passionnés et je n'en doute pas un instant, utiles pour bâtir des ponts et des passerelles d'humanité et de justice en lieu et place de murs de haine et d'incompréhension.



- source de cet article : Nouvel Obs.com




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Posté le 13/02/2006 à 09:53:08 (id:21889)
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