- Élan universaliste
Pour un retour de l'élan universaliste (Michel Renard)
Pour un retour de l'élan universaliste (Michel Renard)
André Gide et ses amis au Café maure de l'exposition universelle de 1900,
Jacques Emile Blanche, 1901





Pour un retour de l'élan universaliste

Se positionner dans une ère de reclassement
idéologique et de conflits identitaires

Michel RENARD




Nourritures !
Je m'atttends à vous, nourritures !
Ma faim ne se posera pas à mi-route ;
Elle ne se taira que satisfaite ;
Des morales n'en sauraient venir à bout
Et de privations je n'ai jamais pu nourrir que mon âme.
(...)
Oh ! S'il est encore des routes vers la plaine ; les touffeurs de midi ; les breuvages des champs, et pour la nuit le creux des meules ;
s'il est des routes vers l'Orient ; des sillages sur les mers aimées ; des jardins à Mossoul ; des danses à Touggourt ; des chants de pâtre en Helvétie ;
s'il est des routes vers le Nord ; des foires à Nijni ; des traîneaux soulevant la neige ; des lacs gelés ; certes, Nathanaël, ne s'ennuieront pas nos désirs.
Des bateaux sont venus dans nos ports apporter les fruits murs de plages ignorées. Déchargez-les de leur faix un peu vite, que nous puissions enfin y goûter.
André Gide, Les nourritures terrestres, 1897.*



Pourquoi un "élan universaliste" ? Parce que, issus de sociétés et de cultures différentes, nous sommes d'une même humanité. Ce qu'affirme la culture gréco-latine avec Protagoras (480-408 av. JC) : "L'homme est la mesure de toutes choses", et avec Térence (190-159 av. JC) : "Rien de ce qui est humain ne m'est étranger".
Ce qu'on lit dans l'Ancien Testament : "tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Lévitique, 19, 18) et dans le Nouveau Testament (Luc, 10, 25-37). Paul dit de Jésus : "de ce qui était divisé, il a fait une unité. Dans sa chair, il a détruit le mur de séparation : la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi, à partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix, et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix ; là, il a tué la haine".
Ce que proclame aussi l'islam-religion (pas le discours idéologique de guerre actuel...) avec la notion de fraternité adamique : "Humains, Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c'est en vue de votre connaissance mutuelle" (Coran, sourate XLIX, verset 13). Ou encore : "Et quand ton Seigneur préleva des Fils d'Adam, de leurs reins leur progéniture et les rendit témoins sur eux-mêmes..." (Coran, sourate VII, verset 172). Ce que formulèrent de nombreux courants de pensée jusqu'au Manifeste communiste de Marx : "les prolétaires n'ont pas de patrie".
Mais ces proclamations sont plus un horizon d'excellence ou un idéal utopique à atteindre que la description d'une réalité existante.

(à suivre)

C'est au tournant situé entre la fin des années soixante-dix et le milieu des années quatre-vingt que se révèle l'épuisement définitif de l'impulsion communiste et de l'idéal socialiste, que s'élabore un questionnement radical sur la possibilité même du progressisme. Que triomphe aussi la révolution iranienne portée par l'islam politique (l'islamisme) qui, un temps, fascina même Michel Foucault prétendant y déceler une "spiritualité politique". Alors qu'il n'y avait que politique s'exprimant dans le vocabulaire religieux et que désir de pouvoir se manifestant dans le contrôle des normes et des mœurs.
Il est certes facile, vingt-cinq après d'ironiser sur cette singulière bévue. Mais cependant utile de le faire. En ces temps où la phobie de l'émancipation des femmes secrétée par le fondamentalisme musulman passe pour un féminisme culturalisé devant lequel se prosterne la moitié de la gauche et de l'extrême-gauche française. En ces temps où les adeptes d'un leader islamiste professant que "l'islam est un mode de vie régissant la vie tout entière : la maison, la mosquée, l'école, l'université, la justice, l'agriculture, l'industrie, la rue toutes les affaires et tous les aspects de la vie" (Qaradawî), passent pour des tenants sincères de la laïcité (Tariq Ramadan et ses émules). En ces temps où l'image négative de l'islam, due avant tout à la réalité négative que présente le monde musulman, est attribuée à un "complot médiatique" et à une insaisissable "islamophobie". En ces temps où se révèle le caractère prémonitoire des analyses lucides d'un journaliste averti stigmatisant les "turcs de profession" qui "se croient obligés d'adapter, dans leurs écrits ou leurs propos concernant l'islamisme, l'Islam ou les Arabes, une attitude où l'excès de révérence, l'omission volontaire ou pis : le travestissement ou la complaisance, portent de mauvais coups à la vérité (et) à la science" (Péroncel-Hugoz, 1983)...
Ce même auteur remarquait – et combien cela sonne juste à l'heure des prétendus "Indigènes de la République" : "Alors qu'ils poursuivent un but inverse de celui de certains de leurs prédécesseurs de la période coloniale, qui voulaient, eux, noircir l'Islam, des auteurs contemporains parviennent à un résultat identique : offrir de cette religion et de ses fidèles, une image déformée, voire parfois caricaturale. Cet “islam à l'eau de rose” (...) peut finalement être plus pernicieux, la cause de plus de malentendus encore que la démarche calomnieuse d'un certain orientalisme d'hier préoccupé avant tout de justifier la colonisation" ([i]Le radeau de Mahomet, Champs-Flammarion, 1984,p. 15).





"Éblouis dès le matin par la splendeur, l'intensité de la lumière. De l'autre côté de l'Enfer, Fort-Archambault, marche de l'Islam, où, par-delà la barbarie, on prend contact avec une autre civilisation, une autre culture. Culture bien rudimentaire encore sans doute, mais apportant déjà l'affinement, le sentiment de la noblesse et de la hiérarchie, une spiritualité sans but, et le goût de l'immatériel."
André Gide, fin décembre 1926, Voyage au Congo,
éd. Idées/Gallimard, 1981, p. 197.




* André Gide, Les nourritures terrestres (1897), Le Livre de Poche, 1970, p. 37-38.





Iconographie
André Gide et ses amis au Café maure de l'exposition universelle de 1900,
Jacques Emile Blanche, 1901

Contexte historique
Dans cette effervescence qui a caractérisé la vie littéraire à la Belle Epoque, un jeune écrivain André Gide (1869-1951) attira l'attention avec la parution en 1897 des Nourritures terrestres qui ouvrirent une voie nouvelle en littérature en célébrant le pouvoir des sens, la libération des interdits et l'immoralisme dans un style classique fait de retenue et de rigueur. Ce livre, publié à compte d'auteur et vendu à quelques centaines d'exemplaires, ne rencontra pas un succès immédiat auprès du public – il sera la bible de plusieurs générations après la Grande Guerre - mais exerça aussitôt une grande puissance de séduction sur quelques lettrés qui devinrent ses amis.

Analyse de l'image
Comme l'avait fait quelques années plus tôt Henri Fantin-Latour en réunissant sur la toile plusieurs artistes, Jacques-Emile Blanche, un jeune peintre et critique d'art proche du milieu littéraire, fils du célèbre aliéniste le Docteur Blanche, a alors l'idée de représenter André Gide avec ses amis. Connaissant leur l'habitude de se retrouver dans les salons, théâtres et cafés, Blanche met en scène ce portrait de groupe dans le Café Maure de l'Exposition Universelle de 1900, dont on aperçoit par la fenêtre des drapeaux français et d'autres pavillons étrangers qui avaient été érigés au Trocadéro à Paris. En réalité, le peintre fit poser ses modèles dans son atelier et la correspondance échangée entre Blanche et Gide révèle même que c'est l'écrivain qui fournit les accessoires du décor - les petites tasses, la théière et le plateau qu'un petit garçon est en train d'apporter - des souvenirs d'un voyage en Algérie quelques années auparavant. C'est naturellement autour de Gide, magistral et décontracté, vêtu d'une pèlerine noire et d'un chapeau, une cigarette à la main, que s'organisent les autres figures du tableau : de droite à gauche, Eugène Rouart, fils du grand collectionneur Henri Rouart, élégant et discret ; Athman Ben Salah, un jeune poète tunisien en cafetan rouge et turban de soie, protégé de Gide depuis qu'il l'avait rencontré en Algérie et ramené en France ; Henri Ghéon, pseudonyme du Dr Vaugeon, plus passionné de littérature que de médecine, au regard vif et curieux ; assis, Charles Chanvin, un poète, plein d'allégresse.
Les différences d'attitudes choisies par le peintre reflètent de sa part une grande recherche de la physionomie et surtout de la psychologie de chacun des personnages et révèlent aussi ses propres intuitions à leur égard.

Interprétation
Lui-même fasciné par l'écrivain à qui il a consacré deux autres portraits seul, Jacques-Emile Blanche, en grand portraitiste des intellectuels de la fin du XIXe siècle, a voulu témoigner ici de l'engouement pour André Gide d'un petit groupe d'admirateurs fervents, le « circuit» selon leur terme, qui formula le désir à partir de 1900 de se doter d'un organe pour diffuser leurs idées à un plus large public. C'est ainsi qu'en 1909, André Gide avec Henri Ghéon et quatre autres écrivains (Marcel Drouin, André Ruyters, Jacques Copeau et Jean Schlumberger) fonda la Nouvelle Revue française, dont le succès a été confirmé deux ans plus tard par la création d'une maison d'édition confiée à Gaston Gallimard. Depuis près d'un siècle, la NRF apparaît comme une véritable institution littéraire à laquelle sont associés les plus grands de la littérature, de l'art et de la pensée.
auteur : Fleur SIOUFFI

- iconographie et commentaire =
http://www.histoire-ima...=&type_page=tout&deb=19




contact : michelrenard2@aol.com




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Posté le 10/01/2006 à 10:22:17 (id:15462)
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