- Roman/gothique
Cloître de l'abbaye du Thoronet
Cloître de l'abbaye du Thoronet
cloître de l'abbaye du Thoronet
voyage de l'été 2005 (MR)




Cloître de l'abbaye du Thoronet







- documentation iconographique sur l'abbaye du Thoronet :
http://www.romanes.com/Thoronet/



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Posté le 21/01/2006 à 22:50:43 (id:17676)
L'Europe en l'an mil (Georges Duby)
L'Europe en l'an mil (Georges Duby)
L'essartage - Grégoire le Grand, Moralia in Job,
France, début du XIIe siècle, Dijon, ms 173 fol. 41





L'Europe en l'an mil

Georges DUBY



Peu d'hommes d'abord, très peu. Dix fois, vingt fois moins qu'aujourd'hui peut-être. Des densités de peuplement qui sont celles actuellement du centre de l'Afrique. La sauvagerie domine, tenace. Elle s'épaissit à mesure que l'on s'éloigne des rives méditerranéennes, lorsqu'on franchit les Alpes, le Rhin, la mer du Nord. Elle finit par tout étouffer. Ici et là, par paquets des clairières, des cabanes de paysans, des villages ceinturés de jardins, d'où vient le plus clair de la nourriture ; des champs, mais dont le sol rend fort peu malgré les longs repos qu'on lui laisse ; et très vite, démesurément étendue, l'aire de la chasse, de la cueillette, de la pâture divagante.

De loin en loin une ville. C'est le plus souvent le résidu d'une cité romaine ; des monuments antiques rapetassés dont on a fait des églises, des forteresses ; des prêtres et des guerriers ; la domesticité qui les sert, fabriquant les armes, la monnaie, les parures, le bon vin, tous les signes obligés et les outils de la puissance. De toutes parts, des pistes s'enchevêtrent. Le mouvement partout : des pèlerins et des colporteurs, des coureurs d'aventure, des travailleurs itinérants, des vagabonds. La mobilité d'un peuple aussi démuni est étonnante.

Il a faim. Chaque grain de blé n'en donne guère plus de trois, de quatre, lorsque l'année est vraiment bonne. Une misère. La hantise : passer l'hiver, tenir jusqu'au printemps, jusqu'au moment où l'on peut, courant les marais, les taillis, prendre sa nourriture dans la nature libre, tendre des pièges, lancer des filets, chercher les baies, les herbes, les racines. Tromper sa faim.

En effet, ce monde paraît vide ; il est en vérité surpeuplé. Depuis trois siècles, depuis que se sont amorties les grandes vagues de pestilence qui, durant le très Haut Moyen Âge, avaient ravagé le monde occidental, la population s'est mise à croître. La poussée a pris de la vigueur à mesure que se résorbait l'esclavage, le vrai, celui de l'Antiquité. Il reste encore quantité de non-libres, d'hommes et de femmes dont le corps appartient à quelqu'un, que l'on vend, que l'on donne, et qui doivent obéir à tout. Mais on ne les retient plus entassés dans des chiourmes.Leurs maîtres, et justement pour qu'ils se reproduisent, ont accepté de les voir s'établir sur une terre. Ils vivent en ménage chez eux. Ils prolifèrent.

Pour nourrir leurs enfants ils devraient défricher, élargir les vieux terroirs, en créer de nouveaux au milieu des solitudes. La conquête a commencé. Mais elle est encore trop timide : l'outillage est dérisoire ; une sorte de respect subsiste devant la nature vierge, qui retient de l'attaquer trop violemment. L'inépuisable énergie de l'eau courante, l'inépuisable fécondité de la bonne terre, profonde, libre depuis des siècles, depuis le retrait de la colonisation agricole romaine, tout reste là offert. Le monde est à prendre.

Quel monde ? Les hommes de ce temps, les hommes de haute culture, qui réfléchissaient, qui lisaient dans les livres, se représentaient la terre plate. Un vaste disque surplombé par la coupole céleste, encerclé par l'océan. À la périphérie, la nuit. Des peuplades étranges, monstrueuses, des unipèdes, des hommes-loups. On racontait qu'ils surgissaient de temps à autre, en hordes terrifiantes, avant-coureurs de l'Antéchrist. En effet, les Hongrois, les Sarrazins et les hommes du Nord, les Normands venaient de ravager la chrétienté. Ces invasions-là sont les dernières qu'ait connues l'Europe. (...)

Dans ce monde plat, circulaire, cerné de frayeurs, Jérusalem constitue le centre. L'espérance et tous les regards se tournent vers le lieu où le Christ est mort, d'où le Christ est monté aux cieux. Mais en l'an mil, Jérusalem est captive, tenue par les infidèles. Une fracture a divisé en trois portions la part connue de l'espace terrestre : ici, l'Islam, le mal ; là, le demi mal ; Byzance, une chrétienté mais de langue grecque, étrangère, suspecte, et qui dérive lentement vers le schisme ; enfin l'Occident. La chrétienté latine rêve d'un âge d'or, de l'empire, c'est-à-dire de la paix, de l'ordre et de l'abondance. Ce souvenir obsédant s'attache à deux hauts lieux : Rome - Rome cependant est en ce temps-là marginale, plus qu'à moitié grecque ; Aix-la-Chapelle, nouvelle Rome.
Georges Duby, L'Europe au Moyen Âge (1981),
Champs-Flammarion, 1984-1993, p. 13-16.




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Posté le 21/01/2006 à 22:19:00 (id:17674)
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