Gabriel Péri ou la tragédie optimiste (Bernard Frederick)
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Gabriel Péri ou la tragédie optimiste
Bernard FREDERICK, 2001
"Ce sera le dernier chapitre du grand roman de cette époque." À quelques heures d'être fusillé, en cette terrible nuit du 14 au 15 décembre, Gabriel Péri écrivait ses derniers mots. Une vie, un roman : Péri, un personnage. On eut pu en trouver la description dans la littérature. Sous la plume, par exemple, de Paul Nizan, son ami, qu'il imposa - le mot n'est pas trop fort - en 1935 à la rubrique de politique étrangère de l'Humanité, à une époque où quelques gardiens du temple surveillaient les entrées d'intellectuels réputés " fragiles ".
On lit les "souvenirs" que Gabriel laisse à ses défenseurs, alors qu'il croit, en 1941, comparaître devant des juges français (1), et l'on songe à Aden Arabie : "J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. Il est dur d'apprendre sa partie dans le monde. À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l'air du chaos... Très peu d'hommes se sentaient alors assez clairvoyants pour débrouiller les forces déjà à l'ouvre derrière les grands débris pourrissants."
À vingt ans, en 1922, Gabriel Péri était secrétaire national des Jeunesses communistes. Il avait fait déjà l'expérience des menaces qui pèsent sur les jeunes gens, estimé le chaos de l'après-guerre, appris déjà "sa partie dans le monde", et commencé à en " débrouiller " les fils. Il s'était convaincu, comme le héros d'Aden, que "l'erreur est toujours moins simple que le vrai". Tout cela, c'était son bagage. Il s'embarquait ! Destination : le monde ! Né dans une famille corse " d'une modeste aisance " installée à Marseille, élevé par un père aux idées de gauche, mais accordant d'abord sa préférence à la compétence, et par une mère pieuse, bachelier au terme d'études secondaires, dont les archives du lycée Thiers témoignent qu'elles furent brillantes, rien ne disposait le jeune homme à la "profession" de révolutionnaire. "Mon adhésion au socialisme, écrit-il, n'a pas été le résultat de la révolte que m'aurait inspiré le spectacle d'iniquités sociales (...). J'étais venu à la Révolution par la voie de l'étude passionnée, de la méditation fiévreuse (...). Adhésion d'origine intellectuelle, cérébrale, peut-être, mais, somme toute, l'expérience a démontré que les adhésions de ce genre ne sont pas de qualité inférieure et de fidélité moins sûre..."
La situation matérielle de sa famille l'empêcha d'entrer à l'École normale supérieure, où avaient pris pension ses aînés de trois ans, Nizan et Sartre. Il fut, un temps, secrétaire d'un conseil d'administration d'une entreprise maritime. Mais sa vocation était autre. Elle perçait à douze ans, en 1915, quand avec d'autres potaches, il fonda au lycée un journal - le Diable bleu - et y signa son premier article. Sur Jaurès ! Elle se précisa à la Jeunesse communiste, quand il publia dans Avant-Garde ou dans Clarté, la revue d'Henri Barbusse et Paul Vaillant-Couturier. Et à la vocation de l'écriture, du journalisme, s'en ajouta une autre : la politique étrangère.
C'est en novembre 1924, que la direction du PCF-SFIC le nomme chef des services de politique étrangère de l'Humanité. Il le demeurera jusqu'à l'interdiction du journal, en 1939. Il publiera de grands reportages en Indochine, dans les Balkans, en Afrique du Nord, en Espagne, en Tchécoslovaquie. Il suivra toutes les grandes conférences internationales. Ses analyses des conflits en cours et en gestation, sa perspicacité, sa conviction consacreront son talent tant aux yeux de ses camarades, de ses lecteurs que des confrères, des cabinets et des diplomates. Élu en 1932 député d'Argenteuil, vice-président en 1936 de la commission des Affaires étrangères, Péri mit sa plume au service de sa voix pour défendre à la tribune ses analyses et y délivrer ses mises en garde. Les relations franco-soviétiques, l'intervention de Mussolini en Afrique, la non-intervention en Espagne, Munich... autant de moment où il fit usage de ses armes : simultanément, la parole et l'écrit.
En août 1939, Staline et Hitler signent un pacte de non-intervention. Les communistes français sont atterrés, mais ils justifient l'attitude soviétique. Pas tous. Nizan claque la porte. Péri, visiblement, est déconcerté. Ses doutes transparaissent. D'abord dans ses silences : il évite l'approbation nette. Ensuite, dans ses propos lors de la dernière commission des Affaires étrangères à laquelle il assiste avant que les députés communistes soient contraints à l'illégalité : "Une attitude sentimentale et passionnelle à l'égard du traité ne servirait de rien (...). Le mieux serait d'essayer de faire du traité un point de départ dans le sens de la pacification générale." Il soutint que le pacte n'aurait qu'un effet provisoire, que la situation restait instable. L'attaque allemande contre l'URSS, le 22 juin 1941, lui donna raison. Elle le surprit en prison. Il avait été arrêté le 18 mai, dans une planque, place de la Porte-de-Champerret, chez un militant communiste, André Chaintron. Son agent de liaison, Edmond Foeglin, dit Armand, l'avait dénoncé.
Trouble affaire qui pesa sur l'historiographie communiste de la résistance, après la Libération, et suscite encore des débats entre chercheurs. Péri devint un mythe. Il en paye un prix qu'il aurait détesté. Il détestait les icônes. C'était un esprit libre. Il le manifesta. Non sans provoquer les jalousies et déclencher les anathèmes. Il n'est pas favorable à la tactique dite "classe contre classe" entre 1928 et 1932. En 1929, il n'est plus membre de la direction à laquelle il participe depuis 1924. Il y revient grâce à Maurice Thorez, en 1932. Il s'oppose, avec Cachin et Vaillant-Couturier, au changement de formule de l'Humanité qu'impose l'Internationale communiste (IC) en 1928 qui juge le quotidien trop "intellectuel", "petit-bourgeois" - "dilettante", dira Droz, responsable pour la France, de Vaillant-Couturier. Il soutient les propositions de paix du président américain Franklin Roosevelt, au début 1939. Il n'approuve pas en 1940 la thèse communiste de "la guerre impérialiste" et la demande faite aux Allemands d'autoriser la republication de l'Humanité.
Sa vie privée choque : il a épousé en 1927 Mathilde Taurynia, belle-soeur d'André Marty, mais il vit à la fin des années trente avec une journaliste roumaine, Sofia Jancu, dont il fera sa légataire intellectuelle en 1941, à la veille de son exécution. Le Parti taira cet épisode des années durant. Gabriel indispose. On l'accuse, au moment de Munich, de prêcher une politique de "force" quand il conjure Paris et Londres de ne rien céder au Reich. "Péri fait ce qu'il lui plaît, écrit Marty dans une note interne en 1935. Il s'absente quand il veut, pour le temps qu'il veut et l'on ne sait jamais où il est..." Le même adressera, en 1940 depuis Moscou, une nouvelle note à Jacques Duclos : "Il faut écarter Péri du poste confié / Rédaction des documents / à cause de : tout son passé / journalistique, etc. / son appui aux éléments trotskistes dans la région frontière des Pyrénées-Orientales / Catalogne française / ses relations personnelles" (2).
On trouve dans les archives du Komintern (Internationale communiste) encore une autre note, signée d'un certain "Simon" qui pourrait être Tréand, selon Claude Pennetier, et daté de 1940 : "A toujours une attitude politique chancelante. Grosse difficulté avec lui, il faut discuter chaque quinze jours avec lui. Coupez (sic) des masses il est un peu désemparé" (3). "Très important, très important...", aurait-il dit en tripotant sa pipe, comme lorsqu'il se moquait des vétilles dont l'entretenait un confrère, souvenir qui marqua tant Aragon qu'il lui plut de le raconter (4) et de dire l'homme. Simplement l'homme : "Un homme avec des goûts et des passions, tout d'un coup très las, qui a l'envie d'aller au cinéma, un homme de finesse, d'une élégance qui n'est pas que de l'esprit, capable aussi de se tromper, enfin, je vous dis un être humain, pas de pierre ou de bronze."
Bernard Frederick
L'Humanité, 10 décembre 2001.
(1) Gabriel Péri vous parle, brochure éditée par le PCF dans la clandestinité en mars 1942.
(2) Voir l'excellente notice biographique d'A. Olivesi et Claude Pennetier dans le
Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier.
(3) Roger Bourderon, " Ce que disent les archives ",
Cahier d'histoire de l'Institut de recherches marxistes, nº 26, 1986.
(4) Discours à l'inauguration du monument à Péri, le 12 octobre 1964, à Argenteuil (
l'Humanité du 13 octobre 1964).
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Posté le 16/01/2006 à 01:56:14 (
id:16570)