Esclavage, une journée pour mémoire (Bernard Thiolay)
Alphonse GARREAU (1792, ?)
L'Emancipation à la Réunion,
Musée des Arts d'Afrique et d'Océanie*
Esclavage
Une journée pour mémoire
La date du 10 mai devrait être choisie pour que la France se souvienne de la traite négrière. Cela suffira-t-il à éteindre la polémique ?
Boris THIOLAY
À quand une trêve dans la guerre des mémoires qui cherchent peu à peu à annexer le terrain de la recherche historique? Alors que la polémique se poursuit sur le bilan de la colonisation et sur les séquelles de l'esclavage, le président de la République, Jacques Chirac, devrait annoncer, avant la fin du mois de janvier, l'instauration d'une «Journée nationale des mémoires de la traite négrière, de l'esclavage et de leurs abolitions», le 10 mai. Suggérée par le Comité pour la mémoire de l'esclavage, mis en place sous l'autorité du ministère de l'Outre-Mer, la date du 10 mai renvoie au jour de 2001 où fut votée la loi Taubira reconnaissant «la traite négrière et l'esclavage [comme] un crime contre l'humanité». La France reste à ce jour le premier pays, et le seul, à avoir adopté une telle loi. Une exception française qui, après le refus par les parlementaires UMP d'abroger l'article 4 de la loi du 23 février 2005 sur le «rôle positif de la présence française outre-mer», finit par hérisser le poil des universitaires. Ainsi, 19 historiens - rappelant que l'Histoire n'est ni la «mémoire» ni la «morale», pas plus qu'un «objet juridique» - réclament désormais l'abrogation de plusieurs articles des quatre lois mémorielles votées en France: la loi Gayssot sur les crimes contre l'humanité (1990), celle reconnaissant le génocide arménien (1991), la loi Taubira ainsi que celle du 23 février 2005.
La prochaine journée de commémoration de la traite et de l'esclavage, qui est censée impulser la recherche universitaire et l'enseignement sur le sujet, permettra-t-elle d'apaiser les esprits? Pas évident.
Car le choix du 10 mai est contesté. «On veut nous imposer cette date alors que la majorité des associations de Français originaires d'outre-mer sont favorables au 23 mai, en référence à la première grande marche silencieuse (40 000 participants) de 1998, à Paris, en hommage aux victimes de la traite», proteste Patrick Karam, président du Collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais. Friande de coups d'éclat, cette association s'aventure aussi sur un terrain douteux: assigner en justice un historien spécialiste de l'esclavage, Olivier Pétré-Grenouilleau (Les Traites négrières), pour «contestation de crimes contre l'humanité», au nom de cette même loi Taubira qu'il aurait contredite dans un entretien donné en juin 2005 au Journal du dimanche. Ainsi, après les parlementaires, ce serait à la justice de trancher dans le débat historique...
L'urgence d'un débat démocratique
«Le choix de la date importe moins que le contenu de la commémoration, relève de son côté l'historien guadeloupéen Frédéric Régent (Esclavage, métissage, liberté). L'essentiel est de parvenir à un débat démocratique sur ces questions.» L'universitaire rappelle cependant la force symbolique d'un autre 10 mai dans la lutte contre l'esclavage. Ce jour-là, en 1802, Louis Delgrès, colonel martiniquais de l'armée républicaine - qui préféra se suicider avec ses hommes plutôt qu'accepter le rétablissement de l'esclavage par Bonaparte - fit placarder une proclamation: «La résistance à l'oppression est un droit naturel. [Notre cause] est celle de la justice et de l'humanité.» Dans cette déclaration, Delgrès garantissait aussi aux Blancs protection et respect. Des mots d'une portée universelle.
Bernard Thiolay, L'Express, 5 janvier 2006
- source de cet article :
http://www.lexpress.fr/.../dossier.asp?ida=436390
- source de l'iconographie :
http://www.histoire-ima...e.php?liste_analyse=414
Le tableau donne à voir une représentation héroïque et allégorique de la déclaration publique du décret. Le processus historique qui a conduit à l'affranchissement des esclaves et à leur accession au statut de citoyens est minoré au profit de la représentation héroïsée du représentant du peuple et des allégories de la Liberté et de l'Égalité. Sarda-Garriga est représenté debout, tenant dans sa main droite une lettre où figure le texte de la déclaration. Il porte l'écharpe tricolore et une cocarde rouge, insignes de la République. Son visage est tourné vers la foule des hommes, femmes et enfants noirs qui se pressent autour de lui. Sa main gauche désigne les outils utilisés par les esclaves dans les plantations ainsi qu'une roue de moulin à sucre, objets entassés au pied d'un monument. Sarda-Garriga se tient en bas des marches de ce monument où le buste de la République est associé au mot Liberté et au symbole de l'Égalité (gravure d'une balance). A côté de ce monument allégorique sont figurées des ruches d'où s'échappent des abeilles, représentation énigmatique, qui semble s'opposer à la sucrerie figurée à l'arrière-plan. Les divers outils et instruments évoquant les travaux exécutés par les esclaves dans la colonie reposent contre un trépied supportant un brasero où brûlent des substances aromatiques, parfum qui semble s'opposer, comme le miel des abeilles et le sucre issu du travail des esclaves, à la fumée qui se dégage de la cheminée de l'usine de canne à sucre. L'ensemble forme une allégorie au sens obscur, qui traduit peut-être certains éléments du discours qui accompagnait la lecture publique du décret d'abolition de l'esclavage faite par Joseph Sarda-Garriga le 20 octobre 1848 devant la préfecture de Saint-Denis.
Esclavage et économie coloniale
La première moitié du XIXe siècle voit l'émergence d'une classe dominante de colons dont la richesse s'appuie sur la possession de grands domaines consacrés à la culture de la canne à sucre et à sa transformation. De nombreux esclaves constituent l'essentiel de la main-d'œuvre utilisée sous la conduite de gérants et de commandeurs. Les fondements de cette société esclavagiste, qui se perpétue depuis le XVIIe siècle, n'ont pas été ébranlés par la résolution de la Convention du 4 février 1794, abolissant l'esclavage dans les colonies, résolution jamais appliquée dans l'île de La Réunion. Sous la pression de l'Angleterre, le gouvernement français prohibe en 1817 la traite dans les colonies françaises, mais la condition d'esclave, personne physique sans état civil, sans personnalité juridique et sans droits propres, perdure pour les 62 000 esclaves de La Réunion. Cependant, les idées républicaines ainsi que le développement des mouvements abolitionnistes, notamment à travers les écrits de Victor Schoelcher, aboutissent à l'adoption du décret d'abolition du 27 avril 1848. Nommé gouverneur de l'île en 1848, le “ représentant du peuple ” Joseph Sarda-Garriga reçoit la mission de mettre un terme à plus d'un siècle et demi d'esclavage dans l'île. Le 19 octobre 1848, en compagnie du procureur Massot, il préside la séance officielle d'enregistrement du décret du 27 avril.
Le tableau d'Alphonse Garreau, qui était également professeur au collège de Saint-Denis, est sans doute l'un des premiers exemples de construction d'une iconographie républicaine qui érige en symbole non plus seulement des idées, mais les journées et les événements qui accompagnèrent l'avènement de la IIe République. On pourra comparer cette représentation de l'abolition de l'esclavage avec d'autres allégories créées à cette époque, notamment les allégories de la Liberté, figure féminine triomphante, debout sur un char accompagnée d'un ancien esclave brandissant une chaîne brisée (Anniversaire de la République universelle et sociale, lithographie de 1848, Archives départementales de La Réunion). On pourra également la rapprocher également du tableau d'Auguste-François Biard, La Déclaration de l'abolition de l'esclavage, le 27 avril 1848, allégorie illustrant l'oubli du passé et la réconciliation sociale.
Marie-Hélène THIAULT
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Posté le 08/01/2006 à 14:29:02 (
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