- Algérie/France
Assainir le débat algéro-français ("El Watan", Sadek Hadjeres)
Assainir le débat algéro-français (
Algérois (vers 1900)




Histoire et civilisation
Assainir le débat algéro-français (extraits)

Sadek HADJERES



Dans les derniers mois de 2005, les semaines brûlantes vécues par plusieurs grandes villes de France, l'indignation soulevée par une ridicule loi prétendant régenter l'écriture de l'Histoire, les tensions périodiques et médiatiques dans les relations algéro-françaises, la montée des peurs et des préjugés entretenus contre les «teints bronzés», les replis identitaires et les tentations du 'tout" sécuritaire, tout celà s'est ajouté à l'impact permanent des drames vécus par les peuples irakien et palestinien.


Cet ensemble de faits a plongé dans une inquiétude partagée tous ceux qui souhaitent de part et d'autre, dans l'intérêt mutuel de leurs peuples, une situation plus apaisée dans l'espace méditerranéen. Pas besoin d'être grand analyste pour constater que l'éruption spectaculaire des malaises souterrains en France, sont objectivement et subjectivement un héritage de l'ère coloniale, vécu et ressenti de façon plus aiguë par les plus jeunes, les plus traumatisés par leurs problèmes sans horizons de solutions.
(...)


Les dessous de la mission civilisatrice
Dans le monde entier et depuis des décennies, quand on parle de colonialisme, la cause est entendue et jugée. La tendance des chefs d'Etat, des diplomates et des publicistes est plutôt à parler d'une nouvelle ère de décolonisation et de coopération, même si des pratiques tortueuses s'efforcent de perpétuer les dépendances sous des formes plus subtiles. Pourquoi alors des parlementaires français ont-ils appelé à fabriquer une «Histoire» revancharde qui pourrait devenir le socle idéologique d'une reconquête néocoloniale ? La mission civilisatrice n'avait-elle pas servi au dix-neuvième siècle de prétexte aux régimes royaliste puis républicain français, proclamant faire œuvre "humanitaire" sous d'autres cieux pendant qu'ils massacraient leurs propres ouvriers sur les barricades parisiennes, à plusieurs reprises qui correspondaient comme par hasard aux épisodes successifs de notre asservissement ou de nos insurrections ?

À la base de la campagne révisionniste et pro-colonialiste, on a évoqué des manœuvres électoralistes, des rivalités au sein de la majorité du parlement ou du pouvoir français en matière de politique intérieure. C'est une des explications plausibles. Y a-t-il eu aussi à la base un effet d'atavisme prédateur, ou encore de mimétisme envers la façon dont les USA ont cru pouvoir démocratiser et civiliser l'Irak ? Référence douteuse, qui nous rappelle le pillage des musées de Bagdad et de ses trésors uniques des civilisations mésopotamienne, arabe et universelle. Exploit qui eut ses antécédents européens, avec l'accaparement en 1830 du Trésor des Deys d'Alger par des généraux de la conquête et des personalités politiques parmi les plus influents de France. Comme pour le pétrole irakien aujourd'hui, ce fut le prélude à l'accaparement massif des ressources naturelles et humaines de l'Algérie entière.

Dans tous les cas, les bombements de torse des laudateurs du colonialisme cachent une déroute intellectuelle et psychologique. Dans l'incapacité de s'appuyer sur des faits historiquement fondés, il ne leur reste qu'à agiter la nostalgie du bon vieux temps, celui que De Gaulle avait appelé le temps de la marine à voile, des lampes à huile et de «l'Algérie de papa». En même temps que se réveillent en eux les instincts agressifs induits par l'offensive néo-libérale mondiale, leur attitude est aussi un sursaut d'amertume. Car les slogans et les vieilles thèses des bons colonisateurs sont en chute libre dans les nouvelles générations françaises. Il est révolu, et pour toujours, le temps où les affiches de la propagande coloniale, celles des "sidis" en gandoura baisant la main des officiers occupants ou des bons sauvages africains souriants, trônaient dans les musées ou expositions coloniales. Ces vieilleries, pas tout à fait éteintes et se survivant sous des formes atténuées, en ont quand même pris un bon coup, à partir du moment où dans une mémoire française anesthésiée jusque là par les images d'Epinal, se sont installées de plus en plus les visions d'horreur d'une guerre de napalm et de tortures contre un peuple en guenilles ou contre ses élites formées aux idées universelles de Liberté.

«N'y a plus bon banania»
L'amertume des partisans d'une Histoire coloniale qui enjoliverait le cauchemar séculaire de nombreux peuples de la planète, peut s'expliquer. Leurs slogans favoris et les vieilles thèses (les colonisés, frustes et primitifs mais bonifiés grâce à la cravache et quelques avantages, pas trop quand même, des mettes leur sffisent),sont en perte de vitesse. Il suffit de constater la soif de vérité, les sentiments d'indignation et de générosité, les interrogations pertinentes des milliers de jeunes lycéens français au cours des conférences-débats avec des témoins-acteurs ou des historiens sérieux de la guerre d'Algérie. Ce phénomène a son équivalent et s'amplifie aussi dans la jeunesse et l'opinion algériennes, qui admettent de moins en moins les approches manichéennes de notre légitime et mémorable guerre d'indépendance, quand elles tentent de masquer les insuffisances ou les dérives dont fut victime notre mouvement national de libération. La jeunesse de nos deux pays a besoin d'un rétroviseur critique pour aller de l'avant de façon plus sûre.

Les jeunes partout souhaitent pouvoir construire un avenir commun débarrassé des méfaits, des haines et des désastres du passé qui resurgissent d'autant plus violemment qu'ils sont occultés. C'est là qu'une Histoire véridique et la plus rigoureuse possible peut donner ses fruits les plus bénéfiques, aider à comprendre et réfléchir à l'avenir. Est-il productif pour la France et pour ses intérêts les plus légitimes, de justifier les errements passés des dirigeants qui l'ont fourvoyée dans l'aventure coloniale, en cherchant à les rééquilibrer par les retombées collatérales positives, vraies ou supposées ? Celles-ci, à vrai dire et pour l'essentiel, n'ont été bonnes que pour une minorité européenne et encore d'une façon inégale. Les retombées vertueuses pour les Algériens n'entraient en aucune façon dans les motivations et les plans stratégiques des concepteurs ou des bénéficiaires en chef de la colonisation. Elles ne caractérisaient pas non plus la pratique des porteurs de baïonnettes, des administrations répressives ou des gros colons et autres affairistes experts en l'art de «faire suer le burnous».

Les quelques retombées positives ont été arrachées à cette sainte alliance (des armes, de l'administration et de la finance) contre son gré. Elles ont été le résultat d'actions solidaires entre les organisations et les opinions représentatives de la société arabo-berbère-musulmane et les courants et personnalités françaises qui ont honoré en actes les valeurs de liberté et d'égalité de leur république. Les positions solidaires et généreuses de ces derniers ont valu à ces secteurs de l'opinion d'être réprimés, comme le furent des communistes européens acquis à l'algérianité et au combat de leurs camarades musulmans jusqu'aux sacrifices extrêmes, mais aussi des israëlites ou des chrétiens français considérés par les gros colons comme des traîtres à la France ou des renégats, à l'instar de Mgr Duval qu'ils traitaient de Mohammed Duval, ce dont ce dernier se sentait plutôt honoré.
Écrivons ensemble une Histoire véridique !

Messieurs les hommes politiques ou publicistes apologues d'une histoire belle et univoque du colonialisme, prenons donc au mot votre souci déclaré de rééquilibrer «officiellement» l'Histoire par des données objectives. Nous vous invitons dans ce cas à exhumer (nous vous aiderons à les diffuser) les actes et les écrits de personnages que vous ne pouvez pas récuser car ils sont des vôtres : généraux et officiers de la Conquête, (dont nombreux avaient fait deux décennies auparavant leurs premières armes sous Napoléon dans la guerre atroce menée contre le peuple espagnol), rapports confidentiels ou non des administrations françaises à tous les niveaux, bilans d'exploitation des grandes sociétés coloniales, articles de presse, relations de voyage des écrivains et artistes de renom etc.

Faisons connaître en grand les oeuvres et les prises de position des théoriciens de la colonisation, par exemple la correspondance adressée aux dirigeants français de la conquête coloniale entre 1830 et 1840 par Alexis de Tocqueville, découvreur et théoricien profond de la démocratie en Amérique. A l'instar de sa complaisance envers ce qu'il vit pratiquer contre les Indiens d'Amérique, il préconisait durant la conquête de l'Algérie d'éradiquer par les moyens de la destruction et de l'extermination toute possibilité d'émergence ou de développement endogène d'une civilisation urbaine. Court-circuiter la lente montée d'un mouvement de réforme endogène et de modernité dans les pays de religion et de culture musulmane fut d'ailleurs une préoccupation récurrente des agressions et menaces coloniales, comme ce fut le cas contre les efforts de Kheireddine en Tunisie, de Mehemet Ali en Egypte, sans parler du rejet des modestes réformes revendiquées par Benbadis, le Congrès musulman et Ferhat Abbas dans l'Algérie des années trente.

En conclusion, deux choses
Si vous souhaitez vous inspirer de Tocqueville jusqu'au bout, dépassez la crudité et la cruauté de ses projets initiaux et rejoignez sa lucidité géopolitique ultérieure. Car notez le bien, après ses déconvenues, il a eu la franchise de constater, même s'il n'a pas eu le cœur de le regretter, que l'Algérie après la conquête était tombée dans un état de barbarie plus grand qu'avant l'arrivée des troupes coloniales. Les peuples du «Grand Moyen Orient» et d'Afrique, tant visés par la stratégie démocratisante et civilisatrice des USA remarquablement illustrée en Palestine et en Irak, pourraient alors saluer l'amitié et la sagesse d'une France qui ouvrirait des horizons de coopération autant bénéfiques au Nord qu'au Sud de la Méditerranée. Je vous souffle une deuxième chose à laquelle vous n'avez pas pensé. Elle est pourtant d'une importance capitale. C'est la meilleure et la plus belle des retombées positives de la colonisation.

Sans le vouloir, la colonisation a mis en place les facteurs de sa propre destruction. Elle a permis en particulier (tout en le regrettant) à une minorité d'Algériens, intellectuels et ouvriers, ainsi que soldats incorporés dans l'armée française, de prendre contact avec les orientations, les valeurs et les militants français et mondiaux de la liberté, de la démocratie et du progrès social. C'est de l'école française et d'un grand nombre de ses instituteurs, parallèlement aux medersas libres qui ont réussi à voir le jour malgré l'hostilité des autorités coloniales, qu'ont surgi la maturation du mouvement national et sa flamme libératrice. Faisons en sorte que cette flamme et les idéaux humanistes qui ont guidé le peuple français éclairent à nouveau pour tous des chantiers de construction communs et complémentaires, de chaque côté d'une Méditerranée ouverte à la libre circulation et aux échanges humains, commerciaux et culturels dans les deux sens.

Sadek Hadjeres
El Watan (Alger), 4 janvier 2006



- source de cet article :
http://www.elwatan.com/2006-01-04/2006-01-04-33667

- iconographie :
http://www.algerie.info/frame.php



***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/01/2006 à 00:21:43 (id:14841)
La presse algérienne après l'annonce de réécriture de la loi du 23 février 2005
La presse algérienne après l'annonce de réécriture de la loi du 23 février 2005
quartier de la Bouzareah (Alger) en 2005




Chirac corrige la copie de sa majorité sur la colonisation


revue de la presse algérienne


Après l'annonce, faite par le président français, d'une révision de la loi évoquant le "rôle positif" de la colonisation, la presse algérienne revient sur cette loi votée par les parlementaires français le 23 février 2005 et qui avait jeté un froid sur les relations franco-algériennes.
Courrier international - 6 janv. 2006


"La loi de la honte, glorifiant la colonisation, continue de susciter des réactions, aussi bien en Algérie qu'en France et dans les Territoires d'outre-mer", souligne L'Expression, qui consacre sa une à ce sujet et titre : "Chirac cède aux pressions".
Le quotidien algérien insiste sur "la levée de boucliers côté algérien, et notamment l'exigence faite par les hautes institutions de l'Etat à la France officielle de demander pardon au nom de la France coloniale". Le journal rappelle que c'est à l'initiative d'un député UMP, le parti au pouvoir en France, que la loi du 23 février 2005 a été adoptée "en catimini" par le Parlement français. Mais, par la suite, cette loi "a suscité colère et émotion aux Antilles, où le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui est aussi président du parti majoritaire, a dû reporter un voyage prévu début décembre". Cependant, poursuit L'Expression, "le 29 novembre 2005, les députés UMP, alors soutenus par le gouvernement, ont refusé de modifier le texte comme le proposaient les socialistes".


La Tribune, qui fait également sa une sur "la réécriture de la loi du 23 février", relève pour sa part l'indignation exprimée en France par des "historiens, universitaires, associations des droits de l'homme et autres partis politiques de gauche, [qui] exigent l'abrogation de cet article". Le journal signale "la pétition lancée sur un site Internet par les partis de gauche et d'extrême gauche français, signée par plus de 44 000 personnes". Les initiateurs de cette action veulent "impliquer des associations" et "donner une suite à cette mobilisation, par l'organisation d'une manifestation envisagée pour la fin du mois de janvier", précise l'article.

Le sujet est aussi en première page de Liberté, qui rappelle les "mots très durs" du président algérien, Abdelaziz Bouteflika, lequel avait qualifié cette loi de "cécité mentale qui confine au négationnisme et au révisionnisme". Le journal prévoit désormais un nouveau départ dans les relations franco-algériennes, car "même si le FLN [le parti au pouvoir] tient à obtenir la repentance de la France, le président Bouteflika, artisan du réchauffement algéro-français, est actuellement plus disposé à renouer les fils du contact".

Dans son éditorial, Liberté qualifie la nouvelle initiative de Chirac, qui a demandé au président de l'Assemblée nationale, Jean-Louis Debré, de présenter une proposition de loi "qui rassemble et apaise les esprits", de "geste fort" de la part du chef de l'Etat français, "piégé par sa propre majorité" et obligé de mettre un terme à "une controverse improductive". Le quotidien conclut sur un ton optimiste : "Cette réécriture, dont on attend qu'elle reconnaisse la mémoire du combat pour l'indépendance de notre pays, est une manière de remettre les relations entre Alger et Paris sur les rails."

"Le président de la République française ne fait que répercuter les divisions que vit la droite française depuis longtemps déjà", estime pour sa part La Nouvelle République. Le journal relève la "logique de confrontation" qui règne entre le président français et l'UMP, dirigée par Nicolas Sarkozy. Mais, poursuit La Nouvelle République, "il semble que ce soit la voie du compromis qui l'emporte entre les deux parties, puisque même le ministre de l'Intérieur [français] s'est dit favorable à la réécriture de l'article".

Quant aux relations extérieures de la France, le quotidien algérien estime que "la question reste entière". Car si "les pays qui étaient ou qui continuent d'être des colonies françaises" attendaient dans un premier temps de voir le président Chirac pousser à l'abrogation pure et simple de la loi, aujourd'hui, tout le monde est en attente de "la manière dont la nouvelle rédaction sera faite, pour voir comment il est possible de ne pas reconnaître un rôle positif à la colonisation tout en le faisant. Autant danser sur la corde raide."

Hoda Saliby


- source de cet article :
http://www.courrierinte...ovenance=france&bloc=01

- iconographie :
http://www.courrierinte...ovenance=france&bloc=01



***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 07/01/2006 à 23:20:21 (id:14836)
Les déchirures des intellectuels algériens (Annie Cohen-Solal)
Les déchirures des intellectuels algériens (Annie Cohen-Solal)
Annie Cohen-Solal en 2005




Les déchirures des intellectuels algériens

La loi sur «le rôle positif de la colonisation» provoque
malaise et questionnements

Annie COHEN-SOLAL



Depuis le processus de démocratisation de 2003, l'Algérie est un pays surinformé. Les quotidiens y prolifèrent, en langue française et en langue arabe, avec des noms comme l'Authentique, l'Expression, le Citoyen, la Voix de l'Oranie, le Maghreb, Liberté, Al Ahdath, Al Ayam, El Khabar, El Massa, El Youm, El Watan, la Nouvelle République, la Tribune, El Moudjahid, etc. Pour la seule ville d'Oran, ils se chiffrent à plus d'une quinzaine. Et les nuées d'antennes paraboliques s'accrochent aux balcons et aux toits des maisons, comme autant d'oreilles qui se tendent pour capter la rumeur du monde. Dans ce pays aujourd'hui déboussolé par les incertitudes sur la maladie de son Président, et qui demande plus de transparence à cet égard, les troubles dans les banlieues françaises et le choix de l'utilisation de la loi d'exception ont été observés de très près par l'opinion publique. Mais, depuis quelques semaines, c'est l'article 4 de la loi du 23 février 2005 qui provoque l'indignation chez les intellectuels algériens qui analysent, jugent et ripostent.

Certains reprennent l'axe Fort-de-France-Alger, qui fut naguère celui de Frantz Fanon, médecin psychiatre, né à Fort-de-France, et qui, nommé en poste à l'hôpital de Blida, devint dans les années 50, l'un des théoriciens de la révolution algérienne et forma des hommes tels que Houari Boumédiène, Ferhat Abbas, Ahmed Medgui ou encore Abdelaziz Bouteflika (l'actuel Président algérien). Ainsi, l'éditeur Sofiane Hadjadj diffuse et commente la lettre ouverte envoyée par Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant au ministre de l'Intérieur : «Il n'est pas concevable qu'une telle Nation ait proposé par une loi (ou imposé) des orientations d'enseignement dans ses établissements scolaires, comme aurait fait le premier régime autoritaire venu, et que ces orientations visent tout simplement à masquer ses responsabilités dans une entreprise (la colonisation) qui lui a profité en tout, et qui est de toutes manières irrévocablement condamnable...»

D'autres, comme l'historien Daho Djerbal, directeur de la revue Naqd, poursuivent leur travail de réflexion sur l'histoire coloniale, et se penchent avec inquiétude sur cette pénétration intempestive des politiques dans l'espace des historiens : «Que représente l'article 4 de la loi du 23 février 2005 ? nous explique-t-il. Dans le meilleur des cas, c'est du cafouillage entre l'UMP et le président de la République. Dans le pire des cas, c'est de la perversité. En tout cas, il y a certainement, quelque part, quelque chose qui cloche dans la transmission des décisions politiques au niveau de l'UMP. La guerre d'Algérie reste de l'ordre du refoulé dans la conscience française et cela génère pour la société française des réactions compulsives ; celles-ci continueront de l'agiter tant qu'elle n'aura pas mis en parole son passé, dans lequel toute une génération, que ce soit directement ou indirectement, a mis les mains. D'ailleurs, le problème posé par les banlieues est un problème posé par une partie du corps social français que l'on continue à considérer en France comme un élément exogène, alors que certains d'entre eux sont là depuis trois générations.»

«Je le répète depuis longtemps mais personne ne m'écoute, nous déclare pour sa part le romancier Boualem Sansal, si les Français et les Algériens que l'histoire a intimement liés dans le pire, veulent se libérer et aller vers le meilleur, ils doivent se mettre ensemble pour dénouer le drame et s'ouvrir à une vraie amitié, sans freins ni rétroviseurs. Il va de soi que la France qui a une histoire brillante mais pas mal de chapitres noirs, doit engager le débat avec toutes ses anciennes colonies et ses actuels départements d'outre-mer. Alors, créons vite un collège de sages et parlons, l'Histoire ne tardera pas à nous dire tout ce que nous devons savoir de l'avenir.»

Après les douleurs de la décennie difficile, l'élection du président Bouteflika en 2003 a permis aux Algériens de s'engager dans une période démocratique de leur histoire, dans laquelle vint heureusement s'insérer le traité d'amitié avec la France. Et, depuis deux ans, stimulés par cette ouverture, les intellectuels de ce pays ont commencé à retisser quelques liens avec la France, comme l'atteste par exemple la publication, cosignée par Mohamed Harbi et Benjamin Stora, de l'ouvrage a Guerre d'Algérie, la fin de l'amnésie 1954-2004. Et puis voici qu'en quelques semaines de cet automne 2005, la crise des banlieues ­ et toute sa cohorte de révélations sur la situation des immigrés en France ­, le recours à la loi d'exception, les déclarations provocatrices du ministre de l'Intérieur et surtout cet inadmissible article 4 de la loi de février 2005 semblent anéantir tous les progrès et forcent les intellectuels algériens à se demander si, malheureusement, ils ne sont pas revenus à la case départ !

L'écrivain Brahim Hadj Slimane, s'interrogeant sur le rôle politique de l'intellectuel algérien aujourd'hui, cherche des modèles auprès de Vaclav Havel ou des Latino-Américains qui ont mené un combat démocratique contre les dictatures dans leur pays. «Je me reconnais totalement dans la position de Jean-Paul Sartre concernant l'engagement nécessaire de l'intellectuel», lui répond Abderrezak Adel, économiste en poste à l'université de Constantine. «L'intellectuel engagé, militant, qui s'inscrit dans la politique de l'immédiat, c'est la seule dimension juste. Au niveau mondial, la tendance à l'intrusion de l'intellectuel dans les espaces politiques renvoie à l'émergence, la montée, du combat pour la démocratie, comme valeur universelle. En Algérie et dans les pays arabes en général, le nationalisme et le populisme ont phagocyté, d'un certain point de vue, toutes les velléités intellectuelles qui pouvaient se cristalliser et apparaître comme des pôles d'idées, et cette identification au populisme a créé un vide.»

Pour leur part, on le voit, les quinquas algériens fourmillent de références culturelles, semblables à celles de leurs homologues européens, mais enrichies par les ruptures et les distances. C'est le professeur Ismail Abdoun qui admet que Sartre l'a libéré de sa «saharianité». C'est Omar Mehibel qui, dans El Watan, consacre une page entière à Jacques Derrida, un an après sa disparition, en rappelant que «né à Alger (El Biar) en 1930 dans une famille juive, décédé à Paris en 2004, Derrida a toujours gardé une nostalgie non exprimée vers ce pays d'enfance si proche, si lointain qu'est l'Algérie». C'est Lounes, le magnifique érudit kabyle de la librairie El Ghazali à Alger, qui récite impeccablement la prose de Mouloud Mammeri, une prose qui, dans une ironique virtuosité, se calque et se décalque sur celle des grands classiques français, en écho à La Fontaine ou à Bossuet. C'est le cinéaste et écrivain Abderrahmane Djelfaoui qui rappelle avoir consulté la collection complète des Temps modernes dans la bibliothèque de son père. C'est Leïla Benali qui, rappelant sa lecture du Premier Homme, le roman posthume d'Albert Camus, signale ces phrases indéchiffrables laissées entre parenthèses par les éditions Gallimard. «Ces phrases, moi-même j'ai pu les déchiffrer, parce que j'ai grandi à Belcourt où est né Camus. Mais, apparemment, personne à Paris n'a pu faire ce travail et j'ai été un peu vexée pour mon quartier.» Que représentent-ils, avec leur mémoire bouillonnante, sinon une société civile qui cherche à reconstruire une mémoire historique abîmée, un passé artificiellement déchiré par l'histoire officielle de leur pays ?

Car l'historiographie algérienne, comme le signalait récemment Mohamed Harbi sur les ondes de France Culture, a imposé «aux historiens et aux sociologues de discuter du social algérien en termes de rupture» et, pour les générations des vingt, trente et quarante ans, l'histoire de l'Algérie, enseignée à l'école, a commencé avec son indépendance en 1962. Pour les années qui précédèrent, ils n'ont rien étudié officiellement. Le décalage en termes de mémoire historique est donc immense entre ces Algériens qui ont fait leurs études dans les premières années de l'indépendance et ceux qui, ayant grandi au cours des années de la colonisation française, avaient appris à aimer les poèmes de Du Bellay et de Ronsard, à dessiner le cours de la Loire, à mémoriser les dates du règne de Louis XIV, mais pour lesquelles l'histoire de leur propre territoire était, de manière scandaleuse, rigoureusement effacée et niée.

De fait, entre les déchirures de l'historiographie algérienne et les différentes strates de silences imposées par l'histoire officielle française, les intellectuels algériens se trouvent face à de nombreuses et délicates batailles à livrer. «Entre la parole des Sartre, Barrat, Jeanson, Audin, Mandouze, etc., et la génération d'aujourd'hui, il y a un hiatus», analyse encore Daho Djerbal au sujet des silences français sur la guerre d'Algérie. «Quelque chose n'a pas été transmis, c'est la dénonciation de l'innommable, et cette lacune crée une situation malsaine à laquelle il faut à tout prix remédier. Il faudrait faire ce qu'ont fait les intellectuels de l'indignation : aller chercher ce qui gît dans la conscience politique française. Mais où sont passés aujourd'hui les intellectuels de l'indignation ?»

Dans ce contexte, on comprend bien que l'«histoire positive de la colonisation» que prétend imposer l'article 4 de la loi du 23 février 2005 dans les manuels scolaires français provoque incompréhension et consternation chez les intellectuels algériens. D'autant qu'ils partagent avec les Antillais une spécificité qui les rend hypersensibles aux moindres secousses qui se produisent des deux côtés de la Méditerranée. «Nous sommes des métis, des métis culturels», déclarait encore récemment Mohamed Harbi. «Mais ce métissage culturel est la manière algérienne d'aborder le problème de la modernité, parce qu'en réalité notre modernité a commencé avec la colonisation».

Annie Cohen-Solal, universitaire, Caen et EHESS-Paris
Libération, 22 décembre 2005



***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 06/01/2006 à 10:31:29 (id:14595)
Paris voulait l’amnistie et l’amnésie - août 2005 (Guy Pervillé)
Paris voulait l’amnistie et l’amnésie - août 2005 (Guy Pervillé)
Saïda (Algérie), la colonne Lamoricière



«Paris voulait l'amnistie et l'amnésie»

Guy Pervillé, universitaire, analyse les querelles de mémoire
sur la guerre d'Algérie

Guy PERVILLÉ



Professeur d'histoire à l'université de Toulouse-Le Mirail, Guy Pervillé a publié notamment Pour une histoire de la guerre d'Algérie (Picard, 2002). Il a refusé de signer la pétition des historiens contre la loi du 23 février 2005 exigeant l'enseignement «positif» de la colonisation [1].

- La polémique sur les responsabilités de la France vis-à-vis de l'Algérie commence par les chiffres. Peut-on évaluer les pertes dans le camp algérien, entre 1954 et 1962 ?
- Il y a eu des dénombrements précis pour les victimes dans le camp français. Il en existe aussi dans le camp algérien, mais ils sont davantage soumis à des présupposés idéologiques. Les militaires français ont évalué les pertes chez les Algériens musulmans à 143 000 morts (évaluation portée à 200 000 morts par le général de Gaulle). Les historiens français les ont estimés à moins de 300 000, voire moins de 250 000 morts. Le nombre retenu en 1974 par le ministère algérien des Anciens Moudjahidin est proche : 152 833 tués sur 336 748 combattants de l'ALN et militants du FLN. Il n'y a aucun nombre sûr, mais il existe un accord approximatif en dehors des propagandes.

- Mais on entend des chiffres beaucoup plus élevés ?
- Le nombre officiel, côté algérien, est de 1,5 million de morts. Par ailleurs, les démographes qui ont travaillé sur le premier recensement algérien de 1966 ont fait remarquer la difficulté à discerner les pertes de la guerre, ce qui ne plaide pas pour un bilan aussi élevé. Il est sans doute moins lourd qu'on le supposait, bien qu'il reste terrible. En fait, le gouvernement algérien a valorisé certains morts, les combattants et les militants, plutôt que d'autres, car officiellement, tous les Algériens avaient résisté à la France, sauf une poignée de traîtres.

- Et les pertes dans le camp français ?
- Les bilans sont assez précis. Ils font état, jusqu'au 19 mars 1962, d'environ 24 000 morts militaires, et pour les civils de 19 166 tués, dont 16 378 musulmans et 2 788 Européens, de 21 211 blessés dont 13 670 musulmans et 7 541 Européens, et de 13 671 disparus dont 13 296 musulmans et 375 Européens.

- Et pour les harkis ?
- Les estimations des associations de rapatriés vont jusqu'à 150 000, nombre fondé sur une tentative de bilan du sous-préfet Robert [2], en poste à Akbou en Kabylie. Jean Lacouture, en novembre 1962, a fait état de plus de 10 000 enlevés et tués. L'historien Gilbert Meynier cite des évaluations militaires de 6 000 ou 7 000 à 10 000 morts. Il n'existe aucune certitude.

- Comment peut-on qualifier les actes qui ont frappé les victimes du côté algérien : crime de guerre, crime contre l'humanité ?
- Je crois qu'on peut rechercher des crimes de guerre lors du conflit algérien, c'est-à-dire la violation des lois de la guerre, envers les combattants, les prisonniers ou les populations civiles, dans le but de gagner la guerre, mais on en trouvera des deux côtés. Rechercher des crimes contre l'humanité revient à tenter d'obtenir une victoire idéologique sur l'ancien adversaire en le privant de toute excuse. A partir du 8 mai 1995, à la veille de l'implication directe de la France dans le conflit interne à l'Algérie par les attentats de Paris, on voit apparaître la demande de reconnaissance par la France de crimes contre l'humanité commis depuis 1830. On peut s'interroger sur la signification exacte de cette coïncidence.

- Pourtant lors des accords d'Evian, les deux parties s'étaient entendues pour une amnistie ?
- Le gouvernement français voulait l'amnistie et l'amnésie. Les Algériens ont accepté l'amnistie, mais le FLN ne la voulait pas vraiment pour les harkis .

- Quand le débat a-t-il rebondi ?
- Au milieu des années 1980, lorsque l'avocat de Klaus Barbie, Jacques Vergès, fait un parallèle entre la torture de la Gestapo et celle de l'Armée française. Et surtout au milieu des années 1990, lorsque Jacques Chirac reconnaît les crimes de Vichy et, sans l'avoir prévu, rouvre le débat sur l'attitude de la France en Algérie. Car beaucoup de Français interprètent la guerre d'Algérie selon le schéma de la France en 1940-1944, avec un occupant, des occupés et des résistants. En 1997, au procès de Maurice Papon, Jean-Luc Einaudi témoigne sur la répression du 17 octobre 1961. Il déclenche les premières déclarations gouvernementales, notamment du Premier ministre Lionel Jospin, qui rompent le silence officiel. En conséquence apparaissent des plaintes d'anciens du FLN, mais aussi de harkis. Puis en juin 2000, au lendemain d'une visite officielle du président Bouteflika à Paris, qui demande une repentance de la France à Paris, éclate une campagne de révélations sur la pratique de la torture par l'armée française...

- Au vu des polémiques, est-il possible de faire une histoire de la colonisation française en Algérie ?
- Oui. Les historiens algériens et français se connaissent et dialoguent. Le problème, c'est que cette question demeure un enjeu politique. Il n'est pas sûr que les politiques algériens acceptent de renoncer au privilège de dire l'Histoire. Quant aux autorités françaises, elles sont divisées, voire incohérentes. La gauche et la droite unanimes ont reconnu en 1999 le fait que les «événements» étaient bien une guerre. Mais elles ont échoué à se mettre d'accord sur une date officielle de commémoration. Puis la droite a voulu courir deux lièvres à la fois : d'une part, satisfaire les revendications morales et matérielles des rapatriés, et d'autre part, négocier un traité d'amitié avec l'Algérie...

- Mais la loi du 23 février 2005 fixe une version officielle très éloignée des positions algériennes...
- C'est la dernière incohérence. Le gouvernement semble avoir été dépassé par des amendements parlementaires, inspirés par des associations de rapatriés et de harkis, mais il les a acceptés en grande partie. Il faut reconnaître que cette loi de 2005 n'est pas radicalement nouvelle. L'article 4, le plus critiqué, s'inspire de la loi Taubira de 2001 dont le premier article déclare «crime contre l'humanité» l'esclavage et la traite des Noirs commis par les Européens du XVIe au XIXe siècle. Celle-ci pénalise un passé certes très douloureux, mais révolu depuis plus d'un siècle et demi, alors que la définition juridique du crime contre l'humanité part de 1945 [3].

- Avec des positions aussi éloignées, une repentance est-elle possible ?
- En Algérie, la guerre et la colonisation sont une histoire officielle. En France, nous sommes incapables de nous mettre d'accord. Je ne vois pas de solutions sinon emprunter une voie toute différente, comme celle de l'Afrique du Sud, avec les commissions vérité-réconciliation, mises en place après le démantèlement de l'apartheid. La situation est très différente, mais le principe adopté, celui du pardon contre la vérité, est fécond.

Interview publiée par Hervé Nathan dans Libération, mercredi 27 juillet 2005.


[1] Pour connaître mes raisons, voir mes textes («Mon avis sur la pétition des historiens», et «Réponse à Gilles Manceron») dans la rubrique «Mises au point» du présent site (celui de Guy Pervillé).

[2] Mais ce nombre est réduit jusqu'à la moitié par une autre estimation du même auteur.

[3] En réalité, j'avais écrit et je maintiens 1994, date d'entrée en vigueur du nouveau code pénal qui a donné la première définition universelle du crime contre l'humanité en droit français (le statut du tribunal pénal international de Nuremberg lui avait donné une validité limitée aux crimes commis par le régime nazi et ses alliés européens de 1933 à 1945, dont les crimes contre l'humanité). C'est pourquoi la loi Taubira de 2001 me paraît poser un problème juridique majeur.



- le texte de cette interview sur le site de Guy Pervillé :
http://guy.perville.fre...icle.php3?id_article=47

- le livre de Guy Pervillé Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Picard , 2002 :
http://www.amazon.fr/ex...8_4/402-7675618-6708157



***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 06/01/2006 à 10:26:43 (id:14594)
Réponse à Gilles Manceron - 24 avril 2005 (Guy Pervillé)
Réponse à Gilles Manceron - 24 avril 2005 (Guy Pervillé)
Bizerte, régiment de chars de combat




Réponse à Gilles Manceron

dimanche 24 avril 2005

Guy PERVILLÉ



Gilles Manceron m'ayant interpellé à propos de mon avis sur les lois du 21 mai 2001 et du 23 février 2005, et sur ma participation à une initiative du mouvement “Jeune Pied-noir”, je lui réponds afin d'alimenter, comme il le souhaite lui-même, “un débat nécessaire entre historiens, en le fondant sur un échange serein et sans passion”. Je reviendrai plus tard sur le même sujet.


Sur la loi du 21 mai 2001

Gilles Manceron récuse le bien fondé de mes arguments visant la loi du 21 mai 2001 (dite Loi Taubira) [1], qui a reconnu l'esclavage et la traite négrière perpétrés depuis le XVème siècle contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes comme constituant un crime contre l'humanité, et il estime que je me trompe complètement en disant que “cette qualification pénale de faits vieux de plusieurs siècles est un non-sens juridique” . D'après lui, “il ne s'agit pas d'une qualification pénale, puisque aucune loi pénale ne s'applique au passé, au nom du principe juridique fondamental de non- rétroactivité des lois, mais d'une qualification politique et morale qui engage notre société d'aujourd'hui par son regard sur son propre passé et qui donne un cadre pour que l'enseignement prenne en compte cette volonté générale du Législateur, dans le respect du rôle propre de tous les acteurs de l'Education nationale et de la liberté pédagogique fondamentale des enseignants”.

Je reconnais que l'ancienneté de l'interdiction de la traite des esclaves (1815) et de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises (1848) n'impose pas leur oubli et ne rend pas caduque leur condamnation morale absolue : l'Etat a donc le droit d'élaborer une politique de la mémoire à leur sujet dans le cadre de l'Education nationale. Mais le crime contre l'humanité est bien une notion juridique récente, relevant du droit pénal contemporain. Et c'est justement à cause du principe de non-rétroactivité des lois que sa projection rétrospective sur des faits vieux de plusieurs siècles me paraît un non-sens juridique. L'intention juridique et judiciaire, et non seulement morale ou politique, de la loi Taubira était évidente et ouvertement assumée dans sa première version, la proposition de loi déposée le 22 décembre 1998. Son exposé des motifs, au ton très passionné, stigmatisait “la mauvaise foi de ceux qui déclarent que la faute fut emportée par la mort des coupables et ergotent sur les destinataires d'éventuelles réparations”. L'article 5 instaurait “un comité de personnalités qualifiées chargées de déterminer le préjudice subi et d'examiner les conditions de la réparation due au titre de ce crime”. L'article 6 insérait dans la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse un article 24 ter ainsi rédigé : “Seront punis des peines prévues à l'article 24 bis ceux qui auront contesté par un moyen énoncé à l'article 23 l'existence du crime contre l'humanité défini à l'article 1er de la présente proposition de loi” (disposition inspirée de la loi Gayssot, qui avait été condamnée au nom de la liberté des historiens par Madeleine Rébérioux, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme [2]). L'article 7 insérait, dans la même loi de 1881, un autre article autorisant toute association vouée à “la défense des intérêts moraux, la mémoire des esclaves et l'honneur de leurs descendants” à “exercer les droits reconnus à la partie civile en ce qui concerne l'apologie des crimes contre l'humanité tels qu'ils sont établis par l'article 24 ter”. Il est vrai que ces articles 5, 6 et 7 ont été élagués du texte définitif adopté en mai 2001, mais le nouvel article 5 reprend plus discrètement le même contenu que l'ancien article 7.

La définition chronologique et géographique du crime contre l'humanité formulée dans l'article 1er a été élargie, des “populations africaines” de la version initiale à un ensemble de victimes plus vaste : “les populations africaines, amérindiennes malgaches et indiennes”, asservies et déportées “aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'Océan indien et en Europe”. Mais elle est restée limitée à celle des esclavagistes européens, en excluant implicitement celles de l'esclavage et de la traite internes à l'Afrique ou organisée par des trafiquants musulmans. Gilles Manceron rappelle qu'un Etat peut reconnaître un crime qui relève de sa propre responsabilité sans nier pour autant l'existence de crimes semblables commis par d'autres Etats. Mais - outre le fait que l'extension chronologique et géographique du crime reconnu implique l'Europe, et non la seule France - on pouvait logiquement se demander si cette limitation du crime condamné par l'article 1er ne risquait pas de fausser en la tronquant la perspective historique des programmes d'enseignement et de recherche visés par l'article 2 : “Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent”. J'ai peut-être eu tort de reprendre les estimations données par Olivier Pétré-Grenouilleau à la page 12 du Monde daté des 6 et 7 mars 2005 (suivant lequel “11 millions d'Africains furent déportés vers les Amériques de 1450 à 1867. Les traites orientales conduisirent à la déportation de 17 millions de personnes entre les années 650 et 1920” , et les traites internes à celle de 14 millions de personnes dans la même période), sans prendre garde à l'évaluation sensiblement différente donnée par Gilles Manceron à la même page : “du XVIème au XXème siècle, si la traite transatlantique d'origine européenne a fait plus de 11 millions de victimes, la traite transsaharienne d'initiative arabe et africaine en a fait environ 4 millions”. N'étant pas spécialiste de la question, je ne peux pas me prononcer entre ces deux thèses. Et puisque Gilles Manceron assure que le comité chargé par l'article 4 d'élaborer des propositions afin de pérenniser la mémoire de l'esclavage et de la traite négrière (qui viennent d'être remises au gouvernement) a fait du bon travail, historiquement irréprochable, je ne peux qu'en prendre acte et m'en réjouir [3].


Sur la loi du 23 février 2005

Gilles Manceron oppose la loi du 21 mai 2001,”exemple positif qui doit être défendu”, à “l'exemple profondément négatif de celle du 23 février 2005, qui ne procède pas de la même rigueur scientifique et de la même transparence, mais est en grande partie le résultat du travail de lobbying mémoriel d'associations nostalgiques de l'Algérie française”.

Les lois votées depuis quelques années pour façonner une mémoire nationale ont inévitablement des caractères communs en matière de technique juridique, dans la mesure où les plus récentes s'inspirent des plus anciennes et utilisent les précédents créés par celles-ci. C'est pourquoi la critique juridique de la loi du 23 février 2005 faite par le juriste Thierry Le Bars dans le Recueil Dalloz [4] est dans une large mesure valable pour la loi du 21 février 2001. Mais il est vrai que la nouvelle loi, “portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés”, se distingue par son origine et par son contenu.

Cette loi est le résultat d'une négociation entreprise par le gouvernement Raffarin avec un rassemblement d'associations de rapatriés d'Algérie, qui avaient vivement combattu en 2002 le projet de loi instituant le 19 mars comme date de commémoration nationale de la guerre d'Algérie [5] (soutenu par le gouvernement Jospin, adopté le 22 janvier 2002 par l'Assemblée nationale et transmis au Sénat, avant le séisme électoral du 21 avril). Négociation qui aboutit en septembre 2003 à un rapport au Premier ministre du député Michel Diefenbacher, puis à un projet de loi présenté en mars 2004 par Madame Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense [6].

Le projet initial se composait d'un seul article à caractère mémoriel (“La Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l'oeuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d'Algérie, au Maroc et en Tunisie, ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française”) [7], suivi par cinq articles attribuant des indemnisations à diverses catégories de rapatriés (dont je ne traiterai pas ici [8]). Les débats à l'Assemblée nationale et au Sénat furent alimentés par une proposition de résolution du groupe socialiste, “tendant à la création d'une commission d'enquête sur les responsabilités dans le massacre de nombreuses victimes civiles, rapatriées et harkis, après la date officielle du cessez-le-feu de la guerre en Algérie” [9], et par de nombreux amendements, dont le plus important (qui fut rejeté) demandait la reconnaissance officielle de la responsabilité de l'Etat dans ces faits. Le projet initial est ainsi passé de un à cinq articles mémoriels.

L'article 1er du projet, maintenu dans celui de la loi, est complété par un deuxième alinéa dans lequel la Nation “reconnaît les souffrances éprouvées et les sacrifices endurés par les rapatriés, les anciens membres des formations supplétives et assimilés, les disparus et les victimes civiles et militaires des événements liés au processus d'indépendance de ces anciens départements et territoires et leur rend, ainsi qu'à leurs familles, solennellement hommage”. La reconnaissance du mérite des Français rapatriés d'outre-mer est ainsi complétée par une reconnaissance de leurs souffrances et du statut de victimes.

Le nouvel article 2 renforce et précise cette reconnaissance en associant “les rapatriés d'Afrique du Nord, les personnes disparues et les populations civiles victimes de massacres ou d'exactions commis durant la guerre d'Algérie et après le 19 mars 1962 en violation des accords d'Evian, ainsi que les victimes civiles des combats de Tunisie et du Maroc, à l'hommage rendu le 5 décembre aux combattants morts pour la France en Afrique du Nord”. C'est la première reconnaissance officielle des enlèvements et meurtres de nombreux civils français d'Algérie après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, et donc un succès notable pour les associations de rapatriés, même si leur principale revendication, la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat dans ces faits tragiques, n'a pas été satisfaite.

L'article 3 annonce la création d'une “fondation pour la mémoire de la guerre d'Algérie, des combats du Maroc et de Tunisie avec le concours de l'Etat” dans des conditions fixées par un décret en Conseil d'Etat. Sa nature et sa mission restent flous. Leur première formulation dans l'exposé des motifs du projet présenté par Madame Alliot-Marie l'était encore plus :”Une fondation sera créée pour assurer la vérité de leur histoire (celle des Français d'Algérie et des harkis), comme celle de la guerre, la pérennité de leurs traditions et veiller à défendre leur honneur et leur dignité. Elle prendra dans ces domaines la suite des administrations spécifiques”. La confusion n'était pas dissipée dans le rapport présenté le 8 juin 2004 à l'Assemblée nationale par le rapporteur Christian Kert : “Les parlementaires sont en outre très attachés à la création d'une fondation - annoncée dans l'exposé des motifs du projet de loi - dont la mission principale sera de retracer et de mettre en lumière la réalité des événements d'Afrique du Nord, de diffuser auprès du grand public l'histoire et la culture des rapatriés - y compris celles des harkis - et de transmettre l'héritage dont ils sont porteurs”. Pour tenter de dissiper cette confusion entre l'histoire de la guerre d'Algérie et la mémoire des “Pieds-noirs” et des harkis, le premier ministre a chargé le préfet Roger Benmebarek de lui remettre un rapport avant le 15 juin 2005.

L'article 4 de la loi du 23 février 2005, qui a provoqué la pétition des historiens à l'initiative de Claude Liauzu, n'innove pas dans son principe, qu'il emprunte à l'article 2 de la loi Taubira en le paraphrasant. Mais il s'en distingue par son contenu, qui reprend explicitement des éléments empruntés à l'article 1er de la nouvelle loi.

Le premier alinéa : “Les programmes de recherche universitaire accordent à l'histoire de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place qu'elle mérite”, et le troisième (“la coopération permettant la mise en relation des sources orales et écrites disponibles en France et à l'étranger est encouragée”) ne sont pas plus contraignants que les dispositions analogues de la loi Taubira. Mais le deuxième alinéa va plus loin, en reprenant explicitement les idées essentielles de l'article 1er : “Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit”. La lecture faite par la pétition des historiens, suivant laquelle cette loi “en ne retenant que le “rôle positif” de la colonisation, impose un mensonge officiel sur des crimes, sur des massacres allant parfois jusqu'au génocide, sur l'esclavage, sur le racisme hérité de ce passé”, est excessive [10] , mais elle correspond à celle que font spontanément et de bonne foi tous ceux qui découvrent cette loi sans en connaître l'élaboration. Elle est excessive, en ce que la loi du 23 février 2005 n'abroge pas la loi du 21 mai 2001, donc s'y ajoute ; et parce que, son objet étant de reconnaître la mémoire des rapatriés, elle ne concerne pas logiquement la colonisation esclavagiste de l'Ancien régime et sa prolongation jusqu'en 1848 dans les “vieilles colonies” (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Réunion) devenues des départements d'Outre-mer. Et aussi parce que l'expression “en particulier” ne signifie pas “uniquement”. Mais on peut légitimement la comprendre comme synonyme de “tout particulièrement”, ce qui revient à privilégier le “rôle positif” de la colonisation par rapport à ses aspects négatifs, ou même à lui attribuer un bilan globalement positif.

Cette ambiguïté de la rédaction est une faute grave, qui aurait pu être évitée en reprenant certaines formules du même rapport de Christian Kert : “Il n'appartient pas à l'Etat de dire l'histoire, ni de favoriser une lecture des événements plutôt qu'une autre : ces travaux sont le privilège de l'historien. Responsable de la cohésion nationale, il lui appartient par contre de mettre en oeuvre les moyens propres à créer un climat propice à rassembler les Français autour de leur passé, c'est-à-dire de mettre en place les éléments susceptibles de permettre une lecture sereine de l'histoire”. Et plus loin : “La reconnaissance des douleurs et des drames - si forte ces dernières années - ne doit pas aboutir à discréditer l'action française outre-mer dans son intégralité, pas plus que la reconnaissance de l'oeuvre française outre-mer ne doit être envisagée comme un déni des conquêtes et des violences qui l'ont accompagnée”. Et cette faute aurait dû être évitée, en tenant compte de la véhémente pétition “Non à l'occultation des crimes coloniaux français” [11], définissant l'oeuvre “civilisatrice” de la France au Maghreb comme “”une succession terrible de crimes contre l'humanité”, qui avait répondu en 2003 à une proposition de loi reconnaissant “l'oeuvre positive de l'ensemble de nos concitoyens ayant vécu en Algérie pendant la période de la présence française” [12].

Quant à l'article 5 : “Sont interdites : - toute injure ou diffamation commise envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur qualité vraie ou supposée de harki, d'ancien membre des forces supplétives ou assimilées ; toute apologie des crimes commis contre les harkis et les membres des formations supplétives après les accords d'Evian”, il traduit une volonté d'imposer le respect de l'honneur des harkis dans le pays qu'ils ont servi et choisi, mais il ne crée pas de délit spécifique : “L'Etat assure le respect de ce principe dans le cadre des lois en vigueur” [13].

L'ensemble des articles mémoriels de la loi du 23 février 2005 laisse au minimum une impression de perplexité et d'incrédulité. Le texte, rédigé entièrement au présent de l'indicatif, témoigne d'une foi naïve dans la vertu performative de la langue juridique, qui suffirait à transformer l'énoncé d'un voeu en une réalité. Il parle au nom de “la Nation” et prétend “rassembler les Français autour de leur passé”, en oubliant que la guerre d'Algérie a profondément divisé la communauté nationale, entre la majorité qui a voulu y mettre fin par les accords d'Evian signés le 18 mars 1962 par le gouvernement français avec le FLN algérien, et la minorité qui s'est sentie trahie et abandonnée par ces accords. Peut-on croire que “la Nation” dont la majorité des députés avait voté en janvier 2002 le projet de loi faisant du 19 mars la date commémorative de la guerre d'Algérie, a changé d'avis en officialisant en février 2005 la mémoire des rapatriés d'Algérie, avec une vingtaine de participants aux débats et 543 absents [14] ? D'autre part, la loi ne tient pas compte de la place grandissante dans la population française des Français d'origine algérienne, maghrébine, ou africaine, qui sont porteurs de mémoires différentes et souvent antagonistes avec celle des rapatriés d'Algérie, ni du fait que la grande majorité des victimes de la guerre d'Algérie sont très probablement algériennes. Si la politique mémorielle du gouvernement Raffarin est bien celle définie en octobre 2004 (à propos de l'application de la loi Taubira) par la ministre de l'Outre-mer Brigitte Girardin [15] : “La République cherche aujourd'hui à conduire l'indispensable travail de mémoire, en réhabilitant celles parfois conflictuelles, de toutes les populations qui forment notre nation”, faut-il comprendre que la loi du 23 février 2005 en faveur des “Pieds-noirs” et des “Harkis” en annonce une autre en faveur de leurs anciens adversaires, ou que le futur traité d'amitié franco-algérien annoncé pour cette année en tiendra lieu ? Le grand tort de cette loi est de sembler vouloir non seulement réhabiliter la mémoire des “Pieds-noirs” et des “harkis”, mais aussi imposer leur mémoire à la nation entière, et encore fixer une mémoire officielle de la guerre d'Algérie et de la colonisation française. L'ambitieuse politique de mémoire affichée par le gouvernement actuel apparaît en réalité improvisée, confuse et peu cohérente.

Les associations qui veulent représenter [16] les “communautés” appelées “Pieds-noirs” et “Harkis”, et qui veulent réhabiliter leur mémoire ont remporté un succès (bien que leur principale revendication, la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat, ait été refusée), mais ce succès est artificiel et illusoire. En 1998, j'avais publié l'analyse suivante [17] : “De nombreuses associations de rapatriés, de “harkis” et de militaires dénoncent le poids de ce qu'ils appellent la “désinformation” imposée par les “tiers-mondistes pleurnichards”, et réclament une “réécriture de l'histoire” de la colonisation et de la décolonisation.Pour y parvenir, ils souhaitent une intervention des pouvoirs publics, par un grand débat parlementaire et par “la création d'une commission d'historiens afin de rétablir la vérité historique sur la présence française en Algérie de 1830 à 1962”. A supposer qu'une majorité de droite leur donne satisfaction, l'histoire de la colonisation et de la décolonisation française deviendrait un enjeu politique, comme la législation sur l'immigration et le code de la nationalité française. Elle serait alternativement pro-coloniale (comme sous la IIIème et la IVème République) et anticoloniale (comme en Algérie depuis l'indépendance). Ainsi, l'indépendance des historiens qui travaillent en France sur la colonisation et la décolonisation, garantie depuis 1962 par l'absence d'une doctrine officielle en la matière, pourrait être remise en cause”. Cette éventualité, que je jugeais alors “assez peu vraisemblable, faute d'une mémoire nationale cohérente”, est devenue réalité.

Si vraiment l'Etat doit légiférer sur la mémoire pour veiller à la “cohésion nationale” (Christian Kert), pour “consolider notre communauté nationale, construire notre destin commun” en faisant “partager à tous les citoyens français l'ensemble des mémoires qui font la France d'aujourd'hui” (Brigitte Girardin), il faut que ces lois garantissent la liberté du travail des historiens et la conformité des programmes scolaires à la vérité historique établie par leurs travaux. Mais les historiens doivent aussi écouter les revendications des divers groupes qui militent pour la reconnaissance de leurs mémoires particulières, et en tenir compte dans la mesure où elles sont compatibles avec la vérité historique et avec le respect des autres mémoires.

Les souffrances endurées par les Français d'Algérie et par les “harkis” après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 et l'indépendance de l'Algérie sont des faits historiques réels, et l'extrème droite n'est pas la seule à avoir réclamé une enquête sur les responsabilités de ces faits tragiques. Sans oublier les autres victimes de cette période et de l'ensemble de la guerre d'Algérie (dont les plus nombreuses sont des victimes algériennes de la répression française), les historiens doivent contribuer à faire qu'il n'y ait plus de “bonnes” et de “mauvaises” victimes, ni de faits tabous. J'ai tenté de faire le point des connaissances sur la sanglante transition de la souveraineté française à la souveraineté algérienne dans mon livre Pour une histoire de la guerre d'Algérie [18], en essayant de distinguer les responsabilités de l'OAS, celles du FLN, et celles du gouvernement français. Voila pourquoi je n'ai pas cru devoir refuser l'invitation de Bernard Coll et de son mouvement “Jeune Pied-noir” à une rencontre entre des historiens et des témoins sur l'après 19 mars 1962. Mon intention n'est pas de subordonner l'histoire à ses buts politiques : elle est de dire ce que je jugerai devoir dire en tant qu'historien et que citoyen conscient de ses devoirs, pour ne pas laisser croire que les historiens n'ont rien à lui répondre [19].


Pour un débat serein et sans passion

Pour permettre la continuation d'un “débat nécessaire entre historiens, en le fondant sur un échange serein et sans passion”, je termine cette mise au point en rappelant ce que j'ai exactement écrit dans certains des passages de mon article “La revendication algérienne de repentance unilatérale de la France” [20], cités par Gilles Manceron.

Je n'ai pas “accusé” la campagne de presse lancée par Le Monde en juin 2000 (peu après le discours prononcé le 14 juin par le président Bouteflika devantl'Assemblée nationale française) et reprise par L'Humanité et Libération, d'être “une réponse positive aux suggestions du chef de l'Etat algérien, voire une soumission à sa volonté”. J'ai écrit : ”Ce discours a été presque immédiatement suivi par une campagne de presse sur le thème “La France face à ses crimes en Algérie”, lancée dès le 20 juin par Le Monde[i], puis reprise par [i]L'Humanité, et dans une moindre mesure par Libération, qui semblait être une réponse positive aux suggestions du chef de l'Etat algérien, voire une soumission à sa volonté. C'est tout au moins ainsi qu'elle fut ressentie et interprétée par les défenseursde l'Algérie française et de l'armée française, par exemple le journaliste de droite Claude Jacquemart dans sa contribution au Livre blanc de l'armée française en Algérie”. Et un peu plus loin : “Nous ne sommes pas en mesure de vérifier ou d'infirmer l'interprétation de ses origines citée plus haut. Mais il nous semble nécessaire de la nuancer quelque peu”.

De même, je n'ai pas repris à mon compte les accusations du Livre blanc en écrivant que “Le Monde n'a cessé d'entretenir par ses révélations, ses accusations et ses éditoriaux une campagne d'opinion unilatérale”. J'ai tenté de restituer fidèlement l'évolution de son attitude. Qu'on me pardonne cette longue auto-citation :

“On a oublié que la première réaction du Monde au discours du président algérien avait été nuancée, et même critique envers la position algérienne. L'éditorial du 17 juin 2000 sur «L'Algérie et la Franc », publié au verso du discours présidentiel, se félicitait comme Abdelaziz Bouteflika que la France eut enfin décidé de reconnaître la guerre d'Algérie comme telle : «La France a mis longtemps à regarder en face cette guerre et son passé colonial. Sans doute n'a-t-elle pas encore fait tout le chemin qu'exige ce travail de mémoire, notamment en regardant en face l'usage de la torture par l'armée de la République». Mais la suite et la fin n'étaient pas faits pour lui plaire : «Mais peut-être l'Algérie a-t-elle trop longtemps aussi avancé ce passé colonial pour se refuser à toute autocritique, à toute réflexion sur son propre passé ; elle s'est ombrageusement réfugiée derrrière l'argument de son absolue souveraineté quand on osait la contester sur tel ou tel chapitre. Pour panser les plaies, les traumatismes profonds de la guerre civile que l'Algérie vient de connaître, le président Bouteflika veut parier sur l'oubli ou imposer a posteriori une version unilatérale, trop simple, des événements. On lui souhaite les plus grands succès dans sa juste volonté de réformer une économie aussi parasitée que le fut celle de l'URSS. Mais il se trompe en voulant faire l'impasse d'un travail de mémoire que les Algériens réclament, ou réclameront un jour ou l'autre. La mémoire a les mêmes exigences des deux côtés de la Méditerranée.» [21]

Le changement d'orientation effectué quelques jours plus tard n'en est que plus étonnant. Pendant de nombreux mois, Le Monde n'a cessé d'entretenir par ses révélations, ses accusations et ses éditoriaux une campagne d'opinion unilatérale, dont il donnait le ton par des titres à la une tels que «La France face à ses crimes en Algérie» et «Comment juger nos crimes en Algérie ?». Comme l'a remarqué Daniel Rivet, «la lecture du Monde depuis juin 2000 installe le lecteur dans le malaise. Une fixation s'y opère sur la torture, les viols, les sévices exercés par la seule armée française au cours de la guerre d'Algérie. Les autres dimensions de la guerre sont occultées» [22].

Puis il est revenu à une ligne plus équilibrée dont témoigne l'éditorial des 30 juin-1er juillet 2002 : «La France officielle ne tient pas encore sur l'Algérie - la colonisation, la guerre, la torture - le discours de vérité qu'elle tient sur Vichy. Une partie du racisme anti-maghrébin en France vient se loger, se nourrir, dans ce refus d'assumer un épisode déterminant de notre histoire contemporaine. De son côté, la jeune Algérie commence à peine à se dépouiller d'une histoire officielle mensongère, faite de mythes que le FLN va longtemps exploiter. Ils expliquent une partie du désarroi de la population algérienne quand elle confronte cette histoire à la réalité d'aujourd'hui» [23].

J'approuve cette analyse.

Guy Pervillé




[1] A lire sur les sites internet de l'Assemblée nationale et du Sénat. Cette proposition de loi a été co-présentée par le leader socialiste Jean-Marc Ayrault et son groupe, et la loi a été signée par les ministres du gouvernement Jospin et par le président de la République Jacques Chirac.

[2] Voir ses deux tribunes libres dans la revue L'Histoire, n°138, novembre 1990, pp. 92-94, et n° 192, octobre 1995, p.98, qui sont plus actuelles que jamais.

[3] Je constate néanmoins que l'analyse d'Olivier Pétré-Grenouilleau rejoint la mienne. Voir l'interview d'Olivier Pétré-Grenouilleau par Dominique de Laage, "Les chaînes de la mémoire", Sud-Ouest (Bordeaux), 10 juin 2005, p. 2-6, et surtout sa mise au point intitulée "Les identités traumatiques. Traites, esclavage, colonisation", dans Le Débat, n° 136, septembre-octobre 2005, pp. 93-107. P S : Olivier Pétré-Grenouilleau fait l'objet d'une plainte en justice pour "contestation de crime contre l'humanité" à la suite d'une interview accordée le 12 juin 2005 au Journal du dimanche. Cette plainte est la première à menacer directement le droit d'un historien à exercer son métier d'historien en France. L'enjeu de ce procès sera donc décisif. Pour en comprendre toute l'importance, voir l'analyse d'Anne-Marie Le Pourhiet, professeur de droit public à l'Université de Rennes-I, "L'esprit critique menacé", dans Le Monde, 3 décembre 2005, p. 26, et le manifeste signé par 19 intellectuels, "Liberté pour l'histoire", dans Libération du 13 décembre 2005 et sur les sites internet de Libération et du Nouvel Observateur. Voir aussi "L'enfer des bonnes intentions", par Françoise Chandernagor, dans Le Monde, 17 décembre 2005, p. 27, et le nouveau manifeste signé par 26 intellectuels, "La liberté de débattre", dans [/]Marianne[/i], 24 décembre 2005 au 6 janvier 2006, p. 29.

[4] A lire sur le site internet de la section de Toulon de la Ligue des droits de l'homme : http://www.ldh-toulon.net.

[5] Guy Pervillé, «La date commémorative de la guerre d'Algérie», Cahiers d'histoire immédiate, Toulouse, GRHI, n° 26, automne 2004, pp. 61-70. A lire sur le présent site.

[6] Projet de loi déposé à l'Assemblée nationale le 10 mars 2004.

[7] Cet article reprenait en l'élargissant l'article unique de la proposition de loi « visant à la reconnaissance de de l'oeuvre positive de l'ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française », déposée le 5 mars 2003 à l'Assemblée nationale par MM Léonetti, Douste-Blazy, et 108 autres députés.

[8] Le dernier article du projet de loi et de la loi votée étend à certaines catégories de condamnés, membres de l'OAS, qui n'en avaient pas bénéficié l'amnistie accordée par la loi n° 82-1021 du 3 décembre 1982.

[9] Proposition déposée le 3 juin 2004 à l'Assemblée nationale par M. Kléber Mesquida et les membres du groupe socialiste et apparentés.

[10] La fin de la citation peut être interprétée comme une tentative de réhabiliter la participation des combattants venus de l'Outre-mer aux guerres de la France en oubliant les guerres coloniales. Mais on peut y voir aussi bien une réponse à l'oubli du rôle particulièrement important des citoyens français d'Afrique du Nord dans la libération de la France par la récente commémoration officielle du débarquement du 15 août 1944, selon Yves Santamaria, "C'est nous les Africains. La place des populations d'Afrique du Nord dans la libération de la France (1945-2005)", communication au récent colloque "Images et libération".

[11] A lire sur le site internet http:/ /icietlabas.lautre.net, et sur celui de la LDH Toulon.

[12] Proposition de loi «visant à la reconnaissance de de l'oeuvre positive de l'ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française», déposée le 5 mars 2003 à l'Assemblée nationale.

[13] On remarquera néanmoins qu'un article 7 final avait été ajouté en première lecture par l'Assemblée nationale, mais a été supprimé par le Sénat : "Après l'article 23 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, il est inséré un article 23 bis ainsi rédigé : "Article 23 bis : Les dispositions des articles 23- 24- 48-2 et 65-3 sont applicables aux crimes commis contre les harkis et les membres des forces supplétives après le cessez-le-feu du 19 mars 1962". Cet article paraît comparable aux articles 6 et 7 du projet Taubira (retirés de la loi Taubira) qui se réfèrent aux mêmes textes.

[14] Nombres cités par le président de la fédération des Cercles algérianistes, Thierry Rolando, in Les informations de l'Algérianiste, supplément à L'Algérianiste n° 109, mars 2005, p. 9.

[15] Discours au Salon du livre de l'Outre-mer, octobre 2004, cité par Sophie Dulucq et Colette Zytnicki, «Penser le passé colonial français», in XXème siècle, revue d'histoire, n° 86, avril-juin 2005, p. 69.

[16] Les trois quarts des rapatriés d'Algérie n'appartiennent à aucune association de rapatriés, selon le rédacteur en chef de Pieds-noirs Magazine.

[17] «Mémoire, justice et histoire», Cahiers d'histoire immédiate, Toulouse, GRHI, n° 13, printemps 1998, pp. 105-106.

[18] Editions Picard, Paris, 2002, pp. 206-230.

[19] La réunion du 23 avril 2005 au Sénat s'est passée très convenablement. Les autres historiens présents peuvent en témoigner.

[20] Publié dans la revue Némésis, Presses universitaires de Perpignan, n° 5, 2004, pp. 103-140. A lire sur le présent site (site de Guy Pervillé).

[21] «L'Algérie et la France», Le Monde, 17 juin 2000, p. 17.

[22] Daniel Rivet, « Présence/absence des accords d'Evian et des premiers jours de l'indépendance algérienne dans quelques journaux français », communication au colloque La guerre d'Algérie dans la mémoire et l'imaginaire, Paris VII, novembre 2002.

[23] «Algérie, 40 ans», Le Monde, 30 juin-1er juillet 2002, p. 21.




- l'article de Guy Pervillé sur son site :
http://guy.perville.fre...icle.php3?id_article=37

- le livre de Guy Pervillé Pour une histoire de la guerre d'Algérie, Picard, 2002 :
http://www.amazon.fr/ex...8_4/402-7675618-6708157

- le livre de Guy Pervillé Atlas de la guerre d'Algérie. De la conquête à l'indépendance, Autrement, 2003 :
http://www.amazon.fr/ex...8_1/402-7675618-6708157



***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 06/01/2006 à 01:54:46 (id:14591)
Gilles Manceron répond à Guy Pervillé - 18 avril 2005
Gilles Manceron répond à Guy Pervillé - 18 avril 2005
***



Gilles Manceron répond à Guy Pervillé

L'historien Guy Pervillé, l'enseignement de l'esclavage
et les initiatives de l'association Jeune Pied-Noir
lundi 18 avril 2005

lundi 18 avril 2005

site Ligue des Droits de l'Homme de Toulon





L'historien Guy Pervillé est un universitaire [1] dont les nombreux travaux sont extrêmement utiles pour la connaissance historique de la guerre d'Algérie [2]. C'est un excellent connaisseur de la diversité des ouvrages de témoignages ou d'histoire parus sur la question (il a longtemps été en charge d'une rubrique historiographique dans l'Annuaire de l'Afrique du Nord, qui était une mine de renseignements précieux pour tous les spécialistes). C'est donc fort opportunément que le site de la Ligue des droits de l'Homme de Toulon a publié son point de vue dans les débats ouverts par la loi du 23 février 2005, intitulé “Mon avis sur l'article de Claude Liauzu et Thierry Le Bars paru dans L'Humanité du 10 mars 2005, et sur la pétition des historiens contre la loi du 23 février 2005”. Et c'est tout aussi opportunément que ce site propose un lien internet permettant de consulter son récent article “La revendication algérienne de repentance unilatérale de la France” publié dans la revue Némésis n° 5, 2004 (Presses Universitaires de Perpignan), dont la lecture ne saurait qu'être conseillée à tous ceux qui s'intéressent à ces questions.

Mais son point de vue mérite une réaction, en particulier sur la loi du 21 mai 2001 sur l'enseignement de l'esclavage, qu'il trouve davantage critiquable que celle du 23 février 2005 (qui, rappelons-le, prévoit que “ les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord ”). Tout comme la manière dont il a accepté d'être associé à une initiative du mouvement Jeune Pied-Noir. C'est le but du présent texte qui n'a pour but que de s'efforcer d'alimenter un débat nécessaire entre historiens, en le fondant sur un échange serein et sans passion.


Le bien fondé de la loi sur l'esclavage

Guy Pervillé qualifie la réaction de Claude Liauzu et Thierry Le Bars de “trop indulgente pour la loi du 21 mai 2001 [reconnaissant l'esclavage et la traite des esclaves perpétrés par les Européens depuis le XVe siècle comme un crime contre l'humanité], et trop sévère pour celle du 23 février 2005”. Il écrit que la première “ officialise une vision de l'histoire qui n'est pas moins tronquée que celle qui est prônée par la seconde. En effet, l'article 1er de cette loi prend grand soin d'exclure implicitement de sa condamnation de l'esclavage et de la traite des esclaves les traites africaines et musulmanes, qui représentent la majeure partie du phénomène historique en cause d'après Olivier Pétré-Grenouilleau (“Traite négrière : les détournements de l'histoire”, in Le Monde, 7 mars 2005, p. 12). On peut en conclure logiquement, soit que ces traites n'ont jamais existé, soit qu'elles ne sont pas des crimes contre l'humanité, contrairement à la traite européenne”.

Cet argument contre la loi du 21 mai 2001 est profondément contestable. D'abord, reconnaître un fait qui relève de l'histoire française et européenne (en l'occurrence l'esclavage et la traite des esclaves perpétrés par les Européens depuis le XVe siècle) comme un crime contre l'humanité, n'implique en rien que d'autres faits, pratiqués par d'autres (comme la traite africaine ou transsaharienne), ne relèveraient pas de la même qualification. Sauf à prétendre que, par exemple, lorsque le président de la République reconnaît une responsabilité de la France et de son État dans les déportations raciale sur son territoire, il nierait du même coup que d'autres acteurs de la Seconde guerre mondiale, en Bulgarie, Hongrie, Lituanie ou ailleurs..., aient pu avoir des responsabilités de même type...

Chaque pays a une responsabilité particulière à s'interroger sur sa propre histoire qui modèle en partie son présent. Pour ce qui concerne la traite à partir de la France et l'esclavage dans ses colonies, ils relèvent, dans la période de construction historique de l'État moderne en France de Louis XIII à Louis-Philippe, du projet politique et économique de cet État. La traite française et l'économie de plantation qu'elle alimentait ont été organisées sur une grande échelle à l'âge pré-industriel. Et des personnages aussi importants dans la construction de cet État que Richelieu, Colbert ou Napoléon en ont été des artisans convaincus de cette entreprise. Si les travaux de l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau méritent la plus grande attention, son évaluation comparative de la traite d'initiative européenne et de celles purement intra-africaines (subsahariennes et transsahariennes) mérite débat. Les chiffres que je retiens pour ma part dans Marianne et les colonies (Éditions La Découverte, 2003), pour la période du XVe au XIXe siècle (on ne peut comparer quantitativement des phénomènes que sur une même période), sont d'au moins 11 millions de déportés pour la traite d'initiative européenne et d'environ 5 millions pour celle proprement africaine et transsaharienne.

C'est dire que la mise en cause par Guy Pervillé de la loi du 21 mai 2001 sur l'esclavage et son enseignement ne me semblent en rien fondée. Cette loi, d'une grande importance politique, ne dicte nulle “ vérité officielle ” aux historiens mais prend au contraire en considération leurs travaux. Le Comité pour la mémoire de l'esclavage qu'elle a institué dans la plus grande transparence a effectué un travail remarquable, en faisant appel précisément à des historiens spécialistes de ces questions. Son rapport rendu récemment au premier ministre est consultable sur le site www.comite-memoire-esclavage.fr. Il se fonde sur une étude attentive des programmes et manuels scolaires, sur l'audition de multiples acteurs de la mémoire, de l'histoire et de l'enseignement et il argumente de manière précise et publique ses propositions pour mettre notamment en application l'article 2 de la loi en développant la connaissance et l'enseignement de l'esclavage et de la traite.

La loi du 21 mai 2001 et ce rapport qui en est l'une des conséquences font donc figure d'exemple extrêmement positif qui doit être défendu, et opposé l'exemple profondément négatif de celle du 23 février 2005, qui ne procède pas de la même rigueur scientifique et de la même transparence, mais est en grande partie le résultat du travail de lobbying mémoriel d'associations nostalgiques de l'Algérie française.

La question est d'autant plus importante que l'argument est repris ici ou là, en particulier dans la chronique d'Alain-Gérard Slama publiée dans Le Figaro du 18 avril 2005 : “Aucun de ceux qui viennent de condamner la loi du 23 février 2005 avec tant d'éclat n'avait en effet protesté contre la loi Taubira du 21 mai 2001 tendant à reconnaître dans la traite et l'esclavage un crime contre l'humanité. Or cette loi instaurait elle aussi une “histoire officielle”. Elle disposait, presque dans les mêmes termes, dans son article 2, que “les programmes scolaires et de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente [sic] qu'ils méritent”. Elle aggravait son cas en excluant de facto de son champ les traites africaine et musulmane”. Face à ces arguments non fondés, la défense de la loi du 21 mai 2001 et de l'excellent rapport du comité qu'elle a instauré est à l'ordre du jour.


Le lobbying mémoriel des nostalgiques de l'Algérie française

Parmi ces organisations extrémistes se trouve l'association de Jeune Pied-Noir qui prétend que ce n'est pas aux historiens mais aux personnes qu'elle rassemble d'établir les faits historiques. Le nom de cette association nous impose de préciser ce qui va sans dire : notre critique ne vise pas ici “ les Pieds-Noirs ”, mais un groupe qui veut isoler ces Français de la communauté nationale en tentant de les enfermer dans une mémoire nostalgique particulière liée aux idéologies de l'OAS et de l'extrême droite qui continuent les conflits d'hier en partant en guerre contre “ la presse ” ou “ les historiens ”. Ainsi, son secrétaire général Bernard Coll a écrit au premier ministre au lendemain du vote à l'Assemblée nationale en deuxième lecture le 10 février 2005 de ladite loi : “ la loi du 11 juin 2003 [...] confie aux chercheurs et aux historiens le rôle de définir la responsabilité ou non du gouvernement français de l'époque dans les drames qui ont suivi le 19 mars 1962 en Algérie. Est-ce le rôle des historiens de déterminer cette responsabilité ? Est-il réellement nécessaire d'attendre leurs travaux pour que la Nation reconnaisse la vérité ? ” Selon lui, ce sont des associations communautaires et nostalgiques de l'OAS comme Jeune Pied-Noir qui détiennent la vérité et non aux historiens de la rechercher.

Sa “vérité”, Jeune Pied-Noir la diffuse, par exemple, sur les ondes de la radio proche du Front national Radio Courtoisie. Ou encore par les livres qu'elle propose à la vente sur son site internet (http://perso.wanadoo.fr/jeunepiednoir/jpn.wst/) comme, par exemple, OAS - Histoire de la résistance française en Algérie, par Pascal Gauchon et Patrick Buisson, préface du capitaine Pierre Sergent, avec en annexes “les plus beaux textes de l'Algérie française ”dont ceux du colonel Bastien-Thiry, auteur de la tentative d'assassinat du général de Gaulle au Petit Clamart le 22 août 1962. Ou encore Baroud pour une autre vie, par Pierre Chassin, dont la notice précise, en citant le quotidien Présent, que “l'auteur est le fils du général Chassin fidèle défenseur de l'Algérie française. Il s'engagera avec son frère dans l'OAS. Puis après l'abandon de l'Algérie, il deviendra mercenaire au Congo”. Sur ce même site internet, on trouve encore le récit de la cérémonie en hommage au général Raoul Salan à Blozheim, le 7 mai 2000, où Bernard Zeller, fils du général Zeller, rappela l'action du général qui a “ dit non à tous les abandons ” ; ou l'appel de Jeune Pied-Noir à manifester le 17 octobre 2001, contre la pose d'une plaque commémorative de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, au pont Saint-Michel à Paris ; ou ses invitations à dénoncer en 2003 la nomination d'Hervé Bourges à la tête de l'Année de l'Algérie en raison de sa “trahison” pendant la guerre d'Algérie.

Une autre association qui a été active dans son lobbying mémoriel pour aboutir à cette loi est l'ADIMAD, l'Association amicale pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus et exilés politiques de l'Algérie française qui se présente comme la “vitrine du juste combat de l'Algérie française”. Sur son site internet (http://perso.wanadoo.fr/adimad/index1.html), on trouve, par exemple, les 105 “héros de l'Organisation [c'est-à-dire de l'OAS] tombés pour que vive l'Algérie française”, dont Bastien Thiry et Roger Degueldre, chef des commandos Delta de l'OAS, présentés comme “assassinés par le chef de l'État de fait” (sic) et “les évadés des geôles gaullistes”. Elle s'est fixé pour but de défendre “les anciens exilés, les anciens expulsés d'Algérie, pour avoir défendu l'intégrité du Territoire national à la suite de la forfaiture du 16 septembre 1959” (sic). Sur son site, l'ADIMAD diffuse divers ouvrages à la gloire de l'OAS, tel, par exemple Fous d'Honneur. La guérilla OAS à Oran en 1961/62, de Claude Micheletti. Elle se félicite d'avoir fait installer des stèles ou des plaques aux “martyrs de l'Algérie française”, souvent membres de l'OAS, à Perpignan, Théoule, Paris (Saint-Nicolas du Chardonnet), Béziers et Pérols (Hérault) et à Toulon (carrefour Salan). Elle présente le projet de “stèle des fusillés” qu'elle compte inaugurer le 6 juillet 2005 à Marignane, aux 113 “fusillés combattants morts pour l'Algérie française” dont la liste nominative montre qu'ils appartenaient tous à l'OAS, avec une plaque particulière pour quatre “victimes du gaullisme” (sic) : Bastien-Thiry, Roger Degueldre, chef des commandos Delta de l'OAS auteurs notamment de l'assassinat des inspecteurs de l'Éducation nationale Marchand, Feraoun et leurs compagnons le 15 mars 1962 à El Biar, et Dovecar et de Piegts, assassins du commissaire de police Roger Gavoury, commissaire central d'Alger.

Or c'est ce type d'associations qui, à l'inverse de la démarche scientifique et transparente du rapport du Comité pour la mémoire de l'esclavage déjà évoqué, ont été auditionnées par le député Michel Diefenbacher pour rédiger à la demande du premier ministre un rapport (remis en septembre 2003) dont la plupart des propositions ont été finalement reprises dans la loi du 23 février 2005 (le rapport est consultable sur internet, à l'exception de la liste des personnes consultées, à l'adresse suivante : http://www.ladocumentat...otices/034000593.shtml). C'est en particulier à la demande de l'ADIMAD qu'ont été prises les mesures à l'article 13 de cette loi en faveur des “ personnes de nationalité française à la date de la publication de la présente loi ayant fait l'objet, en relation directe avec les événements d'Algérie pendant la période du 31 octobre 1954 au 3 juillet 1962, de condamnations ou de sanctions amnistiées, de mesures administratives d'expulsion, d'internement ou d'assignation à résidence ”, c'est-à-dire d'anciens membres de l'OAS.


La “ Rencontre Histoire et Mémoire ” organisée par Jeune Pied-Noir

L'association Jeune Pied-Noir annonce qu'elle organise une “Rencontre Histoire et Mémoire” le 23 février 2005 dans les locaux du Sénat dont le principal intervenant est Guy Pervillé. On peut lire dans son programme : “Historiens, chercheurs, députés, sénateurs, journalistes et témoins face à la vérité historique”. Une série de noms est publiée avec simplement la mention “en attente de leur réponse”. Elle comprend des noms connus pour leur engagement à l'extrême droite, tel Bernard Lugan (professeur à l'université Lyon III, tout en collaborant à Identités, la revue théorique du Front national où il prône la création d'un état blanc d'Afrique du Sud, seul susceptible de garantir la “survie de l'identité blanche”, ainsi qu'à Minute-la France, Présent et National-Hebdo), ou Pierre Montagnon (qui a été un putschiste d'avril 1961, condamné par le Tribunal militaire le 19 juillet de la même année, puis le chef militaire du maquis OAS dit de l'Ouarsenis qui a pris les armes contre des soldats français loyalistes, avant d'être capturé le 6 avril 1962, emprisonné jusqu'en décembre 1964, puis de bénéficier en 1968 de l'amnistie). Mais aussi des noms d'historiens et de personnalités comme Charles-Robert Ageron, Gilbert Meynier, Benjamin Stora, Pierre Vidal-Naquet ou Michel Tubiana dont le nom a été utilisé à leur insu et qui ont protesté hautement contre cet usage frauduleux. L'objectif de cette malhonnêteté étant de donner une apparence d'équilibre à une opération de lobbying mémoriel totalement orienté et partisan.

Comment Guy Pervillé a-t-il pu accepter d'être l'orateur principal d'une telle opération ? Au sujet des initiatives de la Fondation du 8 mai 1945 en Algérie, il regrettait (dans son article cité de la revue Némésis) que l'histoire y soit “mobilisée au service de la mémoire et de la politique”. Vraie question dont on ne peut que lui savoir gré de l'avoir posée. Mais que ne porte-t-il un jugement encore plus sévère sur l'initiative de l'association Jeune Pied-Noir ? Comment peut-on considérer que le discours de cette association, qui repose sur l'idée d'“abandon de l'Algérie par de Gaulle” et sur une volonté de rendre hommage aux “martyrs” OAS de l'Algérie française qui ont fait le “choix de l'honneur”, contrairement aux gaullistes et autres “traîtres” à l'Algérie française, n'est pas une subordination de l'histoire à une mémoire qui refuse la confrontation avec elle et à une utilisation politique partisane ?

Pour revenir au texte de Guy Pervillé intitulé “Mon avis sur l'article de Claude Liauzu et Thierry Le Bars...”, quand il déduit de ses critiques à la loi de 2001 que son “occultation” de l'esclavage non européen “facilite les dérives ou manipulations idéologiques dont nous voyons plusieurs exemples inquiétants (Dieudonné, et le manifeste “Nous sommes les indigènes de la République”)”, il tombe dans l'amalgame et la confusion la plus totale. J'y répondrais simplement en renvoyant, à propos de Dieudonné, à mon article dans Le Monde, des 6-7 mars 2005 “L'exploitation raciste d'un crime contre l'humanité” ; mais en disant que j'approuve totalement le souci de l'appel évoqué ici de placer la question des traces du passé colonial dans les mentalités et les comportements d'aujourd'hui au cœur de la réflexion sur les discriminations qui persistent dans la société française. Et quand Pervillé refuse la qualification de l'esclavage comme crime contre l'humanité en disant que “cette qualification pénale de faits vieux de plusieurs siècles est un non-sens juridique”, il se trompe complètement. Il ne s'agit pas d'une qualification pénale, puisque aucune loi pénale ne s'applique au passé, au nom du principe juridique fondamental de non rétroactivité des lois, mais d'une qualification politique et morale qui engage notre société d'aujourd'hui par son regard sur son propre passé et qui donne un cadre pour que l'enseignement prenne en compte cette volonté générale du Législateur, dans le respect du rôle propre de tous les acteurs de l'Éducation nationale et de la liberté pédagogique fondamentale des enseignants.

Dans son article de Némésis, Guy Pervillé évoque “les exécutions sommaires et les représailles massives commises par l'armée française” pendant la guerre d'Algérie. Mais il s'abstient soigneusement de dire que le Livre blanc de l'armée française en Algérie est une tentative désespérée de nier ces faits en accusant les journaux qui veulent lever le voile officiel qui les recouvre encore de se livrer à “une campagne d'opinion unilatérale”. Lui-même, dans le même article, qualifie à deux reprises de “campagne de presse” les articles publiés sur ce thème par les quotidiens Le Monde, l'Humanité et Libération, qu'il va jusqu'à accuser d'être une “réponse positive aux suggestions du chef de l'Etat algérien, voire une soumission à sa volonté”... Quand il écrit, par exemple, que “Le Monde n'a cessé d'entretenir par ses révélations, ses accusations et ses éditor