- Militances
La direction nationale de l'Uncal en 1973-1974 (Michel Renard)
La direction nationale de l'Uncal en 1973-1974 (Michel Renard)
Berlin, juillet-août 1973, Festival mondial de la Jeunesse
de gauche à droite : Pomme Jouffroy, Martine Bodin, Agnès Jaeglé,
Didier Augeral, Annie Canacos, Patrick Jarry, Sylvie Grolard, Mounier





version plus développée
sur
Recuerdo2





La direction nationale de l'Uncal en 1973-1974

Michel RENARD





En suivant leur position sur la photo, de gauche à droite, voici quelques renseignements sur les membres de la direction nationale de l'Uncal, présents au Festival Mondial de la Jeunesse à Berlin en 1973.

Pomme Jouffroy
était lycéenne à Paris et fille de l'artiste plasticien Jean-Pierre Jouffroy qui travaillait notamment à l'Humanité. Pomme montrait une grande générosité et une sensibilité qui tranchait avec les valeurs "guerrières" de l'univers militant des années soixante-dix. Elle est devenue chirurgien orthopédiste à l'hôpital Saint-Michel à Paris (chef de service adjoint d'orthopédie et traumatologie), et mère de trois enfants. Elle a aussi écrit trois ouvrages :
- Il n'y a plus d'hôpital au numéro que vous avez demandé..., Plon, 2002.
- Les immortelles, Nîmes, éd. du Palmier, 2005 (dessins de Jean-Pierre Jouffroy).
- Rue de Rome, mars 2006.
- photo de Pomme Jouffroy , au verso de son livre, Il n'y a plus d'hôpital....


Martine Bodin, présidente de l'Uncal, était lycéenne à Bergson, dans le XIXe arrondissement de Paris. Fille de militants communistes, elle offrait un mélange de rayonnement et de fragilité. Je sais qu'elle a eu du mal à supporter cette exposition permanente et cette image de solidité qu'il faut affecter dans l'exercice des responsabilités. Elle aurait souhaité parfois ne pas être en première ligne et ressentait une certaine amertume. Mais elle a toujours fait front : tribunes, discours, réunions houleuses, confrontations avec les gauchistes, discussions avec les dirigeants du Parti, micros... Elle avait un sourire lumineux et le rire facile, je l'entends encore... même s'il provient de très loin maintenant. Martine Bodin a été notre jeunesse, comme un "spectre d'argent aux franges qui frémissent" (Garcia Lorca). Elle était notre icône, nous aurions dû la protéger, plus que cela n'a été.


Agnès Jaeglé était lycéenne dans le Val-de-Marne, fille d'André Jaeglé, un polytechnicien, ingénieur et responsable syndical à la Fédération mondiale des travailleurs scientifiques, et nièce du physicien André Jaeglé. Nous avions dirigé ensemble, et avec Patrick Jarry, le stage des responsables Uncal en septembre 1973. Elle s'imposait par son intelligence et sa délicatesse. Aujourd'hui, elle est directrice du personnel dans une administration, et mère de deux garçons.


Didier Augeral
était déjà bachelier quand je l'ai connu. Il avait le sens de la direction. Et sut naviguer entre les susceptibilités qui agitaient le groupe que nous formions. Nous avons travaillé côte à côte de 1973 à 1974. Aux yeux des directions de la Jeunesse Communiste et du PCF, nous devions sentir le soufre car aucun poste de responsabilité ne nous fut proposé lorsque nous avons quitté la direction nationale de l'Uncal. Didier Augeral est devenu cadre dans l'administration au ministère de l'Éducation nationale (Direction des personnels enseignants).


Annie Canacos
était lycéenne à Sarcelles, son père étant alors le premier magistrat de la ville. Pétillante et très dynamique, elle n'avait peur de rien. En 1993, elle était conseillère générale communiste à Vitry.


Patrick Jarry
était lycéen à Nanterre. Ses études l'ont conduit à obtenir un diplôme d'ingénieur des Ponts-et-Chaussées. Père de deux enfants, il est devenu maire de la ville de Nanterre. Comme nous tous, il était assez fasciné par le milieu des militants ouvriers auxquels il est resté fidèle.
- photo de Patrick Jarry, maire de Nanterre.


Sylvie Grolard était lycéenne à Bordeaux.


Mounier
était lycéen dans la région Rhône-Alpes (Lyon, je crois...).



D'autres ne figurent pas sur ce cliché mais sur une autre photo.

Andrée Perfumo
était lycéenne à Marseille (...?), en tout cas dans les Bouches-du-Rhône. Elle animait le comité départemental avec André Allegro qui, exceptée la violence, était un peu comme un "seigneur de guerre" à Marseille.


Pierre Séleskovitch
habitait Houilles. Son père a été maire de la ville. C'était un ancien de la 2e DB de Leclerc. J'ai perdu la trace de Pierre avec qui j'ai milité dans les Yvelines.


Armelle Cloarec
était lycéenne à Sarcelles. Son implication militante était peut-être plus raisonnée que la nôtre. Elle savait que toute la vie n'était pas dans l'activisme. Elle avait un charme incroyable et beaucoup de poésie.



D'autres apparaissent, sans être toujours parfaitement identifiables, sur une photo différente.

Roland Aubry
, lycéen à Antony, un côté baroudeur, avec beaucoup d'humour. Son père était sénateur des Hauts-de-Seine, et devint maire d'Antony en 1977. Roland est ingénieur technico-commercial et directeur général d'une société dans laquelle "il assure personnellement la conduite des opérations de grandes envergures". Ça ne m'étonne pas.
- photo de Roland Aubry sur le site de sa société (en milieu de page).


Il y avait, bien sûr, Michel Derout (Val-de-Marne) qui n'était plus lycéen, mais assumait des responsabilités financières et de logistique ; il avait été désigné, pour ces tâches, par la direction du PCF. C'était un type droit, bosseur et sans détours. Il faisait imprimer notre bulletin national par sa mère à l'Union départementale CGT du Val-de-Marne. J'ai travaillé aussi avec lui, tous les jours de l'année scolaire 1973-1974.


J'ai oublié le prénom (Jean ?) de Mayer-Fabri
(Val-de-Marne), qui était peut-être du lycée Jean-Macé à Vitry (...?).


Philippe Guez
, lycéen à Balzac (Paris). Il est devenu instituteur, aujourd'hui directeur d'école maternelle dans le XIXe arrondissement de Paris. Philippe Guez est père de trois enfants.
- écouter Philippe Guez, interviewé sur RTL en mars 2003.


D'autres, enfin, ne figurent sur aucune photo.

Marianne Brunhes
, lycéenne à Lamartine (Paris). Son père était député de Genevilliers et sa mère, qui avait une grande culture, travaillait au CDLP (organisme communiste de diffusion du livre). Marianne a aujourd'hui trois enfants.


Schmaus
, dont j'ai oublié le prénom, avait une belle allure. Il venait du 92. Son père, Guy, était lui aussi, sénateur des Hauts-de-Seine.


Cohen
(Hauts-de-Seine), dont j'ai aussi oublié le prénom, était lycéen à Lakanal à Sceaux, je crois..., prestigieux établissement.

Michel Renard




michelrenard2@aol.com



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Posté le 30/01/2006 à 18:54:19 (id:19386)
L'Uncal, photo du 6e congrès national en 1974 (Michel Renard)
L'Uncal, photo du 6e congrès national en 1974 (Michel Renard)
Tribune du 6e congrès national de l'Uncal (1974)
soirée internationale





L'Uncal, photo du 6e congrès national (1974)

Michel RENARD





De gauche à droite, sont présents sur cette photo des responsables nationaux de l'Uncal et des invités étrangers :

- (avec des lunettes noires) Michel Derout, responsable financier et logistique.

- (avec les mains sur les hanches), j'ai oublié son nom...

- (avec un chemisier blanc) Agnès Jaeglé.

- une responsable du STL (syndicat de lycéens finlandais).

- (en partie caché, avec moustache et barbe) Philippe Guez, lycéen à Balzac (Paris).

- au second rang, une fille dont j'ai oublié le nom et la provenance... (province).

- (avec un pull blanc) Michel Renard.

- (au micro) Annie Canacos.

- (en grande partie caché) le représentant du Gouvernement provisoire du Sud-Vietnam

- Martine Bodin, présidente de l'Uncal.

- (tête baissée) le représentant de la FMJD (Fédération Mondiale de la Jeunesse démocratique) ; il venait d'Amérique latine.

- Didier Augeral, secrétaire général de l'Uncal.

- un représentant du Nord-Vietnam

- Roland Aubry.

Le congrès de l'Uncal se tient à Garges-les-Gonesse, les 8, 9 et 10 février 1974.

Michel Renard, janvier 2006



michelrenard2@aol.com



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Posté le 30/01/2006 à 15:30:06 (id:19325)
L'Uncal, syndicat lycéen dans les années 1970 (Michel Renard)
L'Uncal, syndicat lycéen dans les années 1970 (Michel Renard)
Garges-les-Gonesse, février 1974, VIe congrès nationale de l'Uncal,
de gauche à droite : Agnès Jaeglé, Andrée Perfumo (Marseille), la représentante finlandaise de la STL,
Pierre Séleskovitch, Michel Renard, Armelle Cloarec (cachée), Annie Canacos, le représentant
du Gouvernement provisoire du Sud-Vietnam, Philippe Guez (caché),
Martine Bodin (présidente de l'Uncal), ?, le représentant de la FMJD
(Fédération Mondiale de la Jeunesse démocratique), Didier Augeral, les représentants du Nord-Vietnam.




L'Uncal, syndicat lycéen dans les années 1970

Michel RENARD



"Syndicalisme" lycéen

De la fin 1968 au milieu des années 1970, des milliers, voire des dizaines de milliers de lycéens ont été associés à l'action de l'Uncal (Union nationale des comités d'action lycéens), "syndicat" fondé par les communistes. Il n'existe que peu de traces de cette expérience de politique en milieu lycéen. Quelques travaux de recherche effectués par Robi Moder, Paul Ariès et Didier Lieschi (1).

Pourquoi parler de "politique" alors que l'Uncal se présentait comme un "syndicat lycéen" ? En réalité, dans la conception des communistes qui étaient à l'origine de l'Uncal, le vocable "syndicat" alignait ce type d'organisation sur le découpage traditionnel que connaissait le monde salarié distinguant le parti politique à vocation généraliste de l'organisation professionnelle défendant les intérêts d'une catégorie sociale. Les lycéens ne relevaient pas vraiment de cette différenciation n'étant ni citoyens au sens strict – puisque l'abaissement de l'âge du droit de vote à 18 ans ne date que de janvier 1974 – ni "travailleur" ayant à préserver un statut ou des avantages face à un employeur.
Mais l'entrée en politique, relativement massive, de la jeunesse scolarisée après 1968 s'était focalisée contre les formes traditionnelles de l'autorité (scolaire, pénale, militaire, morale...) lors d'«affaires» suscitant des «mouvements». Ces mobilisations furent le vivier dans lequel l'activisme politique des communistes (plutôt réticents au début) et de l'extrême-gauche (plutôt intrépide) s'immergeait avec l'espoir d'affaiblir le pouvoir en place et le calcul de se «construire» en tant qu'organisation. Et cela se passa conformément à ces attentes, avec une victoire de la gauche en 1981 dans laquelle les socialistes avaient su recycler une partie de cette militance gauchiste et «mouvementiste».

En attendant, il était plus simple d'intervenir dans ces mouvements à partir d'une structure non partisane et de proposer de s'y rallier comme moyen de "défendre ses revendications". Cette thématique a conduit à l'adoption du mot d'ordre : "Pour le droit aux études, à la parole, aux sports et aux loisirs". Guère affriolant ni mobilisateur. Mais "sage". D'ailleurs, ce leitmotiv des "droits" s'est imposé dans les années 1980 et 1990 dans les mobilisations lycéennes.


(à suivre...)





- (1) bibliographie établie par Robi Morder en :
http://www.germe.info/k...s/biblioMvtslyceens.htm




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Posté le 02/01/2006 à 15:35:49 (id:13948)
Activisme politique et syndical au lycée dans les années 1970 (Michel Renard)
Activisme politique et syndical au lycée dans les années 1970 (Michel Renard)
stage de l'Uncal en septembre 1973,
de gauche à droite : Michel Renard, Patrick Jarry, et Agnès Jaeglé




version illustrée, et un peu augmentée
sur mon blog Recuerdo2




Activisme politique et syndical au lycée
dans les années 1970


Michel RENARD




Mendès-France, Algérie, P.C.F., 68...

À l'âge de dix ans, les enfants des années cinquante avaient encore droit au verre de lait quotidien, institué par Mendès-France, - en fait du chocolat que les "dames de la cantine" versaient de leurs brocs métalliques dans nos verres "Duralex" peu après la récréation de l'après-midi. À l'âge de dix ans, ces enfants avaient été impressionnés par les derniers moments de la guerre d'Algérie. Surtout en région parisienne où l'on entendait dire, en passant devant un café arabe, entre Saint-Denis et Gennevilliers, que les Algériens y avaient réglé leurs comptes à coups de fusillades. À l'âge de dix ans, quand ils s'enquéraient auprès de leur père du sens de trois lettres vues sur une affiche, "P.C.F.", ils obtenaient comme réponse : "c'est le plus gand parti de France"...
La politique s'imposa à eux avec l'effervescence de Mai 68 et ses émanations compulsionnelles au cours des quatre ou cinq ans qui suivirent. Avec les Jeux Olympiques de Mexico aussi. Particulièrement quand les sprinters noirs, Tommie Smith et John Carlos, levèrent leurs poings gantés au moment de l'hymne américain...
Adhésion à la Jeunesse Communiste le 13 mai 68, réunions électriques, individus flamboyants disparaissant aussi vite qu'ils s'étaient imposés, grève générale, des noms qui captent l'imaginaire comme "Gay-Lussac", "Nanterre", mais aussi "Cohn-Bendit-Geismar-Sauvageot", "Charléty", "Occident"..., des mots qui terrifient tels que "nervis" ou "Katangais"..., lycée fermé, queues aux stations essence, distribution de café, sucre et pommes de terre par les camions municipaux aux ouvriers occupant les usines du front de Seine à Bezons, défilés parisiens, lettres géantes de la C.G.T., inquiétudes, De Gaulle à Baden-Baden, Massu...



L'Uncal

À la fin de l'année 1967 puis début 1968, étaient apparus les Comités d'Action Lycéens (CAL), animés par des militants d'extrême-gauche. Les jeunes communistes y participent plus ou moins et à la fin de l'année 1968, la clarification s'effectue. La direction des Jeunesses Communistes fonde l'Uncal (Union national des comités d'action lycéens). J'ai adhéré à l'Uncal en 1970, puis créé son organisme départemental dans les Yvelines, à partir du téléphone familial et de ma mobylette qui me conduisait de Sartrouville à Saint-Germain-en-Laye en passant par Trappes, Poissy et Saint-Cyr-l'École.

Je me souviens, en novembre 1970, de la mort du général De Gaulle. Dans notre classe, une absence fut remarquée, celle de Laurence Vendroux, dont nous apprîmes alors qu'elle était la petite-nièce du général. Elle venait d'arriver au lycée et devint ensuite une excellente copine. Au dos de la photo de classe, elle signa ce mot : "À un futur politicien endoctrineur de jeunes filles bien sages"... J'eus finalement un autre destin...

Je me souviens, en février 1971, de la protestation exprimée contre la condamnation à une peine de prison ferme du lycéen de Chaptal, Gilles Guiot, arrêté arbitrairement après une manifestation. Je me souviens de la mort du militant maoïste Pierre Overney, abattu par un vigile devant l'usine Renault-Billancourt le 25 février 1972. Émus par son sort, nous avions cependant décliné l'appel à nous joindre à la grande manifestation d'extrême-gauche, au nom du refus d'une stratégie de "provocation-répression" ; le Parti communiste discutait avec le Parti socialiste d'un programme commun de gouvernement et ne tenait pas à effrayer une France qui aurait pu rééditer un vote semblable aux législatives de juin 1968... Le défilé du 4 mars qui accompagna la dépouille d'Overney au cimetière du Père-Lachaise accueillit nombre de lycéens de Sartrouville. Et certains nous firent la leçon le lendemain... Ces années furent celles d'une âpre compétition pour l'ascendance politique sur la jeunesse scolarisée entre les communistes et une extrême-gauche que semblaient porter les "mouvements" et leur "auto-organisation". Je me souviens des collectes et pétitions de solidarité avec les victimes de l'incendie du CES Pailleron dans le XIXe arrondissement de Paris (6 février 1973, 20 morts). Nous étions passés dans chaque classe interrompre le cours et lire un appel qu'on faisait approuver aux élèves à mains levées.

Puis, le printemps de cette année 1973, fut celui du grand mouvement de "grève" contre la "loi Debré". Une réforme du service militaire qui supprimait les sursis à l'incorporation et qui devait s'appliquer cette année-là avec l'instauration des Deug (diplômes universitaires de fin d'un cycle de deux ans après le Bac). Les cours cessèrent plus ou moins, les réunions enflammées fleurissaient tous les jours et les défilés se multiplièrent. Une petite trésorerie, constitutée des bénéfices d'une vente régulière de viennoiseries, nous avait permis d'acheter un mégaphone et de louer un autocar pour nous rendre aux manifestations départementales et parisiennes. Le car était rempli car nous avions un comité nombreux au lycée de Sartrouville. Les AG avaient lieu dehors et on parlait juché sur un banc au milieu de la cour ou sous le préau, avant d'échouer sur les pelouses, le beau temps aidant... Je découvrais les limites du sentiment démocratique des organisations gauchistes... car il avait fallu batailler pour imposer la présence de notre banderole signée "Uncal".

Mais le plus surprenant, et le plus formateur, fut le contact avec les AG et les "coordinations" des lycées de la région parisienne qui se tenaient dans l'un des amphis de Jussieu, le 34 B par exemple. Il semblait y régner l'improvision la plus naturelle et le démocratisme le plus total... alors que les décisions étaient négociées entre organisations gauchistes et, éventuellement, responsables communistes. La confusion et la violence faisaient monter l'adrénaline de chacun qui croyait plonger dans les turbulences du soviet de Pétrograd à l'automne 1917... Je revois Michel Field, étudiant en prépa, enjambant les travées de l'amphi, un casque de moto à la main. C'était peu avant le face-à-face télévisé qui opposa le ministre Joseph Fontanet aux leaders lycéens. Martine Bodin y représentait l'Uncal, et Michel Field, l'extrême-gauche trotskyste. Il s'illustra en traitant le ministre de "rigolo"...

Au cours de ce mouvement, je suis devenu membre du Bureau national de l'Uncal (je suis "monté au BN" comme on disait), puis, le Bac en poche, membre de son secrétariat en tant que responsable à l'organisation, et militant "permanent" durant l'année scolaire 1973-1974. Ma mère me donnait chaque jour de quoi manger à midi dans un petit restaurant, mettre de l'essence dans ma mobylette et acheter journaux et cigarettes ; je crois qu'il s'agissait de 20 francs. Le militantisme coûtait au militant.. qui, à l'époque, ne risquait pas de procédure judiciaire pour détournement de fonds...! L'Uncal était alors présidée par Martine Bodin, lycéenne à Bergson (Paris XIXe), le secrétaire général était Didier Augeral. L'organisation a longtemps occupé un appartement "deux pièces" au 8, cité d'Hauteville dans le Xe à Paris (à proximité de la gare de l'Est) puis fut hébergée rue d'Aboukir dans le IIe arrondissement.



Communistes, gauchistes, et école

Nous affirmions défendre le "droit aux études" - en réalité guère menacé...- mais ce qui nous stimulait profondément, c'était de sentir qu'on participait au grand mouvement historique qui devait, prochainement, renverser la société capitaliste et nous inscrire, à notre tour, dans l'élan émancipateur ouvert par la révolution bolchévique de 1917 en Russie et par le socialisme, puis relancé par le tiers-mondisme - le peu, en fait, que nous en connaissions vraiment... Nous disions renverser mais sans en admettre sérieusement les conséquences... Nous disions socialisme mais, soit en ignorant ce qu'était le "socialisme réellement existant", soit en imaginant une configuration totalement différente pour nous, qui respecterions la démocratie, les droits de l'homme, la liberté intellectuelle et artistique et refuserions la bureaucratie stérilisatrice. À quel point, le pouvoir communiste avait été tyrannique en URSS, la répression massive et aveugle, les destins brisés, les ressorts sociétaux disloqués, nous échappait encore.

En réalité, nos milieux familiaux, l'emprise du romantisme révolutionnaire et l'attrait intellectuel du marxisme ont fourni les catégories mentales et idéologiques à notre engagement politique. Celui-ci mobilisait surtout des sentiments de justice, de générosité, de fraternité, projetés sur une vision très idéalisée du monde. Engagement qui, paradoxalement, nous portait aussi vers une connaissance des milieux ouvriers et populaires qui n'étaient pas forcément les nôtres, et vers une perception de l'environnement mondial qui nous ouvrait peu à peu à sa complexité. La lutte contre la guerre du Vietnam, par exemple, sollicitait notre curiosité pour la géographie de l'Asie du Sud-Est, pour l'histoire coloniale de la France en Indochine, pour la vie politique sous la IVe République. On croisait ainsi Mendès-France, Hô Chi Minh, Bao Daï... Tout comme le centenaire de la Commune de Paris nous plongeait dans des lectures plus approfondies que celles impliquées par nos manuels d'Histoire. Je lus le Marx de la Guerre civile en France (1870-1871), dans la petite collection orange des Éditions sociales, mais aussi Jean Bruhat, Émile Tersen... et Jacques Rougerie dont le livre, Procès des communards, édité dans la collection Archives-Julliard frappait l'imagination par les photographies de cadavres aux visages ensanglantés et aux yeux mi-clos.

La polémique entre les références communistes et gauchistes était également très formatrice pour qui cherchait à se forger une conception intellectuellement cohérente, par delà l'exaltation. Les discussions sur le rôle de l'école nous conduisaient aux controverses philosophiques sur l'inné et l'acquis. J'ai lu alors le livre de Lucien Malson, Les enfants sauvages et découvert que Victor de l'Aveyron n'était pas sensible à ce qui faisait notre humanité parce qu'il avait été éloigné de celle-ci durant son enfance. La nature humaine était donc "sociale" et culturelle de part en part. D'où l'importance du rôle de l'école. J'avais également appris à me méfier de l'anarchisme éducatif de A. S. Neill dont l'ouvrage, Libres enfants de Summerhill, avait été lu par certains lycéens enthousiastes. Le rejet de toute institution au profit d'une prétendue spontanéité créatrice alimentait leur critique d'une discipline que, comme toutes générations adolescentes, nous disions insupportable...
Le plus grave, ce fut lorsque des experts pédagogues et hauts fonctionnaires du ministère de l'Éducation nationale accordèrent du crédit à ces utopies et commencèrent à démanteler l'école de la transmission. En 1973, ce furent les 10% de l'emploi du temps censés être consacrés à autre chose que l'enseignement par disciplines... Trente ans plus tard, ce furent les prétendus I.D.D. (Itinéraires de découverte)... Comme si l'école n'était pas, en elle-même, le plus extraordinaire itinéraire de découvertes qui soit...! À condition, évidemment qu'elle ait quelque chose à transmettre, et non pas qu'elle s'extasie niaisement devant les théories stupides de la "construction du savoir" par l'élève. Je suis reconnaissant à mes professeurs de m'avoir révéler ce que j'ignorais et après quoi je serais encore en train de courir si tous m'avaient dit : "construis ton savoir tout seul !"

En 1973, la réfutation du mot d'ordre trotskyste qui qualifiait caricaturalement le système scolaire d'«école du capital», amenait à envisager le rôle émancipateur de l'offensive républicaine du XIXe siècle pour le droit à l'instruction. Jules Ferry ne pouvait être un "agent du capital" car il n'y a pas d'esprit critique, et donc pas de révolutionnaire, sans acquisition de savoir... La gauche ne s'est toujours pas relevée de sa trahison de l'idéal scolaire républicain qu'elle a délaissé pour la promotion d'une école de l'inculture censément justifiée par "l'égalité des chances".



Culture lycéenne et univers militant

Si l'activisme politique pouvait avoir été motivé par un désir de distance à l'égard de l'école, il y ramenait vite car le militant devait se signaler parmi les meilleurs pour être à même d'entraîner les autres. Le rebelle à l'ordre scolaire devait finalement se montrer "intello" alors qu'aujourd'hui il stigmatise les élèves "intellos"...! Mais se montrer intellectuel ne peut être une posture, il faut s'y mettre vraiment ! Nous revenions ainsi vers nos professeurs, demandeurs d'une culture dont la politique nous avait convaincus qu'elle était importante... Je crois qu'il ne leur déplaisait pas d'être confrontés à ce type d'élèves.

Mme Portal, professeure d'Histoire, en classe de Première, et dont le mari enseignait en Sorbonne l'histoire du monde russe, fut très écoutée toute l'année. Elle appréciait ensuite quand, fournissant comme sujet de dissertation "la Russie et l'Europe occidentale dans la deuxième moitié du XIXe siècle", elle pouvait lire des copies citant notamment Michelet, Herzen, Tchernychevski, Dobrolioubov, Nekrassov et Tourgueniev. Mme Pasquier, professeure d'Histoire en Terminale, et militante communiste, sut également nous faire dépasser ce que nos affiliations militantes pouvaient charrier de simplisme. Mais le programme de cette année 1973 fut perturbé par la grève du printemps... La professeure d'Allemand, qui avait des sympathies ouvertes pour la Ligue communiste, pouvait nous soumettre des textes sur la République de Weimar ou la révolution spartakiste, nous savions de quoi il s'agissait. Les communistes lisaient les ouvrages de Gilbert Badia (les deux volumes de l'Histoire de l'Allemagne contemporaine) et les trotskystes celui de Pierre Broué (Révolution en Allemagne, 1917-1923) que notre camarade Bernard Cohen, précoce fou de lecture, avait "avalé" en quelques jours.

Par contre, quand la professeure de philosophie, Marianne Alphant, jeune agrégée nouvellement nommée, nous questionna, "nous" les militants communistes et trotskystes, sur le point de savoir si le maxisme était un humanisme ou un anti-humanisme théorique - dilemme qu'elle se garda bien de trancher elle-même... nous avons tous répondu pour ne pas perdre la face... mais sans savoir vraiment où nous allions... Je me rappelle avoir affirmé que le marxisme était un "humanisme scientifique", sous l'influence des théories de Lucien Sève, alors philosophe "officiel" du Parti. Il a fallu accéder à la fac pour découvrir vraiment Althusser, sa Réponse à John Lewis, et l'anti-humanisme théorique, puis le structuralisme, Foucault, Poulantzas et Balibar.

En attendant, j'avais acquis des repères en suivant, dès la classe de Première, les cours de l'Université Nouvelle, animée par des professeurs communistes, dans un local au 44, rue de Rennes, face à l'église Saint-Germain-des-Prés. Également en lisant les Principes élémentaires de philosophie du communiste Georges Politzer, fusillé par les nazis en 1942. Ce livre montrait des qualités pédagogiques évidentes, mais il avait tendance à réduire l'histoire de la philosophie à l'affrontement de l'idéalisme (Platon, Berkeley, Kant, Hegel) et du matérialisme. On ne comprenait rien à Aristote ni à l'importance de la métaphysique. Mais, on disposait d'un axe à partir duquel on évaluait les questions philosophiques, ce qui nous facilita la vie en classe de Terminale. Le cours de cette année ne nous apprit cependant pas grand chose de la métaphysique car il privilégia les philosophies du soupçon : Nietzsche, Freud et Marx.

Tout ce bouillonnement fut très fécond intellectuellement. D'autant que les cours de ces professeurs - ne nous méprenons pas...! - ne se cantonnaient pas aux aspects en relation immédiate avec notre univers militant. Il faudrait mentionner ce qu'on apprenait en "sciences naturelles", pas encore dénommées "Svt" (sciences de la vie et de la terre). On nous a, par exemple, initiés à la génétique et je me souviens avoir présenté un exposé sur le code génétique à partir d'un article de La Recherche qui m'avait entraîné à prononcer sans fourcher la signification des trois lettres "ADN" : acide désoxiribo-nucléique. J'en ai profité pour lire Jean Rostand, dans la collection "Idées-nrf", la collection par laquelle les étudiants se cultivaient dans les années 1960, concurremment avec la "Petite bibliothèque Payot". Son livre de synthèse, L'homme, me déroutait puisqu'il il affirmait contradictoirement que "l'héritage ne comporte que des potentialités dont la réalisation dépendra dans une certaine mesure des conditions de milieu subies par l'individu" et, en même temps, que "de nombreux faits plaident en faveur d'une différenciation héréditaire des aptitudes intellectuelles"...

Le cours de Mathématiques, serait à évoquer, dans lequel le professeur s'était résolu à composer avec notre peu d'entrain à cette discipline, en nous parlant savamment d'histoire des sciences. Quelle aubaine ! J'ai eu accès de cette manière à Bertrand Russell (1872-1970). Dans La méthode scientifique en philosophie ("Petite bibliothèque Payot"), j'avais noté sa controverse avec un argument de Kant sur le nécessaire commencement du monde sans savoir quelle pertinence elle pourrait avoir plus de trente après...! Le philosophe anglais parlait d'erreur grossière de raisonnement : "Partant du présent pour rétrograder dans le temps, nous avons, si le monde n'a pas de commencement, une série infinie d'événements... (Kant) imagina un esprit s'efforçant de les saisir successivement, dans l'ordre inverse de leur apparition, c'est-à-dire en allant du présent vers le passé. Cette série-là n'a évidemment pas de fin. Mais la série des événements qui aboutit au présent a un terme, puisqu'elle aboutit au présent. Par suite du subjectivisme invétéré de ses habitudes d'esprit (Kant) ne prit pas garde qu'il avait renversé le sens de la série" et donc de la réalité. Cette inversion de raisonnement fait les beaux jours des actuelles controverses sur la mémoire et explique cette curieuse manie (mais c'est encore trop de lui fournir Kant pour ancêtre...!) de projeter sur le passé historique nos présentes catégories morales et de condamner, par anachronisme généralisé, et "subjectivisme invétéré" (!), tout épisode antérieur ne respectant pas les droits de l'homme...

En Terminale, nous suivions encore avec délectation, bien que l'épreuve de français ait eu lieu en fin de Première, les cours de Patrick Grainville, professeur de Lettres, arrivé au lycée en septembre 1971 après avoir été reçu à l'agrégation, et en charge des classes de série littéraire que nous étions. Auteur, en 1972, de La toison, que notre camarade de classe, Marie-Claude Busnel lut immédiatement, Patrick Grainville n'a jamais délaissé le lycée de Sartrouville. En 1976, il obtenait le prix Goncourt pour Les flamboyants. Il nous a tout de suite ébloui par sa culture littéraire, son aisance et sa façon de nous parler d'auteurs tels que Flaubert, Kafka, Max Brod, Proust, Montherlant... Quand je songe au saccage de l'enseignement littéraire effectué par les "gardes rouges" du pédagogisme... je me dis qu'il faudrait voter pour que Grainville devienne non pas ministre, car il devrait rendre des comptes aux lobbies de l'inculture..., mais despote éclairé en charge de l'instruction et des humanités...! Dommage, il paraît qu'il s'apprête à une retraite prochaine...



Garçons et filles

Enfin, l'engagement politique représentait un apprentissage accéléré de la citoyenneté, de la responsabilité démocratique, pour des tempéraments qui dépassaient ainsi l'hédonisme des années soixante et le loisir superficiel de masse que la télévision commençait à instiller. Il faut aussi reconnaître qu'il nous affranchissait, plus rapidement que de normal, de certaines conventions et grisait nos esprits adolescents qui rencontraient leurs professeurs dans un autre cadre que l'école.
Rencontre aussi des filles... aux yeux desquelles le pouvoir de séduction du militant pouvait bénéficier d'une avantageuse plus-value ! Les rapports entre filles et garçons au début des années 1970, appartiennent à l'époque d'avant le Sida. La liberté qui régnait portait aussi en elle le respect mutuel. Des désirs se sont ainsi croisés et éprouvés après les réunions, dans les appartements abandonnés par des parents migrant opportunément en week-end. Les effusions gagnaient en romantisme de se croire portées par l'Histoire...! Mais devaient s'astreindre à une relative discrétion quand elles unissaient des militants responsables... Pourquoi donc certaine, sans doute plus vulnérable et que la politique avait trop exposée, a si tôt disparu ? Laissant un refrain d'été s'abîmer dans l'amertume. Le souvenir d'une étreinte accabler à jamais la vicissitude de lui survivre. Et nous faire plus triste de l'avoir perdue que de nous éloigner de notre jeunesse.


* En septembre 1973, un stage de formation des responsables départementaux fut organisé à la campagne, dans un centre de la CGT en île-de-France. La photo ci-dessus a été prise par un militant du Havre : outre l'auteur de ce texte (à gauche), on reconnaît Patrick Jarry, aujourd'hui maire de la ville de Nanterre (au centre) et Agnès Jaeglé (à droite).

Michel Renard, décembre 2005



michelrenard2@aol.com


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Posté le 30/12/2005 à 12:48:07 (id:13308)
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