- In memoriam Bakou
La guerre de mon père (Bakou)
La guerre de mon père (Bakou)
Allemands sur les routes en 1940




voir le nouveau site : Gérard Vaugon, dit Bakou, 1952-2003




La guerre de mon père

Gérard VAUGON, dit BAKOU




En 2002, Bakou avait écrit ce texte sur son père, l'avait illustré d'une couverture de L'Almanach du combattant, 1940 et avait indiqué «Sans éditeur, interdit à la vente aux "libraires"»


Mon père avait de drôles d'idées. D'un naturel doux et tolérant, il en venait à hausser le ton dans les années 1960, tant la mode était à glorifier une France héroïque, résistante.

À se demander comment l'Allemand avait pu enfoncer le pays en trois semaines et se féliciter de son séjour de quatre ans dans notre pays. Aux dîners de famille s'entendaient rodomontades, exploits invérifiables. Mon père ne disait rien, il bouillait. À un moment il explosait et racontait par bribes ce qu'il avait vu, avec la foi de Saint-Thomas. Je dois vous reconstituer sa petite histoire.

Un père boucher : la vue du sang, l'odeur de la viande froide l'écoeuraient. Le voici, après le certificat d'études et une année de "complémentaires", apprenti pâtissier. À mi-mai 1940, il reçoit sa feuille de mobilisation. Les nouvelles du front sont contradictoires, il n'est pas chaud pour aller au massacre. Prudent, il prend conseil auprès de son père. Croix de guerre, médaille militaire, citations, blessures, le tout encadré dans le salon :
- "Dix-sept attaques à la baïonnette, on leur en fait voir aux Fridolins! ... On a vu ça en 14, la retraite de Charleroi et puis la victoire de la Marne, faut pas avoir le foie blanc... Des déserteurs, ils en ont fusillé des paquets !"

Voilà mon père à la gare du Nord, direction Compiègne. Plus de trains, le hall est envahi de réfugiés hébétés :
- "Ils sont derrière nous...!".
Il n'est pas le seul. Les malheureux conscrits se retrouvent, valises en carton bouilli, convocation à la main. Le gendarme ne manque pas :
- "Il y a un train pour Creil, vous marcherez... un bon entraînement !"
Arrivée. La cohorte s'ébranle pour s'empêtrer dans le flot de l'exode, se heurter à des bandes de soldats épuisés, désespérés. On alpague un officier :
- "Où qu'elle est la caserne ?"
- "Bande de cons, tirez-vous, c'est perdu...!".
Il pleure. Au loin, on entend les détonations, les avions allemands :
- "Barrons-nous !" dit un malin. Trois jours à pinces, direction Argenteuil...Comment il se fait engueuler par le Vieux...! Les jours passent, l'Alboche est à Paris.

Il faut bien gagner sa vie, reprendre son métier. Premier contact avec le marché noir. Premières étreintes avec ma mère. La guerre se fait oublier. L'Ancien dit :
- "Le maréchal sait ce qu'il fait, les Teutons, il les a dans sa poche".
Le courrier comporte peu de mandats et beaucoup d'emmerdements. En 1942, ordre de réquisition pour le S.T.O.. Attention...! pas celui de Georges Marchais avec primes et salaires... O-bli-ga-toire.

Là encore, il n'est pas partant. Son père insiste :
- "Tu libères des prisonniers, si tu n'y vas pas, il y aura des représailles". En route pour Dantzig (Gdansk). On lui demande ce qu'il sait faire :
- "Pâtissier ? Vous serez soudeur !" À la fabrication de sous-marins. Un petit boulot pour celui qui vient de se taper des années d'apprentissage. Douze heures par jour, des responsables allemands polis, rien à voir avec le petit chef bien français ; des baraquements et une gamelle correcte.

Des hurlements suivaient ces quelques mots. La table s'enflammait, tous les indemnes braillaient :
- "T'as eu une perm et tu t'es planqué". C'était la pure vérité. Ce qui l'avait le plus traumatisé, c'était un petit jeu du dimanche auquel se livraient les ouvriers français : il y avait un camp de prisonniers russes, réduits à la misère totale. Sachant que tout prisonnier s'approchant des barbelés était abattu, l'amusement consistait à jeter des sardines sur les grillages...

Revenu en Gaule, son père, désespéré par l'État français, lui conseille de se cacher dans une ferme qu'il possède en Normandie. Fils du propriétaire, ça n'empêche pas la fermière de proférer :
- "Tout ça, maquisards, réfractaires, c'est la bande à Bonnot...!". On lui a dit que l'instituteur organise la Résistance. Ils se connaissent, il l'informe des forêts où se constituerait une force armée.

Départ. Arrivée dans un capharnaüm peuplé de colonels, capitaines, ornés d'uniformes et de galons fantaisistes. Le soir arrive, la bouffe est maigre, le chef remonte la troupe :
- "On va se faire quelques fermes, à manger et de l'oseille !" Mon père a vu quelques voyous bien connus dans la région, et aussi un brave type ; leur réaction est rapide :
- "Gars Émile, on dégage !". Le lendemain, la Milice et les Allemands abattaient nos "résistants", c'est ainsi qu'ils sont inscrits sur une stèle. Retourner à la ferme, bosser comme une bête de somme, sous le regard suspicieux de la Thénardier, c'est moins dur que la pâtisserie ou Dantzig. Le taulier, il a des accès de générosité. Sa matrone le dos tourné, il lui murmure :
- "Chouille (ne lésine) pas le beurre, Mimile".

On arrive en juin 1944. Deux kilomètres de chemins creux ont empêché la visite d'importuns. Les bombardements indiquent le sens des événements. Les premiers jours passés, le travail reprend. Hue, cocotte ! La charrette est pleine, retour à la grange. Le chemin est tortueux. Surprise, à un détour, cinq chars, des auto-mitrailleuses. Sur les vareuses d'hommes écrasés de fatigue et de peur, est inscrit S.S. Gross Deutschland. Les hommes de garde l'ont mis en joue : "C'est fini, ils vont me flinguer". Il est résigné. Arrive un sous-off :
- "Maison, fin de route ?"
- "Ya, ya". Il le fait passer devant et ébranle la colonne. Les longs canons de 88, des Tigre, ravagent le bocage. À la ferme, on a entendu le vacarme des moteurs. Des Américains ? Le Prussien, le Vieux, il connaît ; la Grande Guerre, il y était. La Vieille, elle les appelle : "les bestiaux". Sur le monument aux morts, dans le village, se trouvent les noms de ses frères, cousins et autres... Les Allemands se nettoient, réparent leurs instruments de mort, rafraîchissent leurs camouflages, plaisantent. À l'heure du dîner, les officiers s'installent dans la grande pièce avec leurs provisions, proposent de partager, s'enquièrent :
- "Avez-vous du pain ?" Émile s'est mis à la boulange, la honte pour un pâtissier.
- "Cidre, calvados ?", il y a de quoi satisfaire tout le monde. La nuit se passe sans incidents. Le lendemain matin, les chefaillons réveillent leur petit monde. Reprise du combat, mine déconfite des bidasses. Ils s'harnachent, les moteurs ronflent. Dans un murmure, le fermier dit :
- "Ils vont nous abattre".
Celui qui doit être le chef s'adresse au sous-off qui bredouille le gaulois. Il traduit, s'adressant à la Vieille :
- "Combien d'argent, nous devoir ?"
On se regarde, la grigou lance un chiffre pour ne pas fâcher (et ne pas perdre). Le Frizou sort des billets Pétain et casque recta. Ils évacuent. Dans les minutes qui suivent, l'aviation alliée les mitraille. Mon père récupéra les pneus, l'essence, les boites à outils. Quand l'odeur des cadavres sera insupportable, on creusera. Paris est libéré. Mon père accourt rejoindre ma mère. Pour une fois, l'amour sauve la vie. Des Américains bourrés pillent la ferme, foutent le feu.

À ce moment, la table explosait :
- "Même que c'est vrai, c'est pas des choses à dire... les Boches qui se tiennent mieux que nos libérateurs !" Mon Dab, il disait plus rien, mais on l'aurait pas fait démorde de ce qu'il avait vu. Le retour n'était pas facile, en pleine période de marché noir. Un réfractaire ne se fait pas embaucher aisément. Manutentionnaire à la gare des Batignolles, il travaille à l'expédition de l'essence indispensable à cette fin de guerre. Pillage des stocks, il faut faire attention, l'Amerloque fusille facilement. Une expérience calamiteuse dans le petit commerce et retour au travail à mi-temps, quinze jours de jour, quinze jours de nuit, douze heures. Traitement thermique, le masque, les gants d'amiante, les explosions d'acide. Je l'informe que son statut de S.T.O. réfractaire lui donne les moyens de faire valoir ses droits à la retraite.

Cultivant son jardin, il décède d'une embolie un beau dimanche du mois d'août. On voulait le mettre à l'église. Je l'avais entendu vingt fois dire :
- "Je ne serai pas comme ma mère, qui passa sa vie à bouffer du curé et, se sentant mourir, survécut entourée d'enjuponnés". J'ai pu lui éviter la messe, mais pas le maire du bled, ceinturé de son écharpe tricolore, qui se crut obligé d'y aller de son discours.
Pour un peu, mon père devenait un résistant.
BAKOU

© Association des amis de Bakou



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Posté le 28/12/2005 à 02:12:37 (id:13072)
Bakou, un Mirabeau des campus (Michel Renard)
Bakou, un Mirabeau des campus (Michel Renard)
à la manière des frères Dalton,
Bakou au début des années 1970



Bakou, un Mirabeau des campus

Michel RENARD




Bakou a été étudiant en Sciences économiques à l'université de Paris XIII-Villetaneuse ("Paris-Nord", comme on disait alors). Il a fait partie de cette première fournée d'étudiants qui ont inauguré une faculté nouvellement construite au beau milieu des plantations maraîchères.

Je l'ai rencontré pour la première fois dans les locaux de l'Unef ou de l'UEC peu de temps après que je sois arrivé moi-même à Villetaneuse en octobre 1974. Une intelligence lumineuse, un art oratoire époustouflant. Un Mirabeau des campus. Mais, à la différence du tribun de la Constituante, Bakou, lui, n'a jamais rejoint le roi. Il est devenu le nôtre. Par la puissance de son esprit, par le génie de son humour, par le jaillissement de ses paradoxes. Tout en désamorçant immédiatement une relation qui aurait pu ressembler à une quelconque adulation.

Bakou m'a vacciné contre toute dévotion à l'égard des dominants de notre société, surtout des politiques. Et j'ai toujours ressenti une espèce d'injustice devant la réussite "de carrière" de tant de gens qui faisaient si pâle figure à côté de lui, quand ils ne lui devaient pas une grande part de ce qu'ils étaient. Faire saisir qui fut Bakou à ceux qui ne l'ont pas croisé, impliquerait de mobiliser de grandes figures, celle de Mirabeau, déjà citée, ou de Danton, pour son côté crâne face à la mort. On connaît la phrase du révolutionnaire au bourreau qui s'apprête à le guillotiner : "Sanson, tu montreras ma tête au peuple car elle en vaut la peine". Bakou, lui, la veille de sa mort, a lâché au médecin embarrassé qui tentait maladroitement de le réconforter : "si je comprends bien, vous m'expliquez que je vais mourir guéri"...

On penserait aussi à Churchill, pour le discernement dans l'adversité et la capacité d'organisation. Voire même à Doriot, pour les dérives qui peuvent guetter celui qui a été profondément blessé par le cynisme et l'hypocrisie de ceux qui n'auraient jamais dû en montrer. Mais, contrairement à ces deux-là, Bakou n'a jamais fait de mal par le pouvoir qu'il aurait pu exercer. Aucun bombardement de Dresde, aucun engagement sur le front de l'Est à lui reprocher, ni rien d'un million de fois moins grave. Bakou s'est contenté d'être notre Lucien Herr, nous poussant à l'étude et à la critique. Pourfendeur des égoïsmes : "Celui-là, tu peux compter sur lui quand il besoin de toi...!"... et des petites ou grandes lâchetés. Il avait adoré la dénonciation des Poissonard crapuleux dans Au bon beurre, le roman de Jean Dutourd avec qui il devisait à la terrasse du "Nesle", rue Dauphine.

Finalement, plus qu'à des politiques, on songerait davantage à des personnalités d'écrivains ou de poètes de la Renaissance, au Villon batailleur comme à celui de la "Ballade des pendus", à la truculence de Rabelais et à son "Fais ce que voudras", à la férocité d'un Brantôme, pas le courtisan mais celui des Dames galantes... Futilité que ces comparaisons...? Peut-être. Mais la richesse de sa personnalité fonctionnait comme un kaléidoscope nous faisant rebondir mentalement et intellectuellement.

Bakou m'a fait découvrir Céline, le Voyage au bout de la nuit, dont il nous lisait des passages, accoudé au comptoir de sa librairie, située sur le chemin qui menait de la sortie des amphis de Villetaneuse au café "Le Château" (aujourd'hui "Le Feeling"). J'ai lu le Voyage quand j'effectuais ma Préparation militaire supérieure, l'été 1977. Et lorsque, sortant de Coëtquidan en uniforme d'aspirant, je suis revenu voir Bakou, il ne trouva rien à redire, mêlant paradoxalement son anarchisme célinien à une admiration des meilleures traditions militaires. Je me piquais de stratégie parce que je lisais Guevarra et Clausewitz, comme tout bon militant communiste un peu gauchisant, mais Bakou était déjà un adepte des titres de l'éditeur Lavauzelle et commentait admirativement la série télévisée "Les grandes batailles" de Henri de Turenne.

On ne pouvait, cependant, le camper dans un engouement unilatéral. Il surprenait toujours, prenant chacun à contre-pied. Avec de belles longueurs d'avance... En 1975, dans un café arabe de la Plaine-Saint-Denis, un juke-box égrène les paroles d'une berceuse kabyle ; c'est Bakou qui m'apprend qu'il s'agit de a vava inouva et qu'il est question de la peur de l'ogre par un enfant qui prie son grand-père Inouba. Le chanteur Idir ne fut connu que l'année suivante... Et ma passion pour la musique arabe, pour le Maghreb, ne s'est révélée que longtemps après. Un domaine, peut-être, a été soustrait à sa curiosité intellectuelle : la spiritualité, la fascination pour le retrait du monde. Encore qu'à sa manière, il a connu, par excès d'immersion dans les passions épicuriennes, une forme de solitude et de mystique de la douleur.

On ne peut maintenant parler de Bakou que par privilège de lui survivre. Mais il aurait balayé cela d'un sarcasme dévastateur, réduisant à un formalisme vaniteux et dérisoire toute tentative de résumer sa vie... ou celle d'un autre. Non par orgueil, mais par humilité. Pas une humilité chrétienne, plutôt celle d'un matérialisme nietzschéen. D'un amour des petits – qu'il alliait d'ailleurs à une connaissance démystifiante de l'aristocratie française... Car sa façon de débusquer en nous la moindre parcelle d'auto-complaisance ou de duplicité témoignait d'une authentique forme de respect... même s'il a pu aussi mortifier certains de nous par surcroît de clairvoyance sur quelques-uns de nos défauts. Mais tout cela sans rancœur, car Bakou avait dépassé l'animosité par le rire. Et il allait vite.

Je regrette de ne pas l'avoir vu ces dernières années alors qu'il restait disponible malgré son mal. Et qu'il habitait, à quelques encâblures du collège où j'exerçais, à Pantin dans un petit logement HLM qu'une ancienne amitié lui avait permis d'obtenir. De Saint-Ouen où il avait grandi, à Pantin où il repose, ce n'est pas de géographie que voyagea Bakou. L'étendue de son esprit et sa magnifique camaraderie, seules, peuplèrent son monde et celui de ses amis. Salut Bakou.
Michel Renard, 27 décembre 2005




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Posté le 27/12/2005 à 18:22:44 (id:13051)
In memoriam Gérard Vaugon, dit Bakou (1952-2003) (Gérard Molina)
In memoriam Gérard Vaugon, dit Bakou (1952-2003) (Gérard Molina)
Bakou (à droite) et Gérard Molina, le 19 mai 1979



Gérard Vaugon, dit Bakou (1952-2003)


Notre ami Bakou, de son vrai nom Gérard Vaugon, est né le 30 mai 1952 et décédé le lundi 21 juillet 2003 à l'hôpital La Pitié-Salpétrière. Il a été enterré le vendredi 25 juillet, de 17 à 17 h 30, au cimetière de Pantin (à proximité de la 5e Division côté mur).

À la demande de sa mère, un hommage a été prononcé par Gérard Molina.

Étaient notamment présents : Gérard Molina, Guy Konopnocki, Daniel Lefeuvre et Denise Arias, André Fontaine et Malika, Jean-Pierre Janesse (Nénesse), Dominique Larbi, Kosick, Lagrue, Claire Bolze, Denis Maresco, Jean-Marc Bédrines, Michel Brault, Yasmine Kawass, Michel Renard...

Voici le texte de l'hommage adressé à Bakou :



Obsèques de Gérard Vaugon, dit Bakou
(30 mai 1952 - 21 juillet 2003)

oraison de Gérard Molina, le 25 juillet 2003 au cimetière de Pantin




Au nom de la famille de Gérard, qui m'a demandé de prononcer quelques paroles, je vous remercie d'être venus lui dire adieu.

Pour sa maman, si éprouvée et malheureuse aujourd'hui, pour son frère François qui l'a beaucoup assistée ces derniers mois, pour son père décédé qu'il aimait et auquel il avait récemment consacré un beau texte, pour tous ceux qui l'ont vu grandir, il était Gérard.

Mais pour tous les autres, pour nous, pour celles et ceux très nombreux qui furent ses amis au fil du temps, il était devenu définitivement Bakou. Un surnom qui lui avait été donné par mon frère, il y aura bientôt trente cinq ans, en référence à l'anarchiste Bakounine, en témoignage de son esprit de révolte d'alors et du refus de toute autorité que Gérard manifesta très tôt et de façon radicale.

Seulement, vous le savez, assez vite Bakou se révéla inclassable, exclu de tous les partis, dissident de toutes les églises, hérétique de toutes les croyances, impossible à étiqueter. Rebelle à la rébellion qui ne dénoncerait qu'un seul aspect des choses.

Il était libertaire chez les bourgeois et sarcastique avec les militants, mal embouché dans les milieux chics et provocateur avec les bien-pensants de la petite gauche satisfaite. Réfractaire à l'ordre imposé quel qu'il soit. Toujours rétif, se refusant à nager dans le sens du courant et goûtant aux extrêmes.

Faut dire qu'il était taillé pour l'abordage. Bakou avait le sens de la formule, celle qui jaillit et qui tue, le sens du propos qui décape, des paradoxes étincelants. Il renouvelait la gouaille du titi parisien qui ne s'en laisse pas conter, l'insolence de Figaro et de Gavroche pour renverser les idoles et dissiper les mirages.

De nous tous, il restait le dernier à vouloir se vacciner chaque matin contre la sottise ambiante, au prix, disons-le, de dérapages et d'excès qui heurtaient ceux qui demeurent attachés à certaines valeurs humanistes. Mais il n'aimait rien tant que dégonfler les baudruches, ridiculiser la prétention, attaquer les conformismes, démolir les petits marquis et les fausses gloires du temps. Et en ces matières, il excellait, ayant commencé tôt contre tous les Tartuffes.

Comme un illustre prédécesseur, Bakou s'était fixé un vaste programme qu'on m'excusera de clamer dans un cimetière : «Mort aux cons !».

Évidemment, étant donné le grand nombre de nécessiteux, c'était perdu d'avance, mais, avec son génie du verbe et son courage, ça valait le coup d'essayer.
Et nous avons tous tiré profit de sa lucidité politique comme de sa clairvoyance sur les gens et sur les choses. Il nous a surpris plus d'une fois, et encore récemment, par ses jugements qui voyaient loin et juste avant tout le monde.

C'est sans doute étrange, voire déplacé de le dire en ce lieu, dans ces tristes circonstances, mais ce qui distinguait Bakou du reste de ses contemporains, c'était sa prodigieuse capacité à rire de tout et de tout le monde, et, par là même, à provoquer le rire.

Aujourd'hui, nous le pleurons, mais comment ne pas rappeler que toute sa vie, il nous aura fait rire, rire aux éclats, rire à s'étouffer, rire aux larmes. Et pas une fois ou dix, mais des centaines, des milliers de fois.

Même lorsqu'il plongeait au fond des malheurs humains comme il aimait à dire, il parvenait à déclencher le rire, un rire libérateur, vengeur, méchant parfois mais toujours intelligent et jouissif. On sortait de là l'esprit et les yeux lavés, guéris des illusions consolatrices, et je crois pouvoir dire ceci : il n'est pas un de ceux, pas une de celles qui ont partagé avec lui ces moments de communion comique et bouffonne, qui ne l'ait alors aimé, souvent avec passion.

Oui, quelles qu'aient été par moment les vicissitudes de l'existence et les fâcheries plus ou moins passagères, nous avons tous éprouvé un bonheur intense à l'écouter dégommer les puissants, railler les bienséances à la mode et débusquer l'imposture.

Bien sûr, aucun d'entre nous n'aurait pu l'accompagner jusqu'au bout de ses pérégrinations, mais le morceau de chemin, petit ou grand, qu'on a fait avec lui, on ne le regrette pas, on ne le regrettera jamais. Car nous avons connu quelqu'un de très singulier, qui ne ressemblait à personne et qui s'était forgé une personnalité à part.

Alors c'est vrai, nihiliste et destructeur, tu l'as été aussi Bakou, et même autodestructeur, pourquoi le nier ? Te suivre aveuglément, cela pouvait devenir périlleux, et la plupart d'entre nous furent retenus par des réflexes de survie, des obligations de famille, des ambitions sociales, des envies de calme et de sécurité. C'est bien normal.

Mais tu étais aussi, paradoxalement, tonique et plein d'énergie, et par là, tu donnais envie de vivre, d'entreprendre ou de créer.

Vous le savez, même si Gérard e eu une existence trop brève, écourtée, il a vécu plusieurs vies toujours intensément, et il a connu des milieux très divers dans lesquels il édifia à chaque fois de nouvelles et solides amitiés dont quelques-unes sont réunies aujourd'hui.

Il y eut pêle-mêle la fac, la politique et les champs de courses, l'U.N.C.AL. et l'U.E.C., l'édition, le solde et le golf, le C.D.L.P., Villetaneuse et la rue Dauphine, Franc-Tireur et les cercles de jeux, le passage Jouffroy et Chartres, Magnard et la Bibliothèque de l'Image, Linédi et Distique ; j'en oublie, j'en passe... On dirait un inventaire à la Prévert mais à l'heure du bilan, on prend tout et on abandonne à plus malin le désir de faire le tri.

Partout où il vécut, il imprima fortement sa marque sur les lieux et sur les gens, et le temps me manquerait pour les évoquer tous.

Cependant, la grande activité professionnelle de Bakou, ce fut le livre, le livre dans toutes les acceptions du mot, puisque cela avant commencé avec les ouvriers du Livre - c'est ainsi qu'on appelle le labeur dans la presse parisienne et, comme d'autres, j'y ai travaillé des nuits entières avec lui. À la même période, il démarrait la vente des ouvrages soldés au sein des universités parisiennes. Encore avant, cela avait commencé tout simplement par la lecture, passion d'adolescent avide de comprendre le monde. Gérard avait beaucoup lu, notamment Balzac, Zola, son cher Céline et Orwell, auteurs qui contribuèrent sans doute à étayer sa vision plutôt désespérée de l'humanité.

Mais il aimait aussi lire la Bible, Marx ou Plutarque, et beaucoup d'autres ouvrages que sa mémoire pouvait convoquer à loisir. À cette culture littéraire et historique, politique et militaire, il faudrait ajouter le cinéma français, enfin, l'ancien, celui qui savait raconter des histoires et dont Bakou pouvait réciter des dialogues entiers. Ou encore la chanson populaire, de Damia à Fréhel, de Piaf à Bécaud, de Léo Ferré à Aznavour ; chansons dont il connaissait des couplets par cœur.

Cependant, le centre de son travail, ce fut la diffusion. Une fois installé avec Jean-Marc dans cette vieille rue Dauphine, vouée depuis près de trois siècles au commerce du livre, Bakou affecta de traiter celui-ci comme une vulgaire marchandise, un article qu'on échange et qu'on vend, sans égard pour le contenu des œuvres.

Comme à son habitude, il en rajouta dans la dérision et le sarcasme, mais il visait surtout le vernis et les vanités, ainsi que ce nouvel opium du peuple qu'est devenue l'animation «culturelle». Pour rien au monde, Bakou n'aurait supporté d'être assimilé à un certain milieu littéraire et éditorial qui, en paroles, sacralise le livre et pontifie sur la critique, alors qu'il est vautré dans les sordides combinaisons des réseaux d'influences, les trafics des copains et des coquins.

Gérard savait bien pourtant que le livre n'est pas un produit comme les autres. Car lorsqu'il est consommé, il ne se détruit pas, se détériore à peine et peut même prendre de la valeur, intellectuelle autant que pécuniaire. Le livre survit ainsi à ses possesseurs successifs et passe de main en main. S'il lui arrive de disparaître dans une bibliothèque, il renaîtra des années plus tard sur un étal, chez un bouquiniste ou dans une vitrine.

Bakou a traversé tous les états et statuts de l'ouvrage imprimé : le neuf, le prix réduit, le solde, l'occasion et même le pilon. Ainsi il a diffusé la drouille et l'exemplaire numéroté, le rossignol et la perle rare, le compte d'auteur et le chef d'œuvre. Et, ma foi, l'ironie veut que des milliers de gens continueront d'ouvrir et de feuilleter des livres qui auront survécu et circulé grâce à son travail.

J'ai parlé de la vie professionnelle de Gérard. Mais personne ne l'imaginait dans une administration ou derrière un bureau, fonctionnaire calculant ses points de retraite et cancanant sur ses collègues. Certes non ! À ses yeux, les entreprises devaient être des lieux de vie complets, des expériences de convivialité anarchique, des occasions de rencontres et de délires.

Il n'aurait jamais travaillé avec des pisse-froid ou des obsédés du cash-flow. Il lui fallait mélanger l'affectif et le passionnel, l'ordinateur et la rigolade, la gestion des comptes courants et le bistrot où l'on tient table ouverte. Il n'acceptait pas de perdre sa vie à la gagner sans que le gain soit aussi relationnel et festif.
Selon la conception singulière de l'ancien étudiant en sciences économiques qu'il était, il lui semblait que, de la démesure, de l'improvisation et de la confiance mutuelle devait naître la croissance du «bouclard».

Naturellement, cela ne pouvait pas toujours marcher sans coups de gueule ni tempêtes, sans exaspération parfois chez les amis qui eurent l'audace, mais aussi l'intelligence, de s'associer avec lui. Et pourtant, cela a fonctionné plus de vingt-cinq ans et s'il disparaît aujourd'hui sans fortune, Bakou aura bien vécu, en homme debout qui n'abdiquait pas sa liberté de parole.

Il est riche du souvenir qu'il nous laisse.

Nous savions tous, Bakou, que tu brûlais ta vie par tous les bouts, que la frugalité, la tempérance et l'austérité spartiate n'étaient pas ta tasse de thé. D'ailleurs, du thé, hein ! t'en buvais pas beaucoup. Chacun d'entre nous, à un moment ou à un autre, a essayé de te refréner, te ramener dans le fameux droit chemin si ça existe. Mais c'était souvent hypocrite, car on a tous profité de ta générosité, des instants de grâce autour d'une bonne table, des soirées passées à t'écouter refaire le monde et divaguer sur les choses, à célébrer l'amitié en levant des verres pleins de liquide aux chatoyantes couleurs.

Il est vrai que personne autant que Bakou n'a fait sentir la vérité du mot de l'écrivain Scott Fitzgerald : «Toute vie est bien entendu un processus de destruction».

Et nous, qui avons été plus prudents, plus ternes ou plus conformes, nous lui survivons certes, mais il n'y a pas de quoi se pousser du col, pas de quoi se vanter, comme il aimait à dire. Les entreprises humaines sont presque toujours vouées à la poussière et à l'oubli. Carpe diem, cueille le jour, et tu savais magnifiquement les moissonner, Bakou !

Gérard accepta lucidement le propos terrible de Blaise Pascal : «Le dernier acte est sanglant quelque belle que soit la comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la tête et en voilà pour l'éternité». Mais au moins, toi, tu assumais tes choix, tu ne t'es pas raconté d'histoires et lorsque les maladies t'ont assailli cruellement, tu as fait face avec dignité et courage, André, ton médecin et ami, peut en témoigner.

Voilà, Madame Vaugon, François, l'évocation trop brève d'un Gérard sans doute un peu différent de celui que connaissez, mais c'était notre Bakou et, soyez-en sûrs, son humour et son intelligence vont nous manquer.

Nous ne sommes pas prêts de l'oublier car il a été une part de notre jeunesse à tous. Chacun de ceux, chacune de celles qui l'ont connu pourrait ajouter mille commentaires, anecdotes ou souvenirs, corriger ou compléter ce que, maladroitement, j'ai essayé de rappeler.

Permettez-moi d'associer à ce témoignage tous les amis des bons, des très bons jours, et aussi, parfois, des moins bons.

Je pense à Yasmine, à Claire, à Isabelle, à Danielle, à Marie, à Sylvette, à Françoise, à Fanny, à Christine, à Véro, à Marie-Ange, à Joëlle, à Malika, à Micheline...

Je pense aussi bien sûr à Dominique, à André, à Christian, aux deux Daniel, à Jean-Marc, à Guy, à Jean-Luc, aux deux Michel, à Denis, à René, à Jean-Pierre, à Gilbert, à Jean-Charles, à Philippe, à Jean, à Dov, à François, à Roland...

Plus tous ceux dont j'oublie de citer le prénom et qui voudront bien me pardonner, car Gérard a su fédérer autour de lui tant et tant d'amitiés.

Pour un dernier salut à Bakou, pour un ultime adieu à Gérard, je vous propose à mon tour d'observer un moment de silence et de nous recueillir.

Que ceux qui croient au ciel prient pour lui et que les autres aient une pensée fraternelle.
Gérard Molina




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Posté le 26/12/2005 à 14:45:34 (id:12955)
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