- Morale et école
Je suis très touché du ton de ta lettre (Monsieur C. dans "Chère école")
Je suis très touché du ton de ta lettre (Monsieur C. dans
Cadavre de soldat à Bois d'Avocourt (Verdun)



Je suis très touché du ton de ta lettre


Monsieur C. dans Chère école


Mon petit, je suis très touché par le ton de ta lettre. Bien sûr que je me souviens de cet oiseau blessé aux grands yeux désespérés et j'ai compris immédiatement ton calvaire ; je n'ai absolument rien fait d'extraordinaire comme tu sembles le penser ; je n'ai fait que te remettre sur une voie que l'on t'avait fait quitter. Le rôle des maîtres est bien entendu d'enseigner les matières principales, mais aussi de voir un peu plus loin et chercher à comprendre le mal de vivre de certains enfants ; le dialogue est important car il peut dénouer des situations critiques. Je suis au crépuscule de ma vie et si j'ai pu aider ne serait-ce qu'un seul enfant, je considérerai ma mission accomplie. Mais ce que tu ne dis pas et que j'avais découvert, c'est que ton père était mort là bas... à la guerre en 1944, d'une balle en plein front, au cours d'un affrontement avec l'ennemi. Pourquoi les adultes ne t'expliquaient-ils rien ? Pourquoi l'ai-je compris ? C'est que mon propre père lui aussi avait été tué dans une tranchée à Verdun pendant la guerre précédente. Et à moi non plus, on ne m'avait pas dit pourquoi on peut prendre des vies aussi facilement. Bien à toi.

Monsieur C. dans Chère école. Mémoires de maîtres, paroles d'élèves,
Jean-Pierre Guéno et Jérome Pecnard, éd. Les Arènes/France Bleu, 2001, p. 91.




- le livre Chère école. Mémoires de maîtres, paroles d'élèves :
http://www.amazon.fr/ex...444/402-4988201-8094559

- iconographie - Collections de photographies sur la guerre 1914-1918 :
http://bac.d.free.fr/guerre_14_18/page_156.htm



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Posté le 28/12/2005 à 11:45:00 (id:13082)
Lettre à son instituteur après le prix Nobel en 1957 (Albert Camus)
Lettre à son instituteur après le prix Nobel en 1957 (Albert Camus)
Albert Camus



Lettre à son instituteur après le prix Nobel en 1957

Albert CAMUS



Le 17 octobre 1957, l'Académie royale de Stockholm décerne le Prix Nobel de littérature à Albert Camus (1913-1960), «pour l'ensemble d'une ceuvre mettant en lumière les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes». La lettre que Camus adresse alors à M. Germain est certainement l'un des plus bels éloges du métier d'instituteur.


NRF
19 novembre 1957

Cher Monsieur Germain,


J'ai laissé s'éteindre un peu le bruit

qui m'a entouré tous ces jours-ci avant

de venir vous parler un peu de tout mon

cœur. On vient de me faire un bien trop

grand honneur, que je n'ai ni recherché

ni sollicité. Mais quand j'ai appris la

nouvelle, ma première pensée, après ma mère,

a été pour vous. Sans vous, sans cette main

affectueuse que vous avez tendue au

petit enfant pauvre que j'étais, sans

votre enseignement, et votre exemple, rien

de tout cela ne serait arrivé. Je ne me

fais pas un monde de cette sorte d'honneur

Mais celui-là est du moins une occasion

pour vous dire ce que vous avez été, et êtes

toujours pour moi, et pour vous assurer

que vos efforts, votre travail et le cœur

généreux que vous y mettiez sont toujours

vivants chez un de vos petits écoliers

qui, malgré l'âge, n'a pas cessé d'être

votre reconnaissant élève. Je vous

embrasse, de toutes mes forces.

Albert Camus


Paris, 17, rue de l'Université - 5, rue Sébastien-Bottin (VIIe)



Lettre de l'écrivain Albert Camus à son instituteur à l'occasion de la remise de son prix Nobel de littérature.

- cette lettre est reproduite p. 153 du livre magnifique de Jean-Pierre Guéno et Jérôme Pecnard, Chère école. Mémoires de maîtres, paroles d'élèves, éd. Les Arènes - France Bleu, 2001 :


http://www.arenes.fr/li...vre.php?numero_livre=21
http://www.radiofrance....p?prod_id=10509&type=22
http://www.amazon.fr/ex...339/402-4988201-8094559
http://www.decitre.com/...+%E9cole%2E+Agenda+2006




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Posté le 25/12/2005 à 09:37:09 (id:12837)
L' insatiable désir de liberté et l'indifférence à tout le reste (Platon)
L' insatiable désir de liberté et l'indifférence à tout le reste (Platon)
Platon (à gauche) et Aristote, L'école d'Athènes, Raphaël





L' insatiable désir de liberté et l'indifférence
à tout le reste


PLATON (428-348 av. J.-C.)




- Mais n'est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme son bien suprême qui perd cette dernière ?
Quel bien veux-tu dire ?
La liberté, répondis-je. En effet, dans une cité démocratique tu entendras dire que c'est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans une cité.
Oui, c'est un langage qu'on entend souvent.

Or donc - et voilà ce que j'allais dire, tout à l'heure - n'est-ce pas le désir insatiable de ce bien, et l'indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l'obligation de recourir à la tyrannie ?
Comment ? demanda-t-il.
Lorsqu'une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s'enivre de ce vin pur au-delà de toute décence ; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d'être des criminels et des oligarques.
C'est assurément ce qu'elle fait, dit-il.
Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite d'hommes serviles et sans caractère ; par contre, elle loue et honore, dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l'air de gouvernés et les gouvernés qui prennent l'air de gouvernants. N'est-il pas inévitable que dans un pareille cité l'esprit de liberté s'étende à tout ?
Comme non, en effet ?
Qu'il pénètre, mon cher, dans l'intérieur des familles et qu'à la fin l'anarchie gagne jusqu'aux animaux ?
Qu'entendons-nous par là ? demanda-t-il.
Que le père s'accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter ses enfants, que le fils s'égale à son père et n'a ni respect ni crainte pour ses parents, parce qu'il veut être libre, que le métèque devient l'égal du citoyen, le citoyen du métèque et l'étranger pareillement.
Oui, il en est ainsi, dit-il.
Voilà ce qui se produit, repris-je, et aussi d'autres petits abus tels que ceux-ci. Le maître craint ses disciples et les flatte, les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues. En général les jeunes copient leurs aînés et luttent avec eux en paroles et en actions ; les vieillards, de leur côté, s'abaissent aux façons des jeunes gens et se montrent pleins d'enjouement et de bel esprit, imitant la jeunesse de peur de passer pour ennuyeux et despotiques.
C'est tout à fait cela.

La République, Garnier-Flammarion (1966); éd. poche 1984, p. 322-323.



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Posté le 24/12/2005 à 15:45:05 (id:12804)
Devant les yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin
Devant les yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin
illustration tirée du livre Sur les murs de la classe
textes de François Cavanna, éd. France-Loisirs, 2004


Devant les yeux émerveillés des tout petits,
le verdoyant sapin


Georges DUBOSC (1897)



Dans le Journal de Rouen du 25 décembre 1897, Georges Dubosc écrivait :

«Devant les yeux émerveillés des tout petits, le verdoyant sapin, illuminé de mille petites lumières tremblotantes, se dresse tout chargé de jouets et de cadeaux qui, pendant des heures, mettent du bonheur dans les âmes de tout ce monde enfantin. A ces joujoux d'un jour, on joint quelquefois une large distribution de bons vêtements chauds et de hardes neuves : tricots qui recouvrent les petits membres grelottants, mitaines qui préservent des engelures, foulards où s'enfouissent les petits nez rougis par la bise, bonnes galoches qui sonnent sur le pavé au moment des glissades. Et comme il n'est point de belles fêtes sans chanson, on chante quelques-uns de ces jolis noëls naïfs, sur des airs qui ont traversé les siècles et qui n'en sont pas moins une bonne et égayante musique».

D'après La nuit de Noël dans tous les pays, paru en 1912.


- origines du Sapin de Noël :
http://www.france-pittoresque.com/faune/indexb.htm

- se procurer le livre Sur les murs de la classe :
http://www.alapage.com/...el=ALAPAGE&sv=5-28640_B


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Posté le 19/12/2005 à 12:21:37 (id:12064)
Il y a une morale humaine, un trésor de valeurs universelles
Il y a une morale humaine, un trésor de valeurs universelles
illustration tirée du livre Sur les murs de la classe
textes de François Cavanna, éd. France-Loisirs, 2004


Il y a une morale humaine, un trésor
de valeurs universelles


Un instituteur du Loiret ayant exercé avant 1914



J'ai le privilège, si c'en est un, d'être né dans le même temps que les lois laïques, du moins d'avoir grandi avec elles. Les maîtres qui m'ont instruit, dans une période où il n'était ni facile ni sans danger d'être laïque, étaient imbus de cette ardeur que Buisson a appelée la foi laïque. C'est d'eux que j'ai appris ce que c'était. Une grande chose. La conviction qu'en dehors et au-dessus de toutes les religions qui peuvent selon les accidents de la naissance dans tel ou tel pays, telle ou telle famille, telle ou telle époque, servir d'aliments aux âmes individuelles, il y a une morale humaine, un trésor de valeurs universelles qui transcendent toutes les confessions et constituent le fonds de la civilisation et que c'est le trésor commun qu'il appartient à l'école commune de conserver et de communiquer, laissant à d'autres organisations le soin de perpétuer les autres systèmes de croyance hétérogènes et contingents.
Voilà la foi laïque, celle qui m'a animé dès ma sortie de l'École normale.

in La République des instituteurs, Jacques et Mona Ozouf (1992), Points-Seuil, 2001, p. 273-274.



le livre La République des instituteurs : http://www.amazon.fr/ex...621/403-5286515-2151635



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Posté le 19/12/2005 à 10:56:54 (id:12050)
Leçon de morale sur la bonté
Leçon de morale sur la bonté
Omar, personnage du film Le porteur de cartable de
Isabelle Huppert d'après le roman de Akli Tadjer


Leçon de morale sur la bonté

Akli TADJER



Cette journée n'en finit pas de traîner en longueur. Nous sommes tous éteints. Mme Ceylac rappelle à l'ordre Bazire et Nestor qui, avachis sur leurs sièges, s'assoupissent. Puis elle consulte sa montre.
Avant de ranger vos livres et cahiers, il nous reste un peu de temps, alors nous allons le consacrer à réviser la leçon de morale que je vous ai apprise lundi. Qui veut venir me la réciter ?
(...)
Mme Ceylac regagne son bureau, s'assoit jambes croisées et je débite d'un trait, les yeux fermés, la leçon numéro douze.
- La bonté. La bonté – comme le soleil – doit rayonner sur tous, mais avant tout sur les faibles, les êtres sans défense, les vieillards, les infirmes, les bêtes.
- Bravo Boulawane. Seize sur vingt.
- Et pourquoi pas vingt, madame ?
- Parce que cette leçon doit, avant tout, partir du cœur et j'ai bien senti que tu la disais avec ta tête et pas avec ton cœur. Mais c'est bien quand même. Tu as une bonne mémoire.
Seize. Si j'avais su, je me serais tu. Ça m'aurait évité de me ridiculiser devant cette assemblée de nigauds. Raphaël lève le doigt.
- J'en connais une autre sur la bonté, madame.
Mme Ceylac l'invite à la rejoindre.
- Je t'écoute mon petit Sanchez.
(...)
Raphaël prend sa respiration, joint les talons, redresse le menton et se lance.
- Raccommodez les gens qui se brouillent, portez les enfants au devoir, les pères à l'indulgence.
Toute la classe se bidonne encore de son accent pied-noir. Raphaël ne se démonte pas, il continue :
- ... Empêchez les vexations, prodiguez le crédit en faveur du faible à qui on refuse justice et que le puissant accable ; déclarez-vous le protecteur des malheureux, soyez juste, humain, bienfaisant... Jean-Jacques Rousseau.
Cette histoire abracadabrante a fini par ramener le calme dans toute la classe. Mme Ceylac est restée bouche bée pendant qu'il récitait.
- Très bien. Très bien mon petit Sanchez. Dix-huit.
Raphaël rosit, se tortille du popotin comme s'il avait envie de pisser.
- C'est Mme Schuman, ma maîtresse qui nous l'a appris juste avant que je parte.
- Il est très beau ce texte de Rousseau s'émeut-elle.
Je ne vois pas ce qu'elle peut trouver d'intéressant là-dedans... «Déclarez-vous le protecteur des malheureux ; soyez juste, humain, bienfaisant...». Qu'est-ce que c'est banal. Il est aussi nul que le petit Robot ce Rousseau. Franchement ça ne mérite pas dix-huit.

Akli TADJER, Le porteur de cartable, (2002), Pocket, 2005, p . 68-71.


Photos extraites du film : http://malicieux.com/galleries/f_122.html
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Posté le 17/12/2005 à 21:41:29 (id:11897)
Maîtresse, c'est quoi des "peccadis"…?
Maîtresse, c'est quoi des
Omar et Raphaël, personnages du film Le porteur de cartable de
Isabelle Huppert d'après le roman de Akli Tadjer


Maîtresse, c'est quoi des "peccadis"...?


Dispute et bagarre entre Omar et Raphaël à l'école ; intervention de l'institutrice qui les sanctionne.

* en classe, pendant un exercice, Omar et Raphaël se disputent l'encrier.

- Raphaël : Ohh, mais arrrrête... * l'encrier se renverse sur Omar
- l'institutrice : Ah, c'est malin... Ça fait une semaine que vous vous chamaillez pour des peccadilles. Une semaine que je vous dis d'arrêter. J'en ai assez. Filez chez monsieur le directeur !
- un élève : Maîtresse, c'est quoi des "peccadis"...?
- l'institutrice : "Peccadilles"... Cherche dans le dictionnaire et copie la définition cent fois !


* dans le couloir, Omar et Raphaël se rendent chez le directeur. Raphaël tend son mouchoir à Omar.
- Raphaël : Tu ferais mieux d'te nettoyer. Le directeur va penser que tous les Arabes sont des dégueulasses.
- Omar : Ça m'étonnerait, il est pas comme ça.
- Raphaël : J'les connais mieux que toi les Français.
- Omar : Tu parles des Pieds-Noirs. Moi, je connais les vrais Français de France.
- Raphaël : Moi, j'te dis que les vrais Français de France, ils sont pires que nous. La preuve, dans cette école, t'as pas d'amis. À la récré, tu restes tout le temps tout seul et on te traite de "bougnoule". ...
[Raphaël reprend le mouchoir ...] Tiens, vas-y passe moi-le [...le mouille avec sa bouche et s'apprête à essuyer la tache d'encre qu'Omar a sur le nez]
- Omar : Ça va pas ! J'vais pas me laisser nettoyer avec ta bave de crapaud ! [il jette le mouchoir par terre et le piétine]
- Raphaël : Eh, mon mouchoir... t'es con ou quoi ?! ... rends-le moi !
- Omar : Et en plus, tu m'as piqué mon appartement !
- Raphaël : J't'ai rien piqué du tout !

[ils se jettent l'un sur l'autre et se bagarrent. La maîtresse les entend, confie la classe à un élève et sort les séparer]

- l'institutrice : Ça suffit, arrêtez ! J'exige des explications, là, à la seconde ! [elle remarque que Raphaël saigne du nez ; s'adressant à Omar] Tu me copieras cent fois : "Je dois respecter mon père, mon frère, mon adversaire, mon voisin de palier" ! [puis s'adressant à Raphaël] Et toi... "Je ne dois pas abuser de la situation" !
- Raphaël : Quelle situation ...?
- l'institutrice : "La" situation ! Tu demanderas à ton père, lui il comprendra !

[le directeur arrive et questionne l'institutrice]
- le directeur : Qu'est-ce qui se passe encore ?
- l'institutrice : Euh... tout va bien, monsieur le directeur... le petit Raphaël s'est trouvé mal... mais ne vous inquiétez pas, je m'en occupe. Allez, venez les enfants.



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Posté le 17/12/2005 à 21:35:42 (id:11896)
Nous on est quoi alors, si on n'est pas des vrais Français ?
Nous on est quoi alors, si on n'est pas des vrais Français ?
Omar Boulawane au tableau, dans Le porteur de cartable


C'est en lisant Émile ou De l'éducation, de Jean-Jacques Rousseau, que je suis tombé sur le passage évoqué dans l'article "Leçon de morale sur la bonté", ci-dessus (et publié dans l'article ci-après). Je l'avais remarqué dans le film Le porteur de cartable que j'avais énormément apprécié. Raphaël, petit "pied-noir", arrivé tout juste d'Algérie, récite ces quelques phrases de Rousseau comme leçon de morale. Prestation boudée par Omar, en raison de la jalousie qu'il ressent devant l'attention portée par la maîtresse au nouvel élève. La scène est forte. Elle sonne comme un rappel de l'humaine bonté, à laquelle voudraient croire les enfants, dans le contexte d'une fin de guerre en Algérie. Dans le cadre, également, de rapports tendus entre les deux garçons qui, à front renversé, font chacun découvrir à l'autre "leur" pays que l'histoire s'apprête à inverser : Omar se considère comme français, et Raphaël comme algérien ou en tout cas "d'Algérie". Pour très peu de temps encore.
Michel Renard



Nous on est quoi alors, si on n'est pas des vrais Français ?


dialogues du film Le porteur de cartable


Dialogue entre Omar Boulawane, enfant de 10 ans, et sa mère à propos de l'arrivée de nouveaux occupants dans l'appartement, plus grand, situé en face du leur :

- la mère : Ils viennent de chez nous, ce sont des Pieds-Noirs, des Rapatriés comme on dit ici.
- Omar : Mais pourquoi ils ont eu cet appartement alors que nous on le veut depuis si longtemps ?
- la mère : Peut-être parce que c'est des Français... des vrais Français, eux.
- Omar : Nous on est quoi alors, si on n'est pas des vrais Français ?
- la mère : Je ne sais pas... Ce que j'espère, c'est que demain on sera Algériens.
- Omar : C'est quand demain ?
- la mère : Tu m'énerves avec tes questions...! Fais tes devoirs !


* la radio retransmet un discours du général de Gaulle, chef du gouvernement français, qui évoque «l'avènement d'une Algérie indépendante». Le père rentre à la maison et s'étonne de la «tête d'enterrement» que font sa femme et son fils. Puis une dispute éclate au sujet de l'appartement trop petit :

- la mère : J'en peux plus moi de vivre dans ce trou à rat... Trente-deux mètres carrés de misère. Et à cause de toi, c'est pour toujours, parce que, tu sais, les voisins, eh bien, ça y est, ils sont arrivés...!
- le père : Ahhh...
- la mère : Ahhh... C'est des Pieds-Noirs.
- le père : Des Pieds-Noirs... mais d'où ils sortent ?
- la mère s'adressant à Omar : Eh bien, dis-lui toi d'où ils sortent !
- Omar : D'Hydra, c'est Raphaël qui me l'a dit.
- le père, avec un ton dédaigneux : C'est qui Raphaël ?
- Omar : Bah, c'est leur fils.
- le père, menaçant : Parce que tu as déjà fait connaissance avec eux...! Écoute, à partir de maintenant, je t'interdis de leur adresser la parole...! ... Comment on va faire maintenant pour les réunions du réseau ? On ne va pas se retrouver ici avec des espions sur le palier...
- la mère : Et bien non, bien sûr qu'on ne peut pas ! C'est à cause de toi, ça tout ça. Si tu avais réussi à convaincre le gérant de nous louer l'appartement, on n'en serait pas là !
- le père, excédé : Ah, ça va ! Ne recommence pas ! ... Faut que je prévienne Messaoud...
- la mère : Quoi...! Tu ne vas pas manger un peu de chorba ?
- le père : C'est pas le moment ! [il sort ; ne restent plus dans la pièce que Omar et sa mère]
- la mère : On devrait être en train de faire la fête et au lieu de cela, on se dispute...!
- Omar : C'est les Pieds-Noirs qui ont tout gâché ! Je les déteste !
- la mère : Mais non, ils n'y sont pour rien, eux. C'est le destin qui les a envoyés ici. ... Tiens, pour leur montrer que nous on n'est pas mesquins, tu vas leur apporter une soupière de chorba.
- Omar : Pas question !
- la mère : Ça leur rappellera le pays...
- Omar : J'veux pas y aller ! J'y crois pas au destin !
- la mère : Bon, je te demande pas si tu veux y aller ! Je te dis d'y aller !! ... Chez nous, c'est les hommes qui font ça ! ... Alors... t'es un homme oui ou non ?


* sur le pas de la porte, Omar porte la soupière :
- la mère : Allez, va mon fils...


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Posté le 17/12/2005 à 16:41:40 (id:11884)
Portez les enfants au devoir (Jean-Jacques Rousseau)
Portez les enfants au devoir (Jean-Jacques Rousseau)
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Portez les enfants au devoir
Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux


Jean-Jacques ROUSSEAU



Souvenez-vous qu'avant d'oser entreprendre de former un homme il faut s'être fait homme soi-même ; il faut trouver en soi l'exemple qu'il se doit proposer. Tandis que l'enfant est encore sans connaissance on a le temps de préparer tout ce qui l'approche, à ne frapper ses premiers regards que des objets qu'il lui convient de voir. Rendez-vous respectable à tout le monde, commencez par vous faire aimer afin que chacun cherche à vous complaire.
Vous ne serez point maître de l'enfant si vous ne l'êtes de tout ce qui l'entoure, et cette autorité ne sera jamais suffisante si elle n'est fondée sur l'estime de la vertu. Il ne s'agit point dépuiser sa bourse et de verser l'argent à pleines mains ; je n'ai jamais vu que l'argent fit aimer personne. Il ne faut point être avare et dur, ni plaindre la misère qu'on peut soulager, mais vous aurez beau ouvrir vos coffres, si vous n'ouvrez aussi votre cœur celui des autres vous restera toujours fermé.
C'est votre temps, ce sont vos soins, vos affections, c'est vous-même qu'il faut donner ; car quoi que vous puissiez faire, on sent toujours que votre argent n'est point vous. Il y a des témoignages d'intérêt et de bienveillance qui font plus d'effet et sont réellement plus utiles que tous les dons : combien de malheureux, de malades ont plus besoin de consolations que d'aumones ! combien d'opprimés à qui la protection sert plus que l'argent !

Raccomodez les gens qui se brouillent, prévenez les procès, portez les enfants au devoir, les pères à l'indulgence, favorisez d'heureux mariages, empêchez les vexations, employez, prodiguez le crédit des parents de votre élève en faveur du faible à qui on refuse justice et que le puissant accable. Déclarez-vous hautement le protecteur des malheureux. Soyez juste, humain, bienfaisant. Ne faites pas seulement l'aumône, faites la charité ; les œuvres de miséricorde soulagent plus de maux que l'argent ; aimez les autres et ils vous aimeront ; servez-les et ils vous serviront ; soyez leur frère et ils seront vos enfants.
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation(1762),
Folio-essais, 2002, p. 161-162.



- le livre de Rousseau : http://www.amazon.fr/ex...089/403-5286515-2151635


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Posté le 16/12/2005 à 01:19:09 (id:11619)
Lettrer le peuple, c'est le civiliser (Victor Hugo)
Lettrer le peuple, c'est le civiliser (Victor Hugo)
Multipliez les chemins qui mènent à l'intelligence



Lettrer le peuple, c'est le civiliser


Victor HUGO



Les droits politiques, les fonctions de juré, d'électeur et de garde national entrent évidemment dans la constitution normale de tout membre de la cité. Tout homme du peuple est, a priori, homme de la cité.
Cependant les droits politiques doivent, évidemment aussi sommeiller dans l'individu jusqu'à ce que l'individu sache clairement ce que c'est que des droits politiques, ce que cela signifie et ce qu'on en fait. Pour exercer, il faut comprendre. En bonne logique, l'intelligence de la chose doit toujours précéder l'action sur la chose.
Il faut donc, on ne saurait trop insister sur ce point, éclairer le peuple pour pouvoir le constituer un jour. Et c'est un devoir sacré pour les gouvernants de se hâter de répandre la lumière dans ces masses obscures où le droit définitif repose. Tout tuteur honnête presse l'émancipation de son pupille. Multipliez donc les chemins qui mènent à l'intelligence, à la science, à l'aptitude. La Chambre, j'ai presque dit le trône, doit être le dernier échelon d'une échelle dont le premier échelon est une école.
Et puis, instruire le peuple, c'est l'améliorer ; éclairer le peuple, c'est le moraliser ; lettrer le peuple, c'est le civiliser. Toute brutalité se fond au feu doux des bonnes lectures quotidiennes. Humaniores litterae. Il faut donc faire au peuple ses humanités.
Ne demandez pas de droits pour le peuple tant que le peuple demandera des têtes.
Victor HUGO, décembre 1830, Choses vues,
Quarto-Gallimard, 2002, p. 69-70.



Choses vues, de Victor Hugo :
http://www.victor-hugo....baseportal.pl?htx=/shop
http://www.fnac.com/125...0-1885-Victor-Hugo.html
http://www.chapitre.com...36&donnee_appel=MOTEUR2
http://www.ville-caen.f...victor%20Hugo/index.htm
http://www.chapitre.com...36&donnee_appel=MOTEUR2



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Posté le 09/12/2005 à 19:51:02 (id:10586)
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