- Esclavage, traites
Traites négrières, esclavage : les faits historiques (Jérôme Gautheret)
Traites négrières, esclavage : les faits historiques (Jérôme Gautheret)




Traites négrières, esclavage : les faits historiques


Jérôme Gautheret



C'est une histoire très ancienne, mais qui n'a jamais été si actuelle. Un phénomène né pendant l'Antiquité, et dont on ne prit réellement conscience qu'au XVIIIe siècle.

"L'esclavage est l'établissement d'un droit fondé sur la force, lequel droit rend un homme tellement propre à un autre homme qu'il est le maître absolu de sa vie, de ses biens et de sa liberté", écrivait le chevalier de Jaucourt dans l'Encyclopédie, en 1755. Un état de mort sociale, de dépossession de soi que Victor Schoelcher, architecte de l'abolition en France, qualifia de "crime de lèse-humanité".

-------------------------------------------------------------------

À lire

Dans le domaine de l'esclavage et de la traite, les travaux de recherche sont très nombreux, mais les ouvrages de synthèse sont très rares. Signalons tout de même, au-delà des Traites négrières, d'Olivier Pétré-Grenouilleau (Gallimard, "Bibliothèque des histoires", 2004) :

- Une histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, de Christian Delacampagne, Le Livre de poche, "Références", 320 p., 6,95 €.

- L'abolition de l'esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle, de Nelly Schmidt, Fayard, 418 p., 23 €.

- Le Livre noir du colonialisme XVIe-XXIe siècle : de l'extermination à la repentance, sous la direction de Marc Ferro. Robert Laffont, 848 p., 29 €.

- La Modernité de l'esclavage, essai sur la servitude au coeur du capitalisme, d'Yves Benot, La Découverte, 296 p., 21 €.

LA VÉRITÉ SUR L'ESCLAVAGE, numéro spécial de la revue L'Histoire (octobre 2003).


---------------------------------------------------------------------

Mais c'est aussi un phénomène historique et culturel complexe, qui englobe des aires géographiques immenses et, pour les traites modernes, plus de mille ans d'histoire. Qui bouleversa plus particulièrement le continent africain et fit le lit du racisme, véhiculant l'image d'un Noir inférieur, proche de l'animalité et donc, à ce titre, susceptible d'être acheté, vendu, échangé. Une marchandise humaine.

A l'heure où prospère la "concurrence des mémoires", et tandis que l'historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur du remarquable Les Traites négrières, est assigné en justice, stigmatisé d'une infamante accusation de révisionnisme, le sujet est de plus en plus explosif : aussi apparaît-il essentiel de faire le point sur l'état des connaissances historiques.

Traites africaines et traites orientales. L'Afrique a connu des trafics d'esclaves dès la plus haute Antiquité, mais c'est au VIIe siècle de notre ère, avec l'apparition d'un empire musulman et sa spectaculaire expansion, qu'est né le cadre du système économique qu'on appellera la traite. En terre d'islam, la loi interdisait de réduire en esclavage les hommes libres : en revanche, on pouvait se procurer des captifs en dehors de l'empire. Ainsi sont nées les premières routes d'un commerce à grande échelle d'êtres humains.

Le monde musulman ne s'approvisionna pas uniquement en Afrique. Il y eut également des captifs venus du Caucase, d'Europe de l'Est ou d'Asie centrale. Mais les Africains furent de loin les plus nombreux, et cette tendance ne fit que s'accentuer au fil du temps. Avec la traite se mit en place une justification idéologique de l'esclavage des Noirs, fondée sur des stéréotypes racistes, et des justifications religieuses, comme celle de la malédiction de Cham. Les Noirs étaient censés descendre de ce fils de Noé maudit par son père : ils étaient donc condamnés à la servitude.

Les routes empruntées par ce trafic sont assez bien connues. On sait également qu'il atteint son apogée au XIXe siècle. Pour ce qui est de son ampleur, les estimations chiffrées restent fragiles : l'historien américain Ralph Austen avance le chiffre de 17 millions de personnes, du VIIe au XIXe siècle. Mais il reconnaît que ce chiffre est relativement imprécis, estimant sa marge d'erreur à plus ou moins 25 %.

Ces traites restent mal connues, tributaires de représentations parcellaires (on a longtemps minimisé le rôle économique des esclaves) et d'une sombre légende forgée au XIXe siècle par les Européens, dans le but de légitimer leur propre colonisation.

Il en est de même pour ce qu'on appelle les "traites intérieures", sur lesquelles les informations sont très lacunaires. En la matière, les recherches sont peu nombreuses. Il est cependant établi qu'il y eut également un commerce à l'échelle de l'Afrique subsaharienne : l'historien Patrick Manning affirme que ces traites intérieures auraient fait 14 millions de victimes, capturées suite à des guerres entre Etats ou à des razzias.

Ainsi, quand commencèrent les "traites atlantiques", un système était déjà en place. Comme le rappelait l'historien Fernand Braudel (1902-1985), "la traite négrière n'a pas été une invention diabolique de l'Europe".

Les traites occidentales. La naissance de la traite atlantique a souvent été interprétée comme une profonde rupture en Occident, voyant renaître un esclavage qui avait disparu depuis la fin de l'Antiquité. En réalité, le phénomène avait constamment reculé durant le Moyen Age, mais il subsistait en Méditerranée un commerce dont les victimes les plus nombreuses étaient des juifs, des slaves et surtout, à partir du XVe siècle, des Africains. Le trafic changea d'échelle et de destination au XVIe siècle, avec la colonisation des Amériques. La violence des conquérants hispaniques et le choc microbien dépeuplèrent vite le continent, créant une pénurie de main-d'oeuvre. D'autant plus que les Européens entreprirent de lancer sur place des cultures de production, en particulier celle de la canne à sucre.

Les Portugais, lancés dès le début du XVe siècle à la découverte des côtes africaines, en produisirent à Sao Tomé, au large de l'Afrique, avant de s'implanter au Brésil, inaugurant bientôt la première grande route de la traite.

Les circuit de la déportation se mirent vite en place. Les esclaves étaient acheminés par des négriers africains jusqu'aux côtes (on estime que 2 % seulement des prisonniers qui traversèrent l'Atlantique avaient été capturés par des Occidentaux). Commençait alors la longue traversée des esclaves, mortelle pour de nombreux captifs.

Le sort des survivants n'était pas plus enviable : la plupart d'entre eux étaient dirigés vers des plantations tenues par des colons qui devaient rembourser au plus vite leur "investissement". La moitié d'entre eux décédaient dans les trois années suivant leur arrivée. Cette effrayante mortalité et le déséquilibre des sexes expliquent que la demande ne se tarissait jamais : il fallait sans cesse de nouveaux esclaves pour que le système colonial fonctionne.

Les données chiffrées concernant cette traite sont assez fiables : elles ont fait l'objet de nombreuses études quantitatives. Un consensus se dessine autour du chiffre de 11 millions d'Africains déportés, dont 9,5 millions arrivèrent en Amérique. Dominé au XVIe et au début du XVIIe siècle par les puissances ibériques, ce commerce connaît son apogée au XVIIIe, alors que la France, et surtout l'Angleterre, constituent dans les Caraïbes de prospères colonies, fondées sur l'exploitation à outrance des esclaves africains.

Le rôle de la France. Comme les Anglais, les Français entrèrent en scène plus tardivement. A partir du milieu du XVIIe siècle, ils commencèrent à peupler leurs colonies de captifs africains. Autorisée par Louis XIII en 1642, la traite prit rapidement son essor, atteignant son apogée au XVIIIe siècle.

En 1685 est édicté le Code noir, texte censé régir le quotidien des esclaves dans les colonies. Toutes les étapes de la vie y sont réglementées, de la naissance à la mort. Pour pouvoir se marier, l'esclave doit avoir l'accord de son maître ; ses enfants appartiendront au propriétaire de la mère. Le texte contient également des dispositions de police et une échelle des peines applicables, allant jusqu'à la mort pour les auteurs de voies de fait sur un Blanc ou les fuyards récidivistes.

En matière civile, l'esclave n'a pas le droit de propriété et ne peut transmettre d'héritage à ses descendants. En contrepartie, le propriétaire doit se montrer modéré dans ses punitions, nourrir ses esclaves et les vêtir correctement. Edifiant pour ce qu'il dit du discours idéologique qui accompagne la traite, ce texte ne doit pourtant pas être pris au pied de la lettre : dans la pratique, la seule loi qui régnait sur les plantations était celle de l'arbitraire des planteurs. Le Code noir ne fut jamais réellement appliqué dans son intégralité.

En métropole, les principaux bénéficiaires du trafic sont les ports de l'Atlantique. Les expéditions négrières françaises ont été répertoriées par l'historien Jean Mettas, qui a retrouvé 3 317 expéditions, partant de 17 ports, au premier rang Nantes, Le Havre, La Rochelle et Bordeaux.

Dans ces villes, le système colonial a permis à nombre de négociants d'amasser des fortunes considérables. A la fin du XVIIIe siècle, les bénéficiaires du système forment un groupe de pression influent en métropole : ils seront un frein puissant à l'heure des mouvements en faveur de l'abolition.

L'abolition inachevée. Comme le souligne l'historienne Nelly Schmidt, "les premiers abolitionnistes, ce sont les esclaves eux-mêmes". Dès le début du XVIe siècle, les révoltes étaient fréquentes, très sévèrement réprimées. On vit même s'édifier, dans les Caraïbes et en Amérique du Sud, des forteresses défendues par des esclaves rebelles, que les Européens eurent parfois le plus grand mal à maîtriser.

En Occident, les Quakers de Pennsylvanie sont les premiers, à la fin du XVIIe siècle, à s'élever contre l'esclavage. Les Encyclopédistes se prononceront eux aussi contre cette institution. Mais c'est en Angleterre que se mit réellement en place le mouvement anti-esclavagiste mondial, porté par deux figures, William Wilberforce et Thomas Clarkson, et par une propagande efficace (libelles, campagnes de boycott, pétitions...).

La révolte de Saint-Domingue (1791-1793) provoque la première abolition de l'esclavage, le 16 pluviose an II (4 février 1794). Celle-ci sera provisoire — Napoléon reviendra dessus en 1802, au prix d'une répression sanglante et de la perte de Saint-Domingue, qui devint Haïti —, et partielle : le décret ne sera jamais appliqué à la Réunion et la Martinique était occupée par les Anglais...

Mais le mouvement est enclenché, irréversible. En 1807, les Anglais interdisent la traite au large de l'Afrique. Le commerce des esclaves continue, mais il devient peu à peu clandestin, à mesure que l'abolitionnisme gagne du terrain. En 1833, Londres l'abolit. La France, de son côté, mettra fin à cette institution — cette fois définitivement — par les décrets du 27 avril 1848.

Les puissances occidentales suivent le mouvement, si bien qu'aux Etats-Unis, l'esclavage est aboli en 1865, à l'issue de la guerre de sécession. En 1888, avec son abolition au Brésil, la page se tourne sur le continent américain.

Mais le phénomène n'est pas éradiqué pour autant : les puissances européennes continueront à tolérer cette institution dans leurs colonies d'Afrique, et à abuser du travail forcé. Albert Londres le notait en 1897 : "L'esclavage en Afrique n'est aboli que dans les déclarations ministérielles de l'Europe."

Plus d'un siècle après, malgré les condamnations de l'ONU et les dénonciations des ONG, celui-ci est loin d'avoir disparu. L'abolition de l'esclavage reste un combat très actuel.

Jérôme Gautheret
Le Monde, 10 janvier 2006




***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 10/01/2006 à 01:48:59 (id:15457)
"Les négriers de l'Islam", un livre de Jacques Heers (Adeline Bronner)
Jacques Heers, Les négriers de l'Islam,
Perrin, 2003




"Les négriers de l'Islam", un livre de Jacques Heers

Adeline BRONNER



Étonnant comme certains textes passent inaperçus pendant que d'autres valent à leur auteur un procès. Certes Jacques Heers d'un sujet moins polémique en apparence, puisqu'il s'agit de la traite négrière organisée par l'Islam entre le VIIè et le XVè siècle, donc un temps bien lointain, un peu comme l'esclavage dans l'Antiquité. Pourtant le sujet aurait pu froisser bien des susceptibilités mal placées.

Donc notre médiéviste bien connu pour ses travaux sur le XVè, a choisi ici de faire une histoire au long cours des pratiques esclavagistes de l'âge d'or de l'Islam, s'appuyant sur les recherches récentes et fouillées d'historiens anglo-saxons, qui les premiers ont débroussaillé le sujet et permis de tordre le cou à quelques fantasmes et à de très nombreuses interprétations fantaisistes, et d'auteurs africains qui ont pu accéder à des sources souvent peu nombreuses et lacunaires mais qui sont parvenus à poser les grandes lignes d'une pratique qui court sur près d'un millénaire. Tout est abordé dans ce livre, de la dimension religieuse et des arrangements avec la Loi, des dimensions commerciales, politiques, des conflits entre les diverses ethnies, des endroits spécifiques, des diverses routes empruntées par les caravanes, des liens entre les divers commerces. Même si une fois encore les sources sont assez lacunaires, ce que souligne d'ailleurs Olivier Pétré Grenouilleau qui cite les travaux de Heers pour cette partie spécifique de l'univers des traites négrières, l'historien parvient à brosser un portrait passionnant d'une époque et de ses fonctionnements.

Il ne s'agit bien sûr pas de faire pleurer Margot, ni de nier la spécificité et le drame des traites occidentales, mais de montrer que ces pratiques largement antérieures à l'intervention de l'homo occidentalis, sont toujours dramatiques pour ceux qui ont à les subir. Les déplacements de populations laminent des régions entières, disloquent les clans et les villages, laissent un sillage de morts et de destruction. Mais comme tout commerce, la dimension politique avec implication des chefs d'autres nations qui ont intérêt à un moment de leur histoire de jouer le jeu des nouveaux maîtres. On note d'ailleurs que dans cette partie du monde, la dimension religieuse a de lourdes conséquences, puisque c'est l'autre, le non-musulman ou le mauvais musulman qui est la principale victime de ces pratiques. Pendant que les intellectuels du temps glosent sur ce qui fait ou non un bon croyant. La dimension raciale est également très présente, les textes étant porteurs de légendes et d'interprétations erronées qui n'étonnent guère puisque les auteurs fantasment complètement l'homme et la femme noirs.

Heers revient bien sûr sur la spécificité sexuelle de ces traites, puisque nombres de victimes étaient destinées à devenir concubine ou eunuques, tout en limitant la portée de cette particularité qui touche les noirs et les blancs de la même façon et qui ne représente qu'une part marginale de la destination finale des esclaves.

Un travail d'historien sérieux et documenté, qui offre une large perspective sur la question, en s'appuyant sur des sources fiables et sur les travaux d'autres chercheurs. Un ouvrage qui prend place dans la très vaste historiographie sur la question des traites négrières, qui a eu tendance à se focaliser sur les traites occidentales ou antiques et qui permet de faire le lien avec ce qui se passera entre le XVIè et le XIXè siècle en Atlantique. Dans l'atmosphère d'inquisition qui règne actuellement dès qu'on aborde ce sujet sensible, il est bon de rappeler que cette histoire comme toutes les autres est complexe.

Adeline Bronner
28 décembre 2005


- source de ce texte :
http://hecate.tooblog.f...slam---perrin-2003#c423


***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/01/2006 à 16:40:08 (id:15132)
Il faut défendre Olivier Petré-Grenouilleau (Adeline Bronner)
Il faut défendre Olivier Petré-Grenouilleau (Adeline Bronner)
***



Il faut défendre Olivier Petré-Grenouilleau

Contre la confiscation de la mémoire

Adeline BRONNER




Il faut défendre Olivier Petré-Grenouilleau. L'historien doit en effet répondre devant le tribunal de Grande instance de paris du crime de « révisionnisme » et de nier le caractère génocidaire de la traite négrière atlantique.

Non seulement ces accusations sont mensongères au regard de qui a lu avec attention le livre de l'historien, mais ce qui pointe derrière ces accusations, est une tentative de limiter le champ des chercheurs et de saper les découvertes scientifiques qui depuis quelques décennies tordent le cou aux légendes et aux on-dit qui sont à la base de la « réflexion » du grand public sur les traites négrières dans leur ensemble.

Comment défendre l'historien ?

En lisant son livre, en lisant les sources sur lequel il s'appuie, en lisant les travaux des historiens majoritairement anglo saxons qui permettent d'avoir un regard démythifié et démystifié sur un sujet suffisamment important pour ne pas devenir un enjeu identitaire stérile et porteur de fantasmes.

Les historiens ont raison, mille fois raisons d'exiger que la justice ne puisse pas intervenir sur la foi de citoyens désinformés et volontairement ou non porteurs d'un désir de sacraliser une mémoire parcellaire. Oui la souffrance doit être comprise, non elle ne doit pas servir de paravent à une confiscation de la recherche et au libre exercice de la réflexion.

A lire le dossier de libé du jour ici, et particulièrement l'excellent entretien accordé par l"historien Jean-Pierre Azéma, qui souligne combien la mémorialisation de l'Histoire et sa judiciarisation sont avant tout des techniques de communications. En passant par la case justice, on fait parler de soi et on légitime de fait sa vision et sa souffrance. En faisant passer l'Histoire sous les fourches caudines des élus, les politiques mettent en place une stratégie de récupération des votes de minorités qui sont ni plus ni moins que l'instauration d'un nouveau "clientélisme".

Il n'est pas anodin que ceux qui s'opposent à l'abrogation de la loi Gayssot au nom de la protection contre l'extrême-droite révisionniste, le fassent au nom de la traduction d'une souffrance qu'ils ont souvent côtoyée dans les tribunaux ou dans leur vie propre: Lanzmann ou Klarsfeld. Mais l'acceptation de cette souffrance, sa reconnaissance absolue ne sert personne et paralyse la recherche. Dans l'absolu, on pourrait dire que la démarche des partisans d'une histoire soumise à la mémoire, s'appuient sur la même démarche que les partisans de l'Intelligent Design, qui au nom d'une force supérieure ou d'un supposé "dessein" exigent que leur seule parole soit entendue. Quelle pauvre vision du monde que celle qui muselle ses historiens et ses chercheurs et qui plaquent sur le passé des psychoses et des anathèmes!

Adeline Bronner
mercredi 21 décembre 2005


- source de cet texte :
http://hecate.tooblog.fr/?On-en-parle



***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/01/2006 à 15:14:48 (id:15069)
Terrorisme intellectuel : l'affaire Petré-Grenouilleau (Réac-de-Gauche)
Terrorisme intellectuel : l'affaire Petré-Grenouilleau (Réac-de-Gauche)
exposition sur l'abolition de l'esclavage




Terrorisme intellectuel : l'affaire Petré-Grenouilleau

Réac-de-Gauche



Olivier Pétré-Grenouilleau, professeur à l'université de Lorient, est assigné devant le tribunal de grande instance de Paris par le collectif des Antillais-Guyanais-Réunionnais. Qui lui reproche, dans une interview au Journal du dimanche du 12 juin à propos de son livre, les Traites négrières (Gallimard), de «nier le caractère de crime contre l'humanité qui a été reconnu à la traite négrière par la loi du 21 mai 2001». L'historien nie le «caractère génocidaire» de l'esclave, puisque le but des esclavagistes était de préserver la main-d'oeuvre servile, non de la tuer. De plus, le collectif attaque l'historien sur ses compétences, au motif qu'il analyse l'esclavage comme un «phénomène global», incluant traites atlantique, arabe et africaine, alors que la loi Taubira ne statue que sur cette première. L'enjeu réel de ce second point juridique est de taille, puisque Pétré-Grenouilleau démontre que les Africains eux-mêmes ont été, pendant des siècles, non seulement victimes mais acteurs de la traite négrière...

On croit rêver. Après les députés qui se mêlent de faire l'histoire (dans un sens ou dans l'autre), voila les chercheurs qui sont contraints de pratiquer l'autocensure sous peine d'être cloués au pilori de la bien pensance et de l'histoire officialisée par des comités Théodule.

En quoi le fait de dire que les Négriers n'avaient pas le désir de commettre un génocide les absout de leurs actes? Que l'esclavage soit considéré comme un crime contre l'humanité est un fait incontestable (de même que le servage, dont on ne parle curieusement jamais, qui fut aboli en France seulement au XVIIIème siècle et bien plus tard dans d'autres pays - dont la Russie).

Que la déportation des Noirs ait été faite dans des conditions d'une sauvagerie extrême qui eut pour conséquence une mortalité effrayante est également un fait que nul ne saurait nier. Mais qui peut dire sérieusement que l'objectif des négriers était d'anéantir le peuple noir dès lors même que chaque captif mort représentait une perte sèche sur le plan économique ? On peut juste dire qu'en plus de la monstruosité de leurs actes, ils joignaient la stupidité sur le plan "économique"...

Qui peut nier également que, sauf exception, les négriers se contentaient d'échanger contre espèces sonnantes, bimbeloterie ou cories, des captifs vendus après avoir été raflés lors de guerres intestines, ou lors de razzias systématiques faites par des Africains eux mêmes?

Qui réfutera le fait que les Arabes - comme les Européens, dont Voltaire, comme certains Juifs - eux mêmes se livrèrent à la traite... pas seulement d'Africains d'ailleurs, les pirates Barbaresques revendant prisonners et prisonnières capturés lors des razzias le long des rivages méditerranéens - y compris d'ailleurs les rivages français au XVIIème siècle? Evidemment, le fond de commerce des Dieudonné and Co, qui s'appuient sur la dénonciation unilatérale d'une souffrance incontestable souffrirait si on pratiquait le soit-disant amalgame, visant à exacerber tous les communautarismes sous leur forme la plus haineuse !

Qui niera le fait que c'est en Afrique, au XXIème siècle, que des individus sont encore et toujours victimes de l'esclavage et que l'indispensable travail de mémoire devrait s'accompagner d'une lutte sans concession pour que cette ignominie soit enfin éradiquée ? Je précise pour que ce soit bien clair que je ne tiens pas les Africains responsables de cet état de fait, tant leurs sociétés ont été déstructurées par les multiples invasions, colonisations, que leurs terres ont été partagées arbitrairement, que les colonisateurs ont exacerbé les clivages ethniques pour mieux exploiter et asservir.

En quoi le fait de dire que les Européens ne furent pas les seuls acteurs de la traite négrière les absoudrait de leurs responsabilités? Pendant des siècles, les "Blancs" ont vécu sur leur complexe de supériorité, sur la dénégation des crimes qu'ils ont commis. Est-il indispensable de pratiquer un négationnisme antagoniste, pour rétablir "la dignité des victimes"? Dans les camps nazis, l'ordre n'était pas assuré par les SS, mais essentiellement par des Kapos. Cela exonère-t-il les Nazis de leur effrayante responsabilité?

La traite fut un crime contre l'humanité, universel hélas. Le devoir de mémoire s'impose ; il serait souhaitable qu'il s'accompagnât d'une action internationale visant à éradiquer - ce qui n'est pas fait ! - le monde de toute forme d'esclavage : enfants sans état-civil au Congo, paysans prisonniers des fazendas brésiliennes, esclaves au Soudan et en Somalie, etc.

Que les comités cessent de lâcher leurs anathèmes, leurs condamnations. Qu'ils fassent ce travail. Qu'ils cessent surtout d'associer à l'esclavage une inflation de qualificatifs : "génocide", "souffrances", "tortures", etc. Parce que la conséquence, c'est que l'esclavage est considéré comme "acceptable", dès lors que les captifs sont "bien traités"! Le pauvre Oncle Tom d'Harriet Becher Stowe subit une condition aussi indigne tout au long de sa vie. Nul être humain ne doit posséder un autre être humain. C'est tout, et c'est beaucoup. Acheter, vendre une vie, c'est monstrueux. je dirais même que ça l'est davantage quand on tire espèces sonnantes et trébuchantes de quelqu'un qu'on prétendait "aimer" (l'Oncle Tom, vendu par ses "bons" maîtres qui se retrouvaient démunis sur le plan pécuniaire. Ils pleuraient en le vendant... Mais ils en tiraient néanmoins un bénéfice)

J'ai bien du mal, quand j'enseigne à de jeunes descendants d'esclaves (ils se définissent comme tels), à leur faire percevoir ce concept. A leur signaler que contrairement à ce qui se passait aux Antilles, nombre d'hommes de couleur guyanais possédaient eux même des captifs(ce qui n'exonère nullement les Européens !). J'ai beaucoup de peine à leur faire comprendre que les arrivées d'esclaves étaient rares en Guyane du fait de la relative pauvreté de la colonie et aussi parce que les navires négriers n'y faisaient relâche que quand ils étaient passés par les Antilles ; qu'en conséquence, leur condition matérielle n'était pas mauvaise pour l'époque - sauf bien entendu des exceptions patentes dues au sadisme d'untel ou d'untel. Mais que cela ne rend pas l'esclavage plus "acceptable" - au contraire ! Qu'il est plus cynique de "posséder" comme un bien matériel quelqu'un que l'on cotoie quotidiennement en simulant des rapports sociaux "naturels".

Bref, que chacun fasse un pas vers l'autre. Nous Européens, nous devons reconnaître qu'une partie de nos ancêtres commirent un crime contre l'humanité. Vous, descendants de victimes, qu'il n'est pas besoin de multiplier les superlatifs et l'inflation de mots pour reconnaître la monstruosité de ce que ces victimes ont subi. Et qu'ensemble, nous devons nous accorder pour que cela ne se reproduise plus, pour que les discriminations qui sont loin d'avoir disparu régressent jour après jour.

Réac-de-Gauche, 21 décembre 2005
Réflexions d'un type de gauche insensible aux modes du moment, résolument jacobin, laïque et farouchement anti-aristobobocrate. On m'a défini comme "réactionnel plutôt que réactionnaire". Je crois que c'est assez bien trouvé.


- source de ce texte :
http://reac-de-gauche.b...12/terrorisme_inte.html




**
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 08/01/2006 à 14:55:40 (id:15067)
La traite, un crime contre l'humanité ? (André Larané)
La traite, un crime contre l'humanité ? (André Larané)
Slave Barracoon. Anonyme, XIXe siècle.
Bureau du Patrimoine du Conseil Régional de la Martinique



La traite, un crime contre l'humanité ?

André LARANÉ



Le gouvernement français a promulgué le 21 mai 2001 la loi n° 2001-434 «tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité», à l'égal de la Shoah et des autres génocides du XXe siècle.

Cette loi inspirée par la députée guyanaise Christiane Taubira énonce dans son Article 1er : «La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité».

La loi est pavée de bonnes intentions... qui, comme c'est souvent le cas, mènent en enfer ! On peut y voir deux inconvénients majeurs :

– Le législateur a pris un soin maniaque à exclure de la condamnation la traite saharienne, pratiquée depuis plus de mille ans par les Arabes musulmans, ainsi que l'esclavage propre aux sociétés africaines elles-mêmes et plus généralement toutes les formes d'esclavage pratiquées par d'autres peuples que les Européens, encore aujourd'hui. Voilà une curieuse morale aux relents discriminatoires et racistes...

– La loi est inutile sinon hypocrite puisque les auteurs des crimes qu'elle dénonce sont morts depuis belle lurette et qu'elle ne met pas en cause les esclavagistes contemporains. Elle procède d'une tendance contemporaine à instrumentaliser l'Histoire pour satisfaire à bon compte les revendications communautaristes (Arméniens, Antillais, rapatriés d'Algérie,...). Au détriment de la recherche historique et de la concorde nationale.

Le plus grave, sans doute, est que la loi se fonde sur une représentation stéréotypée du passé et tombe allègrement dans le péché d'anachronisme. «Est-ce que les Grecs d'aujourd'hui vont décréter que leurs ancêtres les Hellènes commettaient un crime contre l'humanité car ils avaient des esclaves ? Cela n'a pas de sens !», lance à son propos l'historien Pierre Vidal-Naquet (Le Monde, 17 décembre 2005).

Aristote et Platon justifièrent l'esclavage ? Criminels contre l'humanité ! Interdisons la lecture de leurs oeuvres ! Voilà qui réjouira beaucoup de lycéens... Allons jusqu'au bout. Déboulonnons la statue de Louis XIV, qui édicta le Code Noir. Proscrivons la lecture de Montesquieu, actionnaire de compagnies de traite.

Débaptisons les rues et avenues qui portent les noms de George Washington et Thomas Jefferson, grands propriétaires d'esclaves !

Qu'importe que ces hommes d'une grande élévation morale aient sans doute mieux traité leurs esclaves que bien de leurs contemporains, en Europe continentale, ne traitaient leurs ouvriers agricoles ?... Qu'importe enfin que le second ait rédigé la Déclaration d'Indépendance des États-Unis d'Amérique : «Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur» ?



Crime contre l'humanité ?

L'exposé des motifs de la loi Taubira survole l'histoire du continent africain en faisant fi de la prudence des historiens. D'un côté, il prend pour argent comptant des légendes et des hypothèses à l'état de friche. De l'autre, il accomplit le tour de force de ne pas évoquer une seule fois la traite transaharienne pratiquée par les Arabes et l'esclavage pratiqué par les Africains depuis des millénaires !

Que nous enseigne une lecture plus précautionneuse de l'Histoire ? L'esclavage a été pratiqué dans toutes les sociétés à des échelles variables pendant des millénaires? Dans l'Antiquité, c'était le sort qui attendait ordinairement les prisonniers de guerre, qu'il eût été inhumain de massacrer et coûteux de nourrir en prison à ne rien faire.

Au mot latin servus (qui a donné serf) s'est substitué le mot esclave. Celui-ci vient du mot Slave parce qu'au début du Moyen Âge, les Vénitiens vendaient en grand nombre des Slaves païens aux Arabes musulmans.

Les Arabes faisaient une grande consommation d'esclaves blancs aussi bien que noirs, qu'ils avaient soin de châtrer pour les maintenir plus facilement dans l'obéissance et les empêcher de se multiplier.

Au XVe siècle, les Espagnols et les Portugais sont entrés au contact des musulmans d'Afrique du Nord et ont commencé de leur acheter des esclaves noirs pour les plantations de la péninsule hispanique.

Aux siècles suivants, la colonisation du Nouveau Monde a suscité des besoins de main-d'oeuvre inédits. Les Européens ont alors fait venir des esclaves d'Afrique, où ils n'avaient guère de peine à trouver des vendeurs (marchands arabes ou roitelets noirs).

Assez vite, les souverains, le pape et l'empereur ont condamné cette pratique mais sans succès faute de pouvoir intervenir outre-Atlantique. Aux Temps modernes (XVIIe et XVIIIe siècles), l'esclavage et la traite ont suscité en Occident le développement du racisme et le mythe de la supériorité de la race blanche.

Les gouvernements, par une lâcheté encore habituelle en politique, ont choisi d'encadrer l'esclavage pour en limiter les abus, faute de pouvoir l'interdire. C'est ainsi que Colbert et son fils, ministres de Louis XIV, édictèrent le Code Noir en 1685.

Dans le même temps, les élites éclairées d'Europe ont commencé de se mobiliser contre cette pratique indigne de la fraction la plus civilisée du monde. Au début sur le mode compassionnel, pour éviter de compromettre les précieux approvisionnements en sucre, chocolat et tabac (à l'image de nous-mêmes qui supportons assez bien les méfaits de l'exploitation pétrolière en Afrique noire).

C'est au début du XIXe siècle que les Anglais, les premiers, ont interdit la traite (autrement dit le commerce d'esclaves) puis l'esclavage proprement dit. Notons que la société occidentale est la première qui se soit élevée contre l'esclavage.

L'esclavage est la pire forme d'exploitation de l'homme par l'homme. Il a des aspects très divers. Travail forcé dans les anciennes plantations du Nouveau Monde ou de l'océan Indien. Travail forcé dans les actuelles propriétés du Moyen-Orient et certaines usines d'Asie. Services sexuels. Vente d'adolescent(e)s, parfois par leur propre père...

L'esclavage est une forme d'exploitation. La pire qui soit. A éradiquer où que ce soit et par tous les moyens possibles. Est-ce pour autant un crime ? Un crime contre l'humanité ? Où s'arrête la frontière entre l'esclavage, «crime contre l'humanité», et l'esclavage, infraction au Code du Travail ? A ces questions, je me garderai de répondre car je sais ce qu'il en coûte aujourd'hui, en France, de débattre d'un phénomène historique décrété «crime contre l'humanité»...

André Larané*

* André Larané est licencié en Histoire et ingénieur centralien,
il est concepteur et animateur du site Jours d'Histoire - Hérodote.net



- le site de André Larané :
http://www.herodote.net/editorial0211.htm


***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 24/12/2005 à 03:02:02 (id:12714)
L'impact économique des traites négrières (interview Olivier Pétré-Grenouilleau)
L'impact économique des traites négrières (interview Olivier Pétré-Grenouilleau)
Affiche pour une vente d'esclaves en 1769
dans les colonies britanniques d'Amérique
(Musée d'ethnographie de Genève)




L'impact économique des traites négrières


interview d'Olivier PÉTRÉ-GRENOUILLEAU



Olivier Pétré-Grenouilleau est le meilleur spécialiste français de l'histoire de l'esclavage. Cet agrégé de 43 ans, professeur à l'université de Bretagne-sud (Lorient), n'a pas peur de bousculer la «bien-pensance». Défenseur de l'histoire globale, il vient de publier un ouvrage de référence, Les Traites négrières (Gallimard), qui s'efforce d'établir les faits avant de faire la morale.

Ce spécialiste de l'esclavage dissèque l'impact économique d'un trafic que l'Orient et l'Afrique ont mené plus longtemps que l'Occident.

***


Les traites négrières ont été le fait des Européens mais, on le sait aujourd'hui, tout autant des Africains et des musulmans. Où en est-on de ce qu'on a appelé la «querelle des chiffres ?»

- Il faut d'abord dire que le caractère abominable de la traite n'est pas corrélé aux chiffres. Le fait que la traite orientale - en direction de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient - ait affecté plus de gens ne doit nullement conduire à minimiser celle de l'Europe et des Amériques. En revanche, je suis surpris que certains soient scandalisés que l'on ose parler des traites non occidentales. Toutes les victimes sont honorables et je ne vois pas pourquoi il faudrait en oublier certaines. La traite transatlantique est quantitativement la moins importante : 11 millions d'esclaves sont partis d'Afrique vers les Amériques ou les îles de l'Atlantique entre 1450 et 1869 et 9,6 millions y sont arrivés. Les traites que je préfère appeler «orientales» plutôt que musulmanes - parce que le Coran n'exprime aucun préjugé de race ou de couleur - ont concerné environ 17 millions d'Africains noirs entre 650 et 1920. Quant à la traite interafricaine, un historien américain, Patrick Manning, estime qu'elle représente l'équivalent de 50 % de tous les déportés hors d'Afrique noire, donc la moitié de 28 millions. C'est probablement plus. Ainsi un des meilleurs spécialistes de l'histoire de l'Afrique précoloniale, Martin Klein, explique-t-il que, vers 1900, rien que dans l'Afrique occidentale française, on comptait plus de 7 millions d'esclaves. Aussi n'est-il sans doute pas exagéré de dire qu'il y en eut peut-être plus de 14 millions, pour le continent, sur une durée de treize siècles.

Y a-t-il continuité entre la traite antique et la traite moderne ?
- Non, plutôt une discontinuité. Il y avait des esclaves noirs dans tout le monde antique, mais leur nombre était limité et ils provenaient en général de guerres, pas d'un commerce. Or la traite se définit en bonne partie par l'existence d'un échange, ou «commerce». Les «traites d'exportation» des Noirs hors d'Afrique remontent au VIIe siècle de notre ère, avec la constitution d'un vaste empire musulman qui est esclavagiste, comme la plupart des sociétés de l'époque. Comme on ne peut réduire un musulman en servitude, on répond par l'importation d'esclaves venant d'Asie, d'Europe centrale et d'Afrique subsaharienne.

Quand et comment apparaît la traite occidentale ?

- Au XVe siècle, dès que les Portugais découvrent les côtes du golfe de Guinée. Mais pendant deux siècles, jusqu'au milieu du XVIIIe, ce commerce ne constitue qu'une partie des échanges entre l'Europe et l'Afrique noire. Les Européens vont chercher des esclaves, mais aussi de l'or, de l'ivoire, etc. Cela jusque vers 1650 et la «révolution sucrière», la création des grandes plantations dans les Amériques, qui requièrent une main-d'oeuvre nombreuse. La traite atlantique, en tant que commerce spécialisé, prend alors son essor.

Quel a été l'impact de ces différentes traites sur l'évolution de l'Afrique noire ?

- C'est la question sur laquelle il y a le plus de débats et le moins de certitudes. Parmi les conséquences négatives, on parle surtout de l'impact démographique, et souvent, d'ailleurs, du fait d'une lecture assez européocentrique des choses. Dans les années 60, on expliquait en effet que la révolution industrielle en Europe était la conséquence d'une révolution démographique. Appliquant le même raisonnement à l'Afrique noire, on a pensé qu'elle n'aurait pas connu cette révolution du fait de la traite. Or, aujourd'hui, plus personne ne soutient que la révolution démographique a été le préalable à la révolution industrielle occidentale.

Mais il y a quand même eu une énorme ponction de population ?
- Effrayante, mais pas si énorme à l'échelle d'un continent, sur la longue durée : dans la période la plus active de la traite atlantique, vers 1770, on comptait 76 000 départs par an, soit 0,095 % de la population africaine de l'époque. La traite n'a donc pas provoqué un déclin démographique, mais elle a introduit un élément d'instabilité dans la croissance. De plus, il faut pondérer en fonction des régions. Certaines ont terriblement souffert alors que des entités politiques se sont renforcées. Il existe aussi un impact dont on ne parle pas assez : la traite atlantique concerne un peu plus les hommes que les femmes. Donc, les tâches confiées à celles qui restent s'alourdissent et on peut aussi penser que cela a renforcé la polygamie. Globalement, les traites ont contribué à renforcer les sociétés les mieux structurées au détriment des sociétés lignagères. Le géographe Yves Lacoste a pu écrire qu'une bonne partie des élites d'Afrique occidentale venues au pouvoir au xxe siècle appartiennent à des ethnies qui ont été autrefois négrières.

Est-ce le besoin de main-d'oeuvre des plantations qui a provoqué la traite atlantique ?

- Elle est le résultat de choix qui n'étaient pas inéluctables. Et d'abord celui de la grande plantation. Une bulle du pape ayant interdit la réduction des Amérindiens en esclavage, on s'est tourné vers d'autres «sources». D'autant que la main-d'oeuvre fournie par les «engagés blancs» venus d'Europe, qui ont joué un rôle essentiel dans la première mise en valeur de l'Amérique, s'est tarie au XVIIIe siècle. On s'est donc tourné vers une main-d'oeuvre qu'on connaissait déjà et qui était «élastique», disent les économistes, car les élites africaines négrières savaient s'adapter à la demande. Le racisme n'est pas à l'origine de la traite ; il s'est développé ensuite, comme une de ses conséquences, afin de la légitimer.

Quelle était la rentabilité de la traite ?

- Des travaux d'historiens de l'économie ont montré que le profit moyen annuel de la traite était de 10 % pour les Anglais, voire moins (4 à 6 % pour les Français). À l'époque, un emprunt d'Etat rapportait à peu près la même chose. Il s'agit donc d'un capitalisme aventureux où on espère gagner sur un «gros coup».

Des familles ont donc pu s'enrichir. Peut-on aussi parler d'un enrichissement de l'Occident ?

On sait aujourd'hui que la révolution industrielle occidentale ne s'explique pas par la traite, l'esclavage et le commerce colonial. Les profits ainsi réalisés ont en effet été investis dans la pierre, dans la terre et dans le négoce, et non dans l'industrie. Les commerces intérieurs et intereuropéens furent de loin plus importants. Selon l'historien David Eltis, au XVIIIe siècle, la production des îles sucrières anglaises ne représentait en effet que l'équivalent de celle d'un petit comté britannique.

Et l'impact économique en Amérique ?

- Le système de la plantation ne s'est pas répandu partout, mais essentiellement au Brésil, dans les Antilles et le vieux Sud, aux Etats-Unis. La plantation était rentable : de l'ordre de 10 % par an pour le vieux Sud, mais le système esclavagiste y a aussi conduit à une forme de sous-développement économique et industriel. Les planteurs ont souvent eu une énorme influence, dans le sud des Etats-Unis, mais aussi au Brésil, où l'Etat, au XIXe siècle, était plus qu'à leur écoute.

Qu'est-ce qui a poussé à l'abolition de l'esclavage ?

- Pendant longtemps, on a voulu y voir le résultat du passage au capitalisme industriel et de la rentabilité décroissante de l'esclavage. Cette idée est aujourd'hui démentie. Car le système esclavagiste était rentable et il aurait pu s'adapter à la nouvelle période. On a même calculé que la productivité d'un esclave pouvait être équivalente, voire supérieure, à celle d'un salarié. D'ailleurs, qui abolit la traite ? L'Angleterre en 1807, c'est-à-dire la première puissance, qui détient plus de 50 % du marché négrier. L'abolition est due au grand réveil religieux : sous l'impulsion des pasteurs, des centaines de milliers d'Anglais signent des pétitions contre l'esclavage. Pour l'Angleterre, l'abolition aura coûté environ 1,8 % du revenu national entre 1807 et 1860. Il faut payer pour la répression du trafic, les subventions aux producteurs de sucre et l'indemnisation des planteurs qui ont perdu leurs esclaves. Or la part de la traite dans le revenu national anglais était de l'ordre de 1 %, au XVIIIe siècle. Apparemment, le coût de l'abolition a donc été supérieur à ce qu'a rapporté la traite. Mais l'économie n'est pas un jeu à somme nulle. Ce sont des négociants qui ont profité de la traite, et les contribuables en général qui ont payé pour l'abolition. De plus, la répression du trafic a servi les intérêts géostratégiques de l'Angleterre car elle s'est érigée en gendarme des mers.

Peut-on trouver un lien entre la traite orientale et la situation économique actuelle du monde arabo-musulman ?

- Il existe des milliers de pages sur les liens entre la traite atlantique et l'essor de l'Occident, mais, à ma connaissance, il n'y a pas même un article véritablement centré sur les liens entre traite orientale et économie du monde musulman. Les traites négrières orientales ont pourtant duré treize siècles et concerné 17 millions d'esclaves. Pourquoi la traite aurait-elle eu des effets économiques aux Amériques et pas dans le monde arabe ? Les grandes plantations de Zanzibar au XIXe siècle, le développement de la canne à sucre au Maroc au XVIe siècle, ou bien encore les grandes exploitations du bas Irak indiquent qu'elle a bien joué un rôle. Les esclaves ont été déterminants pour l'irrigation. En fait, la traite a permis aux économies de ce vaste monde musulman de se développer à leur rythme, sans subir de crise de main-d'oeuvre. L'apogée de la traite atlantique se situe au XVIIIe siècle. Celui de la traite orientale date du XIXe siècle.

Quel jugement portez-vous sur les polémiques déclenchées ces derniers mois en France autour de la «mémoire de l'esclavage» ?

- Les mémoires de l'esclavage sont multiples, et souvent antagonistes. Ainsi certains, aux Antilles, ont-ils critiqué les Africains qui, par le passé, ont fait le commerce des ancêtres des Noirs des Antilles. Dans le rapport remis récemment au Premier ministre par le Comité pour la mémoire de l'esclavage, on affirme qu'aucune histoire ne saurait être écrite sans prendre en compte les mémoires qu'elle suscite. L'historien ne doit pas les écarter, car elles sont un objet d'histoire. Mais son travail consiste dans leur dépassement : l'historien n'est pas un juge. Il me semble également qu'il n'appartient pas à l'Etat, par l'intermédiaire de la loi, de dire l'histoire, au risque de confondre histoire, mémoire et morale. Plus que d'un «devoir de mémoire», trop souvent convoqué à la barre, on a besoin d'un souci de vérité et d'analyse critique.
L'Expansion, 29 juin 2005




- autre interview plus récente (15 décembre 2005, toujours dans L'Expansion) :
http://www.lexpansion.com/html/A133102.html

- iconographie : Musée d'ethnographie de Genève :
http://www.ville-ge.ch/musinfo/ethg/index.php



***
[ Ajouter un commentaire | commentaire(s) ]
Posté le 21/12/2005 à 11:49:48 (id:12359)
         1         
Valid XHTML 1.0 Transitional Valid CSS