- Langue française
Système de communication ou banquet des esprits ? (Marc Fumaroli)
Système de communication ou banquet des esprits ? (Marc Fumaroli)
Pehr Hilleström l'Ancien, Conversation au château de Drottningholm, 1779
Musée national de Stockholm



Système de communication ou banquet des esprits ?


Marc FUMAROLI


(...) l'obstacle qui empêche les Français d'aujourd'hui de comprendre quels sont les vrais atouts de leur propre langue, qu'ils parlent encore, mais distraitement et qu'ils n'osent plus aimer.
D'un côté, les politiques écoutent volontiers les linguistes, qui leur expliquent que le français étant un système de communication, pour que ce système survive dans un monde "en constante mutation", il doit se libérer des normes grammaticales et des scrupules sémantiques hérités d'un autre monde, aristocratique, réactionnaire, littéraire, et qui le mettraient en situation de handicap vis-à-vis de l'américain "global", qu'on juge parfaitement adapté à l'information utilitaire et amplement suffisant à de faux "débats" médiatiques. Place donc à une attitude résolument technique et cependant volontariste qui délivrera enfin de sa vieille précision un néo-français élémentaire et facilitant une communication sommaire.

Tel est le discours qui domine impérieusement aujourd'hui parmi nous. La pression d'un enseignement de masse va elle aussi, sans l'avouer, dans le sens d'un idiolecte hexagonal retaillé à la mesure du dialecte global.
Or le français a eu beau s'humilier, renoncer aux scrupules envers le franglais (cet été 2001, tous les titres de films et plusieurs titres de romans sont affichés en anglais à Paris), renier sa grammaire, laisser flotter le sens des mots, cette Cendrillon n'est pas devenue pour autant plus attrayante ni plus vivace. Elle a perdu ses amis traditionnels à l'étranger, plus fidèles à Molière, Saint-Simon, Balzac, Baudelaire et Proust qu'attirés par les théories démagogiques de nos modernes conseillers linguistiques du Prince.

En France même, le nouveau français ne prétend plus être la colonne vertébrale d'une éducation civilisée, et il a ainsi perdu les titres qu'avait encore l'ancien à tenir tête à l'américain global. C'est aujourd'hui en anglais, dans des revues de livres fidèles à la tradition de la République des Lettres, mais publiées à Londres et à New York que le dernier mot sur la valeur mondiale des livres et des idées est imprimé et s'impose.

D'un autre côté, on entend d'éloquents discours en faveur d'une sauvegarde francophone dont la doctrine, pour le moins floue, penche nettement du côté d'un néo-français lui-même gélatineux, le plus petit commun dénominateur entre les membres de cette vaste, vague et multiple communauté provinciale.
Cette traversée du XVIIIe siècle avec des étrangers parlant et écrivant le français m'a prouvé le contraire de tout ce qui se passe aujourd'hui pour l'évidence politiquement correcte en matière de langue. Si le français, au moment où il a exercé sa plus vive attraction sur un monde exigeant et difficile, a répondu à l'attente des Lumières, ce n'est certainement pas seulement au titre de système de communication. Frédéric II, qui tenait à tort l'allemand pour un tel système, disait qu'il le réservait à ses chevaux et à ses palefreniers, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup. Si l'abbé Conti, Francesco Algarotti, Vittorio Alfieri défendaient l'italien, et Walpole l'anglais, contre une hégémonie trop exclusive du français des Lumières, c'est qu'ils jugeaient que leur propre langue n'était pas un système de communication, mais une manière d'être, de penser et de sentir différente de celle des Français, et qu'il leur importait d'habiter d'abord et de préférence la leur.

Ils étaient polyglottes et c'est en toute connaissance de cause qu'ils admettaient ou contestaient la prééminence du français. Les plus grands amis de notre langue, qui étaient souvent les plus chauds partisans des Lumières, ne la séparaient pas de l'éducation dont elle était le vecteur, de la littérature sur laquelle elle était gagée, et de tout un art de vivre civilement, voire heureusement, auxquels ne conduisaient pas les systèmes de communication locaux dont se contentaient la plupart de leurs compatriotes.
La grammaire française, le lexique du français, dont Voltaire n'avait pas peur de tourner en dérision la relative pauvreté, la syntaxe française, la sémantique exigeante du français, sa versification dont Walpole voyait bien les défauts un siècle avant la "crise du vers" diagnostiquée par Mallarmé, les genres où notre langue excellait, notamment les genres intimes, la lettre, le journal, la poésie de circonstance, les Mémoires, et ce genre littéraire oral qu'est la conversation entre amis, tout cet apprentissage difficile avait le sens d'une initiation à une manière exceptionnelle d'être libre et naturel avec autrui et avec soi-même. C'était tout autre chose que de communiquer. C'était entrer "en compagnie".

Qu'on le veuille ou non, au XXIe siècle comme au XVIIIe siècle, quiconque de par le monde veut secouer la chape de plomb du conformisme et de la communication de masse, quiconque découvre qu'il veut avant de mourir prendre part à une conversation civilisée, image sur cette terre de nostra conversatio quae est in coelis, se met au français, et certainement pas au français dont se contentent les consommateurs du système de communication néo-français et que les publicitaires se sont mis eux-mêmes à dédaigner en lui préférant l'anglais.

Un éditeur me disait un jour que le nombre des vrais lecteurs dans un pays comme la France (il entendait par là ceux qui s'étaient construit une vraie bibliothèque) n'avait pas varié depuis le XVIe siècle : entre 3 000 et 5 000. Les situations démographiques et les degrés d'alphabétisation n'y avaient jamais rien changé. Optimiste, je suis porté à croire par expérience que le nombre de gens dans le monde actuel capables d'une vraie conversation en français (ce sont nécessairement aussi de vrais lecteurs et des détenteurs de bibliothèques) a plutôt augmenté et qu'il s'est, depuis le XVIIIe siècle, diversifié autour de la terre. Le nombre des jeunes candidats à ce club n'a pas non plus diminué.

Allez partout dans le monde, au Japon, en Argentine, aux Etats-Unis, vous y trouverez sans doute moins de menus en français, moins d'hôtels où l'on vous parle français, moins de repas d'affaires où l'on discute en français, moins de pesants colloques où l'on communique dans notre langue, mais vous y trouverez aujourd'hui, comme sous Louis XV, des artistes de la conversation française qui ne proviennent ni des canaux francophones ni des écoles Berlitz du néo-français : ils sont passé par des voies inédites pour participer au banquet des esprits dont la France a été longtemps l'hôtesse experte, et dont le souvenir ne s'effacera jamais. Partout, ces honnêtes gens sont d'avance vos amis, vos confidents, vos correspondants.

C'est dans cette minorité clandestine mondiale, et non plus dans la minorité visible, splendidement meublée, mais circonscrite à quelques capitales, du banquet des Lumières, que réside aujourd'hui, à l'insu des statisticiens, des linguistes et des programmateurs de "novlangues", à l'insu de la plupart des Français, la vie et l'avenir de leur idiome irremplaçable au titre de langue littéraire et de langue de la "bonne compagnie". Le français, langue moderne de la clandestinité de l'esprit ?
Marc Fumaroli, de l'Académie française, Quand l'Europe parlait français,
(2001), Livre de Poche, 2003, p. 24-27.


- le livre de Marc Fumaroli :
http://www.amazon.fr/ex...0_6/402-4988201-8094559


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Posté le 10/12/2005 à 02:50:15 (id:10604)
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