- Colonialités
L'oeil colonial (entretien avec Charles-Henri Favrod, Libération)
L'oeil colonial (entretien avec Charles-Henri Favrod, Libération)
Tonkin. Indigènes décapités pendant les troubles
de juillet-septembre 1908. Après l'exécution.




L'oeil colonial


Entretien avec Charles-Henri Favrod, collectionneur
de cartes postales et de photos du XIXe,
qui publie une anthologie de l'imagerie de la colonisation.



«Bien des choses.» Dans un coin de la carte postale, quelques mots à l'encre pâlie et une signature. Le tampon de la poste indique 1906 et l'image représente une scène «exotique» : une exécution capitale à Saigon, avec guillotine, corps allongé et spectateurs en casques blancs. Plus loin, un coupable subit la cadouille, bastonnade locale, au Tonkin. Pour Charles-Henri Favrod, auteur du Temps des colonies, livre qui rassemble des photos de sa propre collection, ces images de condamnés sont «révélatrices de la bonne conscience de la colonisation».

Charles-Henri Favrod, ancien directeur du musée de l'Elysée à Lausanne, fut correspondant de guerre en Indochine, puis assista à la plupart des processus de décolonisation en Afrique. Il contribua également à établir des contacts entre le FLN et les autorités françaises avant les accords d'Evian. Aujourd'hui, il se dit consterné par la loi du 23 février 2005 sur le rôle «positif» de la colonisation, un texte «anachronique et électoraliste».


De quand date votre intérêt pour les photos «exotiques» du XIXe siècle ?
J'ai toujours été fasciné par l'image, dès l'enfance. Ma soeur avait contracté la tuberculose en soignant des soldats ; comme j'étais atteint aussi, on m'a envoyé deux ans en sanatorium, à Leysin, en Suisse. C'était en 1942, j'avais 15 ans, et j'ai vécu là un moment assez merveilleux. Dans la bibliothèque figurait la collection complète de la revue l'Illustration. J'ai découvert le XIXe siècle ainsi. Le traitement médical au sana était simple : pour la tuberculose osseuse, c'était sieste au soleil, pour la tuberculose pulmonaire, sieste à l'ombre. Ayant beaucoup de temps, c'est comme ça que s'est fortifié mon goût pour l'image ancienne. J'ai assisté au passage de la gravure de fiction à l'irréfutabilité de la photographie. Ça m'a permis de comprendre ce qu'était cette époque, l'arrivée de la modernité, le remodelage des continents, l'aventure coloniale aidant. Le monde entier semblait à portée, on savait enfin comment était le Tonkinois ou le Péruvien.

Votre livre s'arrête à la guerre de 14-18. Pourquoi ne pas être allé au-delà ?
La colonisation a correspondu dans le temps avec la découverte de la photographie. J'ai préféré montrer les débuts : comment un spectateur de métropole découvrait ces contrées à travers les récits de parents coloniaux et l'image saisie par les officiers, les voyageurs, les missionnaires. Dans les années 1850-1860, des clichés de pays lointains, comme l'Inde ou la Chine, ont commencé à circuler. Puis la photographie s'est généralisée pour devenir le moyen de célébrer la vertu coloniale. A la fin du siècle, ce triomphe de l'image a abouti à la carte postale exotique, qui a connu une grande vogue, bien avant l'Exposition coloniale de 1931.

Comment avez-vous constitué votre collection ?
Cela a commencé dans les années 1950 par les cartes postales. J'ai été attiré par leur caractère anecdotique, chacune était une petite histoire. Même si elle représentait des scènes et types indigènes, la personne captée avait un nom ; une présence physique avait impressionné la plaque sensible. J'ai découvert les puces de Saint-Ouen, de la porte de Montreuil, à Paris. Les petits matins, avant le passage des marchands, avec une lampe de poche. A côté des cartes postales, dont la cote a très vite monté, la photo du XIXe n'intéressait alors personne. Aujourd'hui, ce serait inimaginable d'en faire une grande collection. Trop cher.

Vous ouvrez votre livre par une image d'esclaves...
C'est un daguerréotype de 1844: un marché aux esclaves en Louisiane. Une image rare, il n'en existe presque pas de la traite. Cette photo, pour moi, est une charnière. La colonisation, à ses débuts, était défendue par des sociétés antiesclavagistes, des sociétés de bienfaisance, dont le discours était en substance : «Il faut libérer les gens de l'esclavage, les christianiser, donc les amener vers le progrès. Ces païens doivent faire de bons chrétiens.»

Des pans entiers de l'histoire de la colonisation restent à explorer.
Les colons disaient : «L'Algérie c'est la France, oui mais la France c'est nous.» Chaque tentative d'apporter une amélioration à la situation a été torpillée par les colons. Et cela très tôt. J'ai fait en Algérie en 1987 une exposition de photographies de Félix Moulin. Il était chargé de montrer à l'empereur à quoi ressemblait ce pays. Napoléon III avait confié le maintien des terres tribales à une structure, les «bureaux arabes», que les colons se sont empressés de combattre. Pour moi, l'histoire coloniale est celle des occasions perdues.

Libération, Frédérique Fanchette,
envoyée spéciale à Lausanne,
mardi 17 janvier 2006



- Le Temps des colonies, de Charles-Henri Favrod, éd. Favre, 160 pp. 38,50 € :
http://www.amazon.fr/ex...9_1/402-3932320-4485745




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Posté le 17/01/2006 à 23:36:27 (id:16861)
Le Maghreb avant la prise d’Alger (1830) (Daniel Rivet)
Le Maghreb avant la prise d’Alger (1830) (Daniel Rivet)
Alexandre Roubtzoff (1884-1949), Kram (1916)


Le Maghreb avant la prise d'Alger (1830)

Daniel RIVET


Longtemps, le Maghreb avant l'ère coloniale a été vu en creux comme portant la marque de ce qu'il n'était pas, par rapport à l'Europe de l'Ouest. Bardé de caractéristiques négatives, il était «précolonial» ou «prémoderne» : en un mot colonisable. Aussi, tout tableau du Maghreb avant 1830 relevait de l'exercice de style, consistant à comprendre ce qui avait bloqué cet Occident de l'islam dans un «équilibre de la décadence» (Abdallah Laroui). Pour expliquer cette stagnation, voire cette régression par rapport à l'Afrique romaine, les savants coloniaux invoquèrent la dichotomie, paralysante, entre autochtones berbères, refoulés dans la montagne, et envahisseurs bédouins originaires d'Arabie, campant dans les plaines. Les analystes contemporains de la décolonisation cherchèrent la défaillance dans le système socio-économique. Ils glosèrent longtemps pour caser le Maghreb dans un des modes de production imaginés par Marx. Finalement, ils se mirent presque tous d'accord pour conclure que le cas de l'Afrique du Nord relevait d'une combinatoire disparate et qu'en définitive l'ankylose du Maghreb s'expliquait par l'archaïsme du système de production. Les derniers venus (du monde anglo-saxon) introduisirent la théorie de la segmentarité appliquée à l'Afrique noire pour comprendre comment la société tribale faisait pour se passer de l'État et en quoi elle avait bloqué l'évolution historique.

Aujourd'hui, on a renoncé à avoir le dernier mot pour expliquer le Maghreb par rapport à ce qu'il n'est pas : l'Europe. On le pense non plus pour étayer une théorie de l'histoire, mais comme une réalité en soi, sans s'interdire de féconds rapprochements avec l'Europe méditerranéenne et l'Afrique noire qui lui sont contiguës. Alors que le rendez-vous manqué de la Méditerranée orientale avec la nation a assombri notre XXe siècle, on est moins catégorique quand on aborde l'Empire ottoman – qui marqua d'une empreinte profonde l'Afrique du Nord – et le bilan étatique de la France coloniale. On sait que les forces qui régissent l'histoire n'arrivent pas toujours à destination : l'État républicain de facture jacobine ou son alternative, la nation arabe, l'État démiurge national-progressiste ou son héritier inavoué qui est l'État islamiste, porteur d'un projet de contre-civilisation occidentale. Le Maghreb du début du XXIe siècle est incertain et à opacité vertigineuse. Il ne rentre pas dans les schémas explicatifs émis depuis les indépendances par les experts. C'est une raison de plus pour parler de l'Afrique du Nord d'avant l'ère coloniale comme d'un cas parmi d'autres de sociétés non modernes.

Daniel Rivet, Le Maghreb à l'épreuve de la colonisation, Hachette-Littératures, 2002, p. 59-60.



- le livre de Daniel Rivet :
http://decitre.fr/servi...82012353671/index.dhtml
http://www.fnac.com/140...lonisation-D-Rivet.html

- iconographie : http://orientaliste.free.fr/expovirt/t171.html


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Posté le 18/12/2005 à 18:10:32 (id:11995)
Itinéraire d'un méhariste en Mauritanie (1928)
Itinéraire d'un méhariste en Mauritanie (1928)


Itinéraire d'un méhariste en Mauritanie (1928)

René GÉNIN


10 mai 1928
Mon cher papa,

On peut se demander en France ce que nous pouvons bien avoir à faire dans un pays aussi désert : mais qu'on réfléchisse que la Mauritanie est beaucoup plus étendue que la France, que les régions non soumises ont environ 40 000 habitants dont beaucoup ont des fusils et qu'il n'y a que quatre pelotons méharistes en tout pour maintenir l'ordre : deux en Adrar, un au Trarza et un à la frontière du Soudan.
Pour tenir l'ensemble de la Mauritanie, il n'y a qu'un bataillon (le B.T.S. n° 1) qui comprend, il est vrai, 6 compagnies et les 4 pelotons méharistes. Les commandants de compagnie ou de peloton commandent en même temps des cercles ou des secteurs nomades. Si l'on ajoute que le ravitaillement est très difficile à assurer, que les questions d'instruction, d'armement, d'habillement, de recrutement, de remonte, etc se compliquent du fait de l'éloignement des centres et des difficultés de transport, on pourra peut-être penser que nous ne sommes pas des paresseux. En fait nous n'avons jamais une journée de repos. Mais personne ne se plaint et tout le monde est très gai.

Au revoir mon cher papa, je vous embrasse de toutes mes forces.

René Génin, Itinéraire d'un méhariste. De la Mauritanie à la France libre, Lettres présentées par Marie-Clotilde Génin-Jacquey, éd. Sepia, 2004, p. 61.


http://www.editions-sep...livre.php?ref=284280077


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Posté le 14/12/2005 à 00:08:13 (id:11398)
Maghreb et période coloniale (J. Berque)
Maghreb et période coloniale (J. Berque)
Alexandre Roubtzoff (1884-1949), "Beni-Khiar", 1926

Le devenir du Maghreb ne se fera pas seulement
contre la période coloniale

Jacques BERQUE

Avouons-le, même si l'assertion que voici risque de scandaliser. Le devenir du Maghreb ne se fera pas seulement contre la période coloniale, mais de son dépassement. Par une démarche symétrique, il devra mettre en cause, tout ensemble, et revivifier les périodes antérieures. Il lui faudra tout à la fois les récuser et les prolonger, bref les soumettre à une fidélité iconoclaste, seule capable de démêler en elles l'invariant du contingent, le personnel du déformant et de l'adventice.
Et cela débouche sur une question plus grave.
L'identité du Maghreb va-t-elle se transposer tout ou partie en termes de civilisation industrielle ? Ou prêter ses contenus physiques et humains, et les véhémences qu'il eut toujours en partage à l'opération qui les fondrait dans un système plus vaste, planétaire si l'on veut ? Tel pourrait être en effet l'un des sens de la décolonisation, ou plutôt des révlutions qu'elle annonce.
Mais c'est en tant que personne, croyons-nous, que le Maghreb entend participer à un système de la Terre. Dès lors où trouverait-il l'assise de ce qu'il veut être, sinon dans la mise à jour de ce qu'il était ?

Jacques Berque, L'intérieur du Maghreb, XVe-XIXe siècle, Gallimard, 1978, p. 545-546.



- iconographie : http://orientaliste.free.fr/expovirt/t41.html


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Posté le 13/12/2005 à 12:12:34 (id:11214)
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