- Les Méditerranées
Hommage à Samir Kassir (Amine Assouad)
Hommage à Samir Kassir (Amine Assouad)
Samir Kassir (1960-2005)






Hommage à Samir Kassir

"j'admirais principalement en lui ce sens
de l'engagement intellectuel"



Amine ASSOUAD




Je me souviens de ces années durant lesquelles «l'Université était en colère» et je pense à Samir Kassir. Je pense à lui bien sûr, ce professeur qui, avec son mythe de révolutionnaire, refusait les termes dans lesquels la politique était perçue au Liban, c'est-à-dire avec la tiédeur de ces hommes de pensée qui, en 30 ans, n'ont pas écrit une ligne pour dénoncer la crucifixion de notre pays et l'humiliation de tout un peule. Je les tiens pour responsables par omission du crime contre le Liban. Parce qu'ils se sont abstenus d'agir, ils ont laissé Samir Kassir, seul avec une poignée d'autres clercs, face à ses démons. Les démons des libertés au Liban.

Oui je pense à vous Samir Kassir, aujourd'hui dans un autre monde, et je me réfugie dans la douleur. Je me blottis dans le désarroi mais je ne me résigne pas à cette lente agonie d'une République que l'on croyait pourtant convalescente.

Je pense à vous et je me souviens de nos plaisantes querelles autour des dates historiques des batailles du XIXème siècle. Je me rappelle surtout l'année 1859, où l'armée française remportait une victoire sur les Autrichiens à Solférino. Eh bien, Solférino fut aussi ma victoire, ma seule victoire sur vous. J'oublie tous mes paris perdus et je savoure jusqu'à aujourd'hui cette unique victoire de l'humble apprenti sur son maître. Un maître qui nous enseignait amoureusement la nahda, le début du nationalisme arabe contre les Turcs, les Tanzimats de l'empire Ottoman et qui nous apprenait principalement à chercher les raisons d'être du Liban moderne dans la volonté délibérée des élites politiques de l'époque, plutôt que dans les fondements historiques d'une Phénicie illusoire ou des mythes collectifs tel que celui de l'Emirat. La conscience nationale libanaise, disait-il, devait naître bien plus tard. Ainsi j'ai eu l'honneur de faire partie de la dernière promotion d'étudiants qui ont connu Samir Kassir en tant que professeur à la Faculté de Droit à la rue Huvelin.

Mais j'admirais principalement en lui ce sens de l'engagement intellectuel qui le démarquait de sa seule fonction académique. Samir Kassir est le scribe qui ne siège pas sur son perchoir. La science, pour lui, était proche de l'action politique, un peu comme dans la métaphore hégélienne où la raison ne peut rien sans la passion. En atteignant Samir Kassir, on a touché à ce que le Liban a de plus cher ; son intelligentsia. Certains, alors qu'ils se taisaient, lui reprochaient le caractère téméraire de ses écrits, et cela, en dépit du fait que ce qui était pourchassé, c'est cette aspiration acharnée d'un peuple au bonheur. Et nous sommes tous malheureux aujourd'hui. Qu'aurait-il pu faire d'autre ? L'empêcher d'écrire, et surtout d'écrire vrai, cela aurait été l'enfermer dans un moule et le tuer d'une autre façon. Le silence étant pour lui, quand les enjeux devenaient cruciaux, une autre silhouette de la mort. Le franc-parler était sa deuxième nature. Il ne pouvait s'en passer. Il n'aurait sinon pas été ce qu'il a été.

Je le revois, avec son air fier et moqueur, ses commentaires d'une remarquable finesse : «Amine, tu ne voudrais pas venir faire un petit tour avec moi à gauche ?». Il insinuait la gauche démocratique, ce mouvement auquel il croyait tant et dont les prises de position ont été exemplaires au cours de l'Intifada de l'indépendance. Il revendiquait, avec un style désintéressé, loin de toute ambition pour le pouvoir et loin de la banale figure de « l'intellectuel de gauche », une gauche ouverte et détachée de tout discours réactionnaire. Peut-être ne partageait-il pas les mêmes sensibilités politiques que tous ses étudiants, mais il savait du moins, au cours de longues et fructueuses discussions en dehors des cours, leur inculquer le même rapport aux notions essentielles de l'Etat de droit. Il formait ainsi, sans le savoir, des générations de militants. Des intellectuels en puissance.

Je me souviens aussi de ses épreuves de force avec les services de renseignements. De cette journée du 3 avril 2001, quelques mois avant les rafles du 7 et du 9 août, où nous organisions un sit-in à la Faculté pour le soutenir contre l'impitoyable harcèlement dont il faisait l'objet. Je le revois, empruntant la voiture d'un étudiant afin d'égarer ses poursuivants, appuyés contre la carrosserie d'une voiture blanche (dont je tairai ici la marque et le numéro de la plaque d'immatriculation) stationnée à l'extérieur du campus, et patientant avec outrecuidance, en attendant le moment venu pour se jeter à la traque de leur victime. Même feu Rafik Hariri, m'expliquait Samir, n'avait pu bloqué cette poursuite, tant les services de renseignements échappaient à son autorité. Jamais un écrivain, un journaliste n'aura été si persécuté dans l'histoire de notre pays. Mais Samir Kassir a fini par l'emporter sur ses tortionnaires, eux qui ont gagné le mépris et le dédain d'une nation. Eux qui ont agi si lâchement, pace que justement, ils avaient compris que la partie était perdue.

Je me souviens de lui, me demandant, le moment d'un café à Hamra, de soutenir sa pétition, réclamant sa liberté d'aller et venir, le respect de sa liberté d'expression, la cessation des poursuites, et la restitution de son passeport, confisqué pas la Sûreté Générale. Une pétition qu'avaient signés à l'époque, et dont je salue ici le courage, une centaine d'intellectuels syriens parmi lesquels Riad Turk, Antoine Makdessi, Ali Atassi, Chawki Baghdadi, Oussama Mohammad...et j'oublie tant d'autres. Puissent-ils me pardonner. Samir m'aidera plus tard, en mobilisant les dirigeants de l'opposition, à lever le blocus qu'avaient instaurés les forces de l'ordre autour du campus, après les violents affrontements au portail de l'Université, le 10 mars 2004. Je le voyais une dernière fois à Paris, le 21 mars 2005. Il était venu signer au salon du livre son dernier ouvrage, Considérations sur le malheur arabe, et devait s'adresser, à l'initiative d'Ayoub Semaan, aux étudiants de l'Ecole Polytechnique pour leur raconter ces magnifiques journées de la révolution du cèdre. Il me lança alors du fond de la salle sur un ton railleur : «Alors, ton exil volontaire à Paris t'a finalement été bénéfique !».

Il me confiait plus tard en soirée qu'il avait l'intention d'écrire la formidable histoire du mouvement souverainiste depuis le début de la mainmise institutionnalisée sur le Liban. Il l'appellerait, disait-il, Un printemps à Beyrouth. A peine les bourgeons s'étaient mis à déclore qu'il nous quitta brutalement. Fallait-il sans doute souhaiter aussi, comme lui, «le printemps de Damas». Pour que nous puissions vivre pleinement notre attachement à la liberté. Je me souviens encore des mégots de cigarettes qu'il avait fumées durant son cours et qu'il jetait sous le bureau de l'amphithéâtre. Il me disait alors : «De toute façon, ils devront repeindre cette salle un jour». Une fois, un étudiant se précipita de lui fournir un cendrier, et la classe s'esclaffa de rire.

Je le revois encore une fois souriant et je souris. Mais je ne peux m'empêcher d'avoir les larmes aux yeux.

Amine Assouad,
jeudi 2 juin 2005


- source de cet article : Tribune-libanaise.com





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Posté le 16/02/2006 à 11:20:53 (id:22439)
Samir Kassir. Liban : le printemps inachevé
Samir Kassir. Liban : le printemps inachevé
Samir Kassir






Samir Kassir. Liban : le printemps inachevé

Sindbad/Actes Sud - Traduit de l'arabe (Liban) par Hoda Salibi à paraître le 3 février 2006. 128 pages 12 €



Juste un mois avant son assassinat à Beyrouth, le 2 juin dernier, Samir Kassir a prpoposé à Actes Sud d'écrire un livre dans lequel il analyserait les événements du Liban jusqu'au retrait de l'armée syrienne. En tant qu'éditorialiste du grand quotidien de Beyrouth An-Nahar, et surtout en tant que fondateur, avec d'autres intellectuels et militants libanais - dont le romancier Elias Khoury -, du Mouvement de la gauche démocratique, il avait joué un rôle de premier plan dans ce qu'on appelle maintenant couramment l'"Intifada de l'indépendance". D'où l'idée de réunir dans un petit volume une vingtaine de ses articles sur la situation au Liban - et en Syrie - dans lesquels, avec autant d'audace que de pénétration, il explique pourquoi l'indépendance du Liban dépend de la démocratisation de la Syrie, et pourquoi celle-ci ne pourra se réaliser tant que le Liban n'aura pas recouvré sa souveraineté. À ces articles sera ajoutée, pour mémoire, une courte étude sur le même thème publiée en français dans une revue spécialisée.

Né à Beyrouth en 1960, Samir Kassir a été éditorialiste au grand quotidien An-Nahar et professeur d'histoire contemporaine à l'université Saint-Joseph. Il a publié : La guerre du Liban (Karthala, 1994) ; Histoire de Beyrouth (Fayard, 2003) ; Considérations sur le malheur arabe (Sindbad/Actes Sud, 2004) et, en collaboration avec Farouk Mardam-Bey, Itinéraires de Paris à Jérusalem, la France et le conflit israélo-arabe (2 tomes, Institut des études palestiniennes, 1992-1993).

Il a été assassiné le 2 juin 2005, à Beyrouth, dans un attentat à la voiture piégée

publié le jeudi 2 février 2006



- source de cet article : France-Palestine.org

- librairie : Liban : le printemps inachevé





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Posté le 16/02/2006 à 10:56:43 (id:22437)
Samir Kassir (1960-2005)
Samir Kassir (1960-2005)
Istiqlal 05 (Liberté 05)






Samir Kassir (1960-2005)

un homme épris de liberté, qui s'est battu,
avec sa plume, pour un Liban affranchi de la tutelle syrienne
et du terrorisme





Éditorialiste du quotidien An Nahar, Samir Kassir est assassiné lâchement le 2 juin 2005, dans l'explosion de sa voiture, à Beyrouth. Sa passion pour la liberté lui a coûté la vie. Samir Kassir avait fait des études d'histoire et de philosophie à Paris à la Sorbonne et il enseignait les sciences politiques à l'université Saint Joseph à Beyrouth. Il a été éditorialiste à An Nahar de 1995 à 2005. Samir Kassir était aussi le correspondant de la chaîne francophone internationale TV5 et avait créé et animé l'édition arabe du mensuel français Le Monde diplomatique à Beyrouth. Il était l'un des membres fondateurs du Mouvement de la Gauche démocratique (opposition).

Avec Elias Sanbar et Farouk Mardam-Bey, il fut de l'équipe de la Revue d'études palestiniennes, la cause de la Palestine restant toujours présente dans ses pensées. Son talent, ses dons d'écriture et de synthèse ont fait de lui un des meilleurs analystes de la situation au Proche-Orient, et notamment du Liban et de la Palestine. Le lâche assassinat de Samir Kassir, le 2 juin 2005, a suscité une immense émotion au Liban comme dans le reste du monde. Comment évoquer cet homme aux talents multiples, chaleureux, emporté, ironique ?

Il fut historien, journaliste et universitaire. Il a écrit, avec Farouk Mardam-Bey, une histoire des relations franco-arabes : Itinéraires de Paris à Jérusalem (Les Livres de la Revue d'études palestiniennes, Paris, 1992). Il s'est penché également sur La Guerre du Liban (Cermoc, Beyrouth, 1994). Son Histoire de Beyrouth (Fayard, Paris, 2003) témoigne de son intérêt tant pour la culture que pour l'architecture, l'histoire et la sociologie de la capitale libanaise. Dans son dernier ouvrage, Considérations sur le malheur arabe (Actes Sud, Arles, 2004), "il réfléchit à haute voix sur l'avenir d'une région chère à son coeur et dont le présent paraît tellement désespérant. " - Alain Greish. Une place à Beyrouth porte désormais le nom de Samir Kassir. Sur le lieu de son assassinat, pousse un olivier.


Hommage - Un homme épris de liberté

par Alexandre Najjar, publié dans l'Orient-le Jour le 3 juin 2005

«La liberté ou la mort». En écrivant ces mots en ouverture d'une précédente tribune, j'ignorais que la mort finirait par emporter aussi l'un de nos plus brillants journalistes. J'ai rencontré Samir Kassir la veille même de son assassinat. Il m'a paru à la fois détendu et déterminé à poursuivre son combat pour la liberté. À ma question : «Prépares-tu un livre en ce moment ?» il a répondu : «J'ai quatre projets en tête, je ne sais lequel choisir.» Je me souviens de cette soirée au cours de laquelle le prix Phénix lui avait été remis pour son essai remarquable Histoire de Beyrouth, cette ville dont il était passionné et qu'il connaissait si bien.
Je me souviens aussi de sa participation au dernier Salon du livre de Paris où il avait fait preuve, au cours d'un débat animé par Henry Laurens, d'un sens aigu de l'analyse. Nous n'étions pas toujours d'accord sur tout, mais il y avait, entre nous, un respect mutuel. Samir Kassir était un homme épris de liberté, qui s'est battu, avec sa plume, pour un Liban affranchi de la tutelle syrienne et du terrorisme exercé par nos services de sécurité. Courageux jusqu'à la témérité, il n'a jamais reculé, quand bien même ses adversaires le menaçaient ouvertement, allant jusqu'à lui confisquer arbitrairement son passeport. Éditorialiste de talent, essayiste de premier plan, il a payé de sa vie le prix de son attachement à la liberté d'expression. Son nom, qui vient s'ajouter à la longue liste des martyrs de la presse libanaise, doit rester, pour nous, à jamais, le symbole de la lutte pour la liberté.



- source de ces deux articles : site des écrivains libanais francophones

- "La pensée assassinée..." : Comité européen Samir Kassir

- en langue anglaise : samirkassir.net




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Posté le 16/02/2006 à 10:50:08 (id:22436)
La Méditerranée au cœur du Vieux Monde
La Méditerranée au cœur du Vieux Monde
île ionienne


La Méditerranée au cœur du Vieux Monde

Fernand BRAUDEL


Si vaste que soit la Méditerranée à la mesure des vitesses de jadis, elle ne s'est jamais enfermée dans sa propre histoire. Elle en a rapidement transgressé les limites : à l'Ouest vers l'Océan Atlantique ; à l'Est à travers le Proche-Orient qui la fascinera des siècles durant ; au Midi vers ses marches désertiques, bien au-delà de la limite des palmeraies compactes ; au Nord, vers les interminables steppes asiatiques qui touchent à la mer Noire ; au Nord encore, vers l'Europe forestière lente à s'éveiller, bien au-delà de la limite traditionnelle et comme sacro-sainte de l'olivier. Le dernier olivier dépassé, la vie et l'histoire de la Méditerranée ne s'arrêtent pas pour faire plaisir au géographe, au botanise ou à l'historien.

C'est même le trait majeur du destin du Mare Internum que d'être inclus dans le plus vaste ensemble de terres émergées qui soit au monde : le grandiose, le "gigantesque continent unitaire", européo-afro-asiatique, sorte de planète à lui seul, où tout a circulé précocement. Les hommes ont trouvé à travers ces trois continents soudés la grande scène de leur histoire universelle. Là, se sont accomplis leurs échanges décisifs.

Et, comme ce poids humain roule interminablement jusqu'à la mer Intérieure, s'arrête régulièrement sur ses bords, il n'est pas étonnant que la Méditerranée ait été si tôt un des centres vivants de l'univers, et qu'elle ait rayonné, à son tour, à travers ces continents massifs qui sont, pour elle, une zone de résonance. L'histoire de la Méditerranée est à l'écoute de l'histoire universelle, mais sa propre musique se fait entendre au loin. Ces flux et reflux sont l'essentiel d'un passé sous le double signe du mouvement : il y a ce que la Méditerranée donne ; il y a ce qu'elle reçoit, les "cadeaux" échangés pouvant, en l'occurrence, être aussi bien des calamités que des bienfaits. Tout se mêle et la brillante apparition des premières civilisations, en Méditerranée, s'explique déjà comme une confuence.

Fernand Braudel, Les mémoires de la Méditerranée, éd. de Fallois, 1998, p. 34.



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Posté le 11/12/2005 à 22:21:01 (id:10877)
Voir la mer (Braudel)
Voir la mer (Braudel)
la mer à Marseille, août 1998


Tout semble revivre

Fernand BRAUDEL


Sur l'immense passé de la Méditerranée, le plus beau des témoignages est celui de la mer elle-même. Il faut le dire, le redire. Il faut la voir, la revoir. Bien sûr, elle n'explique pas tout, à elle seule, d'un passé compliqué, construit par les hommes avec plus ou moins de logique, de caprice ou d'aberrance. Mais elle resitue patiemment les expériences du passé, leur redonne les prémices de la vie, les place sous un ciel, dans un paysage que nous pouvons voir de nos propres yeux, analogues à ceux de jadis. Un moment d'attention ou d'illusion : tout semble revivre.

Fernand Braudel, Les mémoires de la Méditerranée, éd. de Fallois, 1998, p. 21.
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Posté le 11/12/2005 à 22:07:54 (id:10876)
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