Les fosses du franquisme - pour la réhabilitation de la mémoire historique
Les fosses du franquisme,
d'Emilio Silva et Santiago Macias
Les charniers de Franco
François-Guillaume LORRAIN
Cela devait être un roman. Celui qu'Emilio Silvavoulait écrire sur son grand-père, jeté dans la fosse commune d'un village du Bierzo par les franquistes en 1936. Pour nourrir sa fiction, il retourne dans ce village. On lui indique un noyer devant lequel les gosses passent en courant, où l'on n'envoie pas les bêtes paître. Sous ce noyer, «les treize de Priaranza». En octobre 2000, Emilio ordonne l'exhumation. Son grand-père sera identifié grâce à un test ADN en 2003, avec l'aide de l'université de Grenade. Il n'y aura pas de roman, mais un article de journal, puis une lame de fond populaire devenue la grande affaire d'une Espagne qui tente enfin de se réconcilier en guérissant de son «hémiplégie mémorielle». Alors que la dernière statue de Franco vient d'être déboulonnée à Madrid, 507 corps ont été exhumés et 3 000 familles ont déposé une demande auprès de l'Association pour la récupération de la mémoire historique fondée par Silva. «Au début, les gens avaient peur. Cette peur n'existe plus», déclare Silva, coauteur avec Santiago Macias des « Fosses du franquisme ». 600 charniers - 40 000 cadavres - jalonnent l'Espagne. D'ici à l'été, un projet de loi obligera le gouvernement à financer les exhumations.
En 1940, seuls les franquistes avaient pu enterrer les 12 000 prêtres et civils tués par les républicains en 1936. En 1977, on exhume sauvagement les «vaincus». Le coup d'Etat de 1981 stoppe tout. En dépit de son échec, la transition démocratique est jugée fragile. Il faudra attendre vingt ans pour que la démarche de Silva rencontre un mouvement collectif qui ramène sur la scène publique la logique d'éradication du franquisme établie par les historiens : «L'Espagne a traîné les pieds. Seuls trois juges ont répondu à nos demandes. Nous avons dû passer par l'Onu et la presse internationale.» Le jour de notre rencontre, l'Espagne déclare vouloir examiner le génocide tibétain. Réaction de Silva : «Pour instruire des plaintes au Chili, en Argentine, au Guatemala, l'Espagne est très forte. Mais, pour balayer devant sa porte, c'est une autre histoire.»
- Les fosses du franquisme, d'Emilio Silva et Santiago Macias. Traduit et préfacé par Patrick Pépin (Calmann-Lévy, 306 pages, 20 euros).
François-Guillaume Lorrain
© Le Point, 26 janvier 2006 - n°1741 - p. 91
- source de cet article : Le Point, 6 janvier 2006.
- librairie Les fosses du franquisme, d'Emilio Silva et Santiago Macias
- le site de l'Association pour la réhabilitation de la mémoire historique : Asociación para la recuperación de la memoria histórica
Présentation du livre par l'éditeur
Les Fosses du franquisme est un document indispensable pour comprendre les soubresauts de la société espagnole d'aujourd'hui et réaliser une lecture plus juste de ce que fut la guerre civile d'Espagne.
Emilio Silva et Santiago Macías, les deux auteurs, trempent leur plume dans une plaie qui n'est pas encore cicatrisée, celle de l'extrême brutalité du travail d'éradication de républicains ordinaires auquel s'est livré le franquisme pendant la guerre et au-delà, tout au long de la dictature. Ce livre nous révèle que toute la géographie espagnole porte les stigmates d'une lutte cruelle qui a fait plus de morts pour raisons de conscience que pour faits de guerre.
Plus de six cents charniers qui contiennent près de quarante mille corps parsèment encore les bas-côtés des routes, les collines, les puits, les précipices de la Péninsule, mais aussi des Baléares et des Canaries. Le travail d'éradication a été pensé dès la préparation du coup d'Etat de Franco. Il fallait non seulement faire peur, terroriser, pour marquer durablement l'ennemi. Mais il fallait surtout faire disparaître, au sens physique du terme, les instituteurs que la République avait formés, les avocats et les médecins des pauvres, les syndicalistes, les animateurs des cercles culturels, les fonctionnaires fidèles au gouvernement légal, les élus du Front populaire.
Les "vaincus" se sont d'abord tus. Les survivants ont contraint leurs enfants au silence pour leur épargner répression et humiliations. Les petits-enfants, qui n'avaient pour certains même pas dix ans à la mort du dictateur, ont commencé vers le milieu des années quatre-vingt dix une quête parfois strictement personnelle sur une histoire occultée. Et à l'ère d'Internet, ils ont basculé de l'intime au collectif. De l'espace familial à la sphère politique, ils ont porté sur la place publique le refoulé.
La génération d'Emilio et de Santiago n'a plus peur. Elle habite le passé et le présent espagnol sans complexe. Elle est fière d'être l'héritière des proscrits. Sur ses tee-shirts, elle arbore un slogan : Somos los nietos de los vencidos. "Nous sommes les petits-enfants des vaincus."
Las Fosas de Franco - traduit par Patrick Pépin
- source de cet article : éditions Calmann-Lévy
Espagne
Les morts oubliés du franquisme
Cécile THIBAUD
Trente ans après la mort du dictateur, le 20 novembre 1975, une association cherche toujours les fosses communes où ont été jetées ses victimes pour leur offrir une vraie sépulture
Toute son enfance, Emilio a fouillé dans le grenier de la famille. Comme un gamin curieux, à la recherche de ce grand-père dont on parlait si peu et qui portait le même nom que lui: Emilio Silva, instituteur dans un petit village de Leon, dans le nord-ouest de l'Espagne, arrêté, exécuté et jeté dans un fossé un matin d'octobre 1936, à l'arrivée des troupes de Franco. Tué pour l'exemple. Sans même avoir pris un fusil. C'est à sa mémoire qu'Emilio a créé, en 2000, l'Association pour la récupération de la mémoire historique (ARMH). Sa mission? Lutter contre l'oubli. Et surtout aider les familles à retrouver leurs proches disparus.
«Ma grand-mère est morte il y a huit ans, sans savoir où avait été abandonné le corps de mon grand-père. Après l'assassinat de son époux, il ne lui restait qu'un lopin de terre.» A peine de quoi subsister pour elle et ses six enfants. L'aîné - le père d'Emilio - a 10 ans. Finie l'école. Le voici soutien de famille. Fils de «rouge», il doit demander au curé un certificat de bonne conduite pour espérer trouver un emploi.
«Réconciliation» déséquilibrée
Il courbe l'échine tandis que les assassins de son père se pavanent au village. Voilà cinq ans, Emilio apprend par hasard l'endroit où a été jeté le corps de son grand-père. Il décide d'ouvrir la fosse pour lui offrir une sépulture digne de ce nom. Publiée dans le journal local, son histoire fait boule de neige. Des fils, petits-fils, neveux de disparus le contactent. Ils veulent, eux aussi, rechercher leurs morts. Emilio réalise que tous les villages possèdent leurs fosses communes. Et que, plus de vingt ans après la mort de Franco, la peur des représailles impose toujours le silence.
Avec l'aide d'archéologues et de volontaires, l'ARMH a ouvert en cinq ans plus de 73 fosses et exhumé 585 corps. Cependant, cette initiative dérange les partis politiques de droite comme de gauche, lesquels, au moment de la transition vers la démocratie, en 1977, ont choisi la réconciliation nationale sans solder les comptes du franquisme. «Aujourd'hui, les petits-enfants n'acceptent plus ce compromis: du côté franquiste, les vainqueurs ont leurs monuments aux morts, leurs hommages et leurs tombes fleuries; les autres n'ont que le silence et le mépris.»
L'année dernière, le président du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero - petit-fils de fusillé républicain - a promis une loi sur la «récupération de la mémoire». Celle-ci devrait inclure des indemnisations et la transformation du mausolée de Franco, près de Madrid, en un musée pédagogique consacré à la guerre civile... et à la répression qui s'est ensuivie. Mais le projet tarde à se concrétiser. Le 20 novembre, en revanche, les derniers nostalgiques de Franco seront fidèles au rendez-vous. Pour fleurir sa tombe, au 30e anniversaire de sa mort.
Cécile Thibaud, L'Express
18 novembre 2005
- source de cet article : L'Express, 18 novembre 2005.
«Il reste des traces du franquisme»
Emilio SILVA
Vous avez fondé en 2000 l'Association pour la récupération de la mémoire historique (ARMH). Quel est votre parcours personnel ?
Au cours d'une enquête sur la guerre civile, j'ai croisé un ami de mon père qui savait où a été enterré mon grand-père, républicain fusillé pendant cette période. J'ai écrit un article intitulé : «Mon grand-père aussi était un républicain.» Peu après, j'ai reçu des témoignages de personnes ayant une histoire semblable, mais qui n'avaient pas les moyens d'enquêter sur ce sujet. Ma quête personnelle sur mon grand-père s'est élargie, et j'ai créé cette association qui a permis d'exhumer cinq cent sept corps et de les rendre aux familles des victimes.
Comment réagissent les habitants des villages où ont lieu ces exhumations ?
Au début, ils redoutaient que les phalangistes reviennent et les empêchent de continuer. Cinq ans plus tard, les peurs se sont estompées, mais sans s'effacer totalement dans la société espagnole. Sinon, le gouvernement mettrait moins de temps à faire avancer le projet de loi permettant de reconnaître les victimes du franquisme pour permettre la réconciliation nationale.
Ce projet de loi a été voté en juillet 2004. Où en est-il ?
La vice-présidente du gouvernement a promis de le transformer en loi d'ici à l'été. Le fait qu'on commémore en 2006 les 70 ans du début de la guerre civile espagnole, les 75 ans de la seconde République, et qu'on ait commémoré les 30 ans de la mort de Franco favorise la chose.
Quelles traces a laissé le franquisme ?
Des milliers de rues et de places portent le nom des généraux de Franco. Autre trace : la faible participation de la population dans la vie politique, et la peur persistante de certains citoyens à faire usage de leur liberté. Je me souviens que lors d'une exhumation à Séville, une femme a lu la liste des personnes assassinées dans cette fosse. A la fin, elle a expliqué ceci : «Ma mère m'a dit de lire très vite la liste, de ne pas me signaler et de partir.» Ce réflexe de ne pas se signaler, comme au temps de la guerre civile, est resté chez certains.
Le gouvernement a symboliquement entrepris de déboulonner les statues équestres du Caudillo...
Oui, mais la statue à Madrid a été déboulonnée la nuit, sans que cela permette de faire un travail de mémoire, ni une vraie leçon d'histoire. Et la statue équestre du Caudillo située dans l'enclave de Melilla, déplacée pour des travaux, vient d'être réinstallée...
Qu'attendez-vous aujourd'hui ?
Que les pouvoirs publics donnent les moyens – financiers notamment – de retrouver les disparus, et qu'il y ait un recensement complet des victimes de la guerre. Car sur les 51 provinces espagnoles, il y en a 20 où le recensement n'a pas commencé.
20 Minutes, propos recueillis par Faustine Vincent
12 janvier 2006
- source de cet article : 20 minutes.fr
Les fosses et les démons du franquisme
Gérald PAPY
Rencontre avec Emilio Silva, de l'Association pour la réhabilitation de la mémoire.
Il a lancé et imposé les travaux d'exhumation des cadavres des «vaincus» de la guerre civile.
Un passé longtemps occulté malgré la démocratie. Emilio Silva a écrit avec Santiago Macias Les fosses du franquisme. Rencontre avec l'auteur et son traducteur, Patrick Pépin, journaliste et médiateur à «France Culture».
Pourquoi l'Espagne a-t-elle attendu si longtemps pour effectuer ce travail de mémoire ?
Il y a plusieurs explications. La première: comme dans tout travail de mémoire, il y a une sorte de saut générationnel. Ce n'est jamais le travail des enfants ; c'est souvent le travail des petits-enfants.
Ensuite, des dictatures, la dictature franquiste est celle qui a duré le plus longtemps. Le nazisme n'a pas duré vingt ans; le fascisme italien a duré un peu plus de vingt ans; le franquisme, quarante ans. Il avait installé une série de structures qui ont fait que le travail de mémoire a été un peu plus tardif que ce qu'il n'aurait dû être. Pendant quarante ans, tout le système éducatif a été mis en place pour contraindre à l'oubli. Si la mémoire des Républicains était absente, la mémoire des vainqueurs de la guerre civile était omniprésente: des milliers de monuments, des aides systématiques aux enfants des vainqueurs... Il y a eu là ce que Patrick Pépin a appelé à juste titre dans la préface de notre livre une sorte d'«hémiplégie mémorielle». Tout cela a pesé lourdement quand tout d'un coup, l'Espagne a voulu se lancer dans un travail de mémoire.
Autre explication: la transition, pour pouvoir consolider la démocratie, a été contrainte de consolider la monarchie. Dès lors, le seul mot de «République» ou de «républicain» était considéré comme gênant.
Vous évoquez dans votre livre la terreur qu'a longtemps continué à inspirer le franquisme. Comment s'exerçait-elle?
Dans les villages où nous faisons les exhumations, peu de chose a changé. Les vainqueurs et donc souvent les assassins, qui occupaient des fonctions sociales importantes, continuent de les occuper.
Une partie de l'Espagne était complètement ouverte à mener un travail de mémoire dès le début des années'80. Mais il y a eu le coup d'Etat du colonel Tejero, en février 1981. Les Espagnols ont senti que le pire pouvait revenir et à partir de là, ça les a «congelés». Ils se sont dès lors battus sur les autres valeurs qui leur semblaient importantes, le développement de la démocratie, etc... Après cela, les partis de gauche ont décidé de mettre sur le côté cette question.
Quel a été le rôle de l'Eglise catholique dans l'occultation du passé ?
L'Eglise catholique a passé son temps à revendiquer «ses» morts, les 8000 à 10000 prêtres, religieuses, moines, qui ont été tués dans les six premiers mois de la guerre civile. Elle n'a pas été qu'un symptôme. Elle a été actrice de l'«hémiplégie mémorielle». L'Eglise a ignoré le fait que, du côté républicain, il n'y avait pas que des «laïcards»; il y avait des catholiques, certains très pratiquants. A l'entrée de toutes les églises en Espagne, existe toujours la fameuse plaque avec les noms de ceux «qui sont morts pour Dieu et pour la patrie», les morts du côté franquiste. Notre association demande régulièrement de retirer ces plaques ou de les remplacer par d'autres recensant tous les morts de la guerre civile. L'Eglise refuse et répond: «Non, non, ça, ce sont nos morts».
Vous avez obtenu des résultats dans votre travail d'exhumation. Réclamez-vous d'autres gestes de la part du gouvernement ?
Beaucoup d'autres. Un exemple. Mon fils à 15 ans; il est en 3e secondaire; c'est la première fois, depuis qu'il va à l'école, qu'il aborde la question de la guerre civile. Il y a quatre pages à ce sujet dans son livre d'histoire. Deux pages pour des chansons; les deux autres pour des photos et des cartes. Comme si la guerre n'avait été qu'une affaire militaire.
Nous attendons aussi la reconnaissance du statut de victimes pour les gens qui ont participé à la guerre civile. Nous demandons que le 19 novembre 1933 soit un jour de commémoration parce que les hommes et les femmes, en Espagne, ont pour la première fois voté et décidé de leur destin. Que par cet acte-là, l'autorité publique reconnaisse l'apport des premiers démocrates espagnols que sont les républicains.
Nous demandons encore la création d'une Commission Vérité comme il y en a eu en Afrique du Sud, au Chili, en Argentine, et qu'elle ait pour mission de faire une véritable enquête sur ce qui s'est passé...
L'accession au pouvoir de M. Zapatero vous donne-t-elle des espoirs ?
Zapatero est le fils d'un capitaine fidèle à l'armée républicaine. Ce gouvernement peut changer des choses mais peut aussi faire preuve d'une certaine timidité en raison d'une peur de l'extrême droite (lire ci-dessous). Un projet de loi est en préparation pour le printemps sur la mémoire. Il peut aussi faire aboutir une revendication essentielle, la disparition des rues et des monuments au nom de Franco. Il y en a encore des centaines... C'est comme s'il y avait encore en Allemagne une «avenue Hitler».
© La Libre Belgique, Gérald Papy
12 janvier 2006
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source de cet article : La Libre Belgique en ligne
- autres sources :
* Quand Franco est mort, nous avions 30 ans
* "L'assourdissant cri du silence". El Foro por la Memoria en L'Humanité
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Posté le 02/02/2006 à 12:25:19 (
id:19885)