- Algérie coloniale
Isabelle Eberhardt est un immense personnage de l’histoire algérienne (Edmonde Charles-Roux)
Isabelle Eberhardt est un immense personnage de l’histoire algérienne (Edmonde Charles-Roux)






"Isabelle Eberhardt est un immense personnage de l'histoire algérienne"

"J'ai le regret de ne pas avoir appris l'arabe"

Edmonde CHARLES-ROUX





Présidente de l'académie Goncourt depuis 2002, Edmonde Charles-Roux, passionnée d'Isabelle Eberhardt, écrit depuis 40 ans. Ses œuvres ont été traduites dans 14 ou 15 langues. Rencontre.


Liberté : Vous avez traversé le siècle passé avec ces moments de paix et de guerre. Quel regard y jetez-vous ?

C'est un siècle de bouleversements effrayants et de faits historiques quasiment insupportables, comme la Shoa qu'on aurait cru impossible. Mais la grande leçon de ce siècle, c'est d'apprendre que la barbarie est toujours possible. Nous devons y réfléchir énormément parce qu'on croit qu'elle ne reviendra pas. En réalité, l'autocratie revient et la barbarie est un danger encore présent aujourd'hui. Je donne comme exemple la guerre en Irak et son injustice. Donc, nous sommes dans une période qu'on peut qualifier de paisible, mais pleine de menaces. Il faut rester vigilant et essayer par tous les moyens, toujours et toujours, d'être branché sur la démocratie. Il faut tout de suite dire non aux choses qui sont intolérables et anti-démocratiques.

Vous étiez une actrice influente de ce siècle, rayonnant dans les champs culturels. Comment avez-vous vécu cela ?

Dans le respect du livre. J'ai eu la chance d'avoir été élevée dans une famille où la lecture était presque obligatoire. J'ai vécu dans la certitude que rien ne peut remplacer la lecture. Le plus beau spectacle de télévision, la plus fouillée des enquêtes de cinéma, etc. ne peut remplacer l'écrit. L'Europe est en train de se construire, je crois qu'il faut absolument réfléchir à la place du livre dans tout cela. Quand on voit les progrès de la communication à travers toutes les inventions, on se demande où va le livre. Mon premier roman, Oublier Palerme, écrit très jeune et ayant eu le prix Goncourt, a été le début de ma carrière durant laquelle j'ai eu l'aide et la confiance (surtout l'aide) d'hommes fantastiques sans lesquels, sans doute, ma carrière littéraire n'aurait jamais été ce qu'elle a été. Je pense notamment à celui qui a été mon parrain de la littérature, à savoir Louis Aragon, peut-être le plus grand poète français du XIXe siècle, qui a été pour moi un soutien fantastique.

Y a-t-il des choses que vous regrettez ou que auriez voulu refaire si vous aviez les moyens ?

Oui. Je regrette que la guerre ait interrompu mes études. J'étais extrêmement douée pour les langues. J'en parle quatre. J'ai le regret de ne pas avoir appris l'arabe. Je sens que ça manque terriblement à ma carrière littéraire. Je n'ai pas de connaissances réelles de la littérature du passé de l'islam. J'ai envie de parler dans la rue sans passer par des interprètes. C'est une leçon pour les jeunes. Quand les jeunes viennent me voir, en particulier les lycéens, - ils viennent de plus en plus depuis qu'on a créé le Goncourt des jeunes -, je leur dis qu'il y a des choses qu'on ne rattrape jamais. Pour moi, deux langues me manquent cruellement : l'arabe et le russe.

Votre parcours s'est mêlé à d'autres destinées atypiques, notamment celles d'Isabelle Eberhardt et de Coco Chanel. Quel est le lien, selon vous, entre ces deux femmes ?

Je suis tenté de dire aucun. Cela est dû au fait d'avoir emprunté deux chemins opposés, dans la mesure où Coco Chanel est une enfant du peuple, qui a grimpé les échelons de la société au point de devenir une baronne de la mode. A contrario, Isabelle Eberhardt est une enfant de la haute classe qui s'est volontairement déclassée pour devenir une errante, une clocharde, au mieux, une écrivaine-voyageuse.

Vous avez entamé votre carrière d'écrivain avec un roman, à savoir Oublier Palerme ; maintenant, vous passez à la photographie avec deux livres photographiques....

J'ai eu cette particularité de faire trois livres photographiques au beau milieu de mon œuvre littéraire. Considérant le mariage de l'image et du mot comme une connaissance accrue, mon éditeur m'a proposé de faire des deux tomes Un désir d'Orient (1988) et Isabelle du désert (1990) un seul livre illustré par des carnets photographiques. Moi, je ne n'y croyais pas trop. Mais une fois fait, le résultat est spectaculaire. Les jeunes ont acheté le livre surtout pour les photos. La force de ce nouveau livre est que les photos sont rigoureusement conformes au contexte socio-culturel de l'époque. On voit, en France, sortir des albums montrant l'Algérie d'Isabelle avec des photos de 1922 à 1940. Alors que l'Algérie d'Isabelle n'a aucun rapport avec cela.

Comment est née votre passion pour Isabelle ? comment l'avait vous vécue ?

Ma famille vivait dans l'intimité, l'amitié, l'affection et le respect du maréchal Lyautey qui est, pour moi, l'homme qui a sauvé l'œuvre d'Isabelle. S'il n'avait pas obligé ses hommes de troupe à fouiller dans la boue pour récupérer les manuscrits d'Isabelle, nous ne serions pas là aujourd'hui à en parler. Il était un excellent connaisseur de textes, extrêmement attentif à l'écriture. Il était, également, un magnifique épistolier et il avait une admiration profonde pour Isabelle, femme de lettres. Quand j'avais 4 ou 5 ans, on discutait devant moi d'elle, de sa disparition et de ses écrits. J'avais eu connaissance, comme on peut en avoir dans une famille de lettrés, qu'il y avait cette femme au destin extraordinaire. Plus tard, j'ai décidé de faire de la recherche sur elle. Je suis partie en Russie où j'ai trouvé tous les dossiers de la famille, notamment, de la maman. Je suis la femme qui a découvert qui était la maman d'Isabelle. Elle, qui est un personnage essentiel de son œuvre. Ce personnage était dans l'adoration de sa mère qui était une très grande dame de l'aristocratie russe. Je suis allée habiter en Russie pour travailler sur les dossiers de l'armée russe dans lesquels j'ai trouvé le dossier entier du général de Murder, premier mari de la maman d'Isabelle.

Votre dernière publication est L'Expression. Comment est né ce livre photographique ?

Cela correspondant aux 16 années que j'ai passées à la direction du journal de mode Vogue et qui me mettait forcément en contact avec melle Chanel qui était la couturière la plus importante de France. En la côtoyant, j'ai découvert qu'elle avait une vie extraordinaire, puisqu'elle était fille d'ouvriers agricoles qui est devenue une impératrice de la mode. Si un écrivain n'est pas tenté par un sujet pareil, il vaut mieux qu'il fasse un autre métier.

On retrouve des similitudes entre le parcours d'Isabelle Eberhardt et le vôtre, en plus de l'héritage familial que vous avez évoqué, est-ce que cela vous a motivée à aller de l'avant ?

Reporter de guerre, je ne le suis pas. Mais Isabelle est la première femme à être reporter de guerre de l'histoire du journalisme de guerre. Elle a travaillé pour Al Akhbar. certes, j'ai travaillé pratiquement 12 ans sur l'œuvre d'Isabelle et ma passion est restée la même. Tous les sujets finissent par nous désintéresser un jour ; cependant, ce n'est pas le cas pour Isabelle. La fascination est toujours aussi forte que celle du premier jour.

Est-ce aussi cela qui vous a poussée à devenir le biographe de référence ?

Je crois qu'il faut se dire cela maintenant. Si vous voulez parler de quelqu'un, il faut que vous vous disiez, tout le temps, qu'après moi, personne n'aurait rien à ajouter. Il faut essayer de devenir l'écrivain de référence en allant le plus loin possible. C'est ce que j'ai fait. Et là, je dois rendre hommage à Gaston Deferre. Si je n'étais pas sa femme et lui ministre de l'Intérieur, je n'aurais jamais été reçue en Russie avec cette confiance.
Ressortir les dossiers des archives russes, notamment celui du général de Murder, c'est fouiller dans les dossiers des années 1930 à 1935. De plus, comme vous le savez, Saint-Petersbourg a subi des faits de guerre épouvantables. Or, les chercheurs russes qui ont retrouvé les dossiers, à l'époque de Brejnev, ont eu la gentillesse de me les remettre.

La Russie ignore Isabelle Eberhardt, la Suisse l'oublie et l'Algérie la rejette. Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Cela me désole. Car, on sent en France un grand courant de sympathie, qui va croissant, autour de ce personnage féminin. Je le vois à travers ces jeunes qui achètent ce gros livre, cher, et qui me l'amène pour que je le signe. Je suis le premier spectateur de cette montée en puissance, bien méritée, d'Isabelle. Je souhaiterais que le premier pays qui la fête et qui ne l'a pas retenue soit l'Algérie. J'ai fait, en grande partie, mon livre pour cela. J'ai écris le livre pour le rendre "comestible" aux jeunes Algériens qui viennent étudier en France. Quand on m'a demandé de supprimer, par mesure d'économie, les pages annexes dans lesquelles il y a toutes les notes, j'ai refusé, car cela fait gagner huit jours de travail aux étudiants algériens qui viennent à Aix-en-Provence pour y étudier.
Je me garde bien de dire que le bruit courrait qu'il allait y avoir un colloque là-bas. On m'a téléphoné et on ma demandé de réserver mon temps et puis le colloque a été décommandé. Je ne sais pas pour quelles raisons. Mais je considère que c'est un immense personnage de l'histoire algérienne. Il est vain d'essayer d'effacer ce qui nous dérange dans l'histoire.

On l'a longtemps regardée avec un œil exotique, cet exotisme qu'elle a combattu. N'est-ce pas là un paradoxe ?

Tout à fait. Elle tournait en ridicule et avec ironie ceux qui voyaient en Afrique du Nord que les harems chatoyants et les fontaines douces... Elle se mêle aux gens dans les rues, fréquente les milieux populaires... Elle a vu comment travaille une sage-femme, comment mourait un sans-abri. C'est incroyable, le chapitre parlant du vieillard qu'elle veut sauver et qu'elle sort de la grotte où on mis les enfants... Elle a vu vraiment un pays de son époque.

Isabelle espionne ? Le débat n'est pas encore tranché ?

Une preuve de la méconnaissance totale des conditions réelles de la vie d'une femme, comme Isabelle, dans le désert.
À l'époque où elle meurt, elle n'avait plus de dents, tant elle vivait durement. Elle suivait les caravanes à pieds, fumait le kif... C'est vraiment prendre les militaires comme des crétins, l'intelligent Lyautey de surcroît, de dire qu'ils ont une femme pareille pour une informatrice. On sait qu'elle n'est pas une femme de confiance. Elle était une raconteuse, on nous l'a dit, au maréchal Lyautey ; ses traversées nocturnes, ses voyages dans le désert... Cela n'a rien avoir avec les rapports de police. C'est une accusation stupide, mensongère et sans fondement. C'est une méconnaissance de tout le milieu et une injure pour les mémoires de Lyautey et d'Isabelle.

L'authenticité des écrits d'Isabelle est aussi au cœur de la polémique...

Vous avez tout à fait raison de faire allusion à un incident détestable relatif à sa première œuvre. Dans l'ombre chaude de l'islam, qui a paru sous l'initiative de Victor Barrucand qui s'est permis, par peur de l'opposition française à Isabelle tant elle a été très sévère au sujet de la présence française en Algérie, quelques changements. Barrucand s'est dit "si je donne le manuscrit in extenso, on aura une réaction française épouvantable". Nous dirons qu'il a fait du “nettoyage”.
Il n'a pas ajouté des choses, il a transformé et neutralisé certaines choses. Je trouve cela important et très bon. le fait qu'il y avait eu une levée de boucliers parmi les islamisants français qui ont attaqué et traîné dans la boue Barrucand. Ce qui a fait que l'édition suivante a été publiée intégralement.

Qu'en est-il des autres manuscrits ?

On les a retrouvés tel quel avec des traces de sable dessus. C'est émouvant. On voit que tout va bien. Seul notre ami Mohamed Rochd, ayant remis en état les manuscrits d'Isabelle, est en mesure de soutenir le contraire. Il a fait un travail de moine. Il est magnifique.

1904-2004. Un siècle est écoulé. Y voyez-vous des similitudes ?

Les choses n'ont pas tellement changé. Notre Europe est sous menace terroriste, comme celle d'Isabelle, qui était sous la menace terroriste anti-tsariste. Une pression policière effrayante. La situation mondiale est tellement cruciale, on peut se poser la question sur ce que dirait Isabelle, même si on voit très bien les causes qu'elle aurait défendues. Elle aurait été certainement pour l'Irak...

Entretien réalisé par Tahar Houchi, Liberté,
mardi 11 janvier 2005.


- source de cet article : Liberté, journal algérien




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Posté le 15/02/2006 à 12:14:10 (id:22169)
Hommage à Isabelle Eberhardt
Hommage à Isabelle Eberhardt







Hommage à Isabelle Eberhardt

Dominique DUSSIDOUR



«Il est des heures à part, des instants très mystérieusement privilégiés, où certaines contrées nous révèlent, en une intuition subite, leur âme, en quelque sorte leur essence propre, où nous en concevons une vision juste, unique et que des mois d'étude patiente ne sauraient plus ni compléter, ni même modifier» (Au pays des sables).

Isabelle Eberhardt est morte il y a cent ans, emportée, à l'âge de vingt-sept ans, par la crue d'un oued, le 21 octobre 1904, à Aïn Sefra. Vêtue en cavalier arabe, elle parcourait depuis des années les pistes sahariennes, partageait, en compagnie de Slimène, la vie quotidienne des nomades dans le Souf, région du Sahara algérien qui s'étend au sud de Biskra. Peu d'écrivains occidentaux ont évoqué avec autant de précision et de justesse les oasis d'El Oued et de Touggourt, les nuits froides dans le désert, la couleur des sables, la violence du simoun.

Voûtes argentées des dattiers, enchevêtrement encore sans feuilles des figuiers, des grenadiers et des vignes couvertes de bourgeons pâles, pieds de nana, de basilics et de menthes odorantes penchées sur le murmure doux de la seguia magnésienne. La nuit, de tous ces ruisseaux limpides, s'élève la voix multiple, douce et mélancolique d'innombrables crapauds minuscules. Là, assis dans un coin de la cour par la soirée encore presque froide, nous nous chauffons autour du feu, roulés dans nos burnous. Moi je songe avec une mélancolie délicieuse à toute l'étrangeté de ma vie en ces décors singuliers... Et les yeux mi-clos, j'écoute les chants plaintifs des chameliers et des deïra. Comme aujourd'hui en route, dans le désert, je sens un grand calme descendre en mon âme. Je ne regrette rien, je ne désire rien, je suis heureuse.
Au pays des sables, «Printemps au désert».

Elle fait partie de ces voyageurs qui ne craignent pas de renoncer, provisoirement ou pour toujours, à leurs propres repères afin d'ouvrir leurs yeux à un autre regard, un autre pays.
La bibliothèque municipale de Lisieux a mis en ligne quelques-unes de ses nouvelles dont «Le major», lecture lucide et critique de la colonisation française, ses troupes d'occupation et ses bonnes raisons prétendument civilisatrices.

Si Isabelle Eberhardt a beaucoup écrit, rien n'a jamais été publié de son vivant, il n'existe donc pas d'édition originale et ses textes figurent au catalogue de différents éditeurs (Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs). La collection Les Editions du Centenaire 1904-2004 (chez Joëlle Losfeld), composée par Marie-Odile Delacour et Jean-René Huleu (auteurs de Sables ou le roman de la vie d'Isabelle Eberhardt, Liana Levi, 1986), se réfère aux manuscrits conservés aux Archives d'outre-mer à Aix-en-Provence ou aux textes publiés dans la presse avant sa mort. Titres parus ou à paraître : Au pays des sables, Journaliers, Amours nomades, Sud oranais.

Dominique Dussidour


- source de cet article : remue.net collectif littérature




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Posté le 14/02/2006 à 22:04:09 (id:22135)
Lettre ouverte à Arte au sujet des "Trois couleurs de l'empire" (Gilbert Meynier)
Lettre ouverte à Arte au sujet des
affirmer que les policiers d'aujourd'hui matent
les «jeunes de banlieues» de la même manière que cela était fait
à l'encontre des «indigènes» lors du processus de répression coloniale,
c'est évidemment erroné






Lettre ouverte à Arte
au sujet des "Trois couleurs de l'empire"

Donner la parole à un médiaticien dans le vent,
quoiqu'il dise et sans aucune contrepartie, me surprend


Gilbert MEYNIER




Gilbert MEYNIER
Professeur émérite à l'université Nancy 2
Spécialiste de l'histoire de l'Algérie
Le 5 février 2006

ARTE G.E.I.E.
Service téléspectateurs
4, quai du chanoine Winterer
67080 STRASBOURG CEDEX


Monsieur,

J'ai essayé de vous envoyer cette lettre par internet mais je ne suis pas arrivé à faire fonction-ner la procédure. Je vous écris donc de manière plus traditionnelle.
Professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université Nancy 2 et spécialiste de l'histoire de l'Algérie, j'ai le regret de vous faire savoir que j'ai été déçu, voire irrité, par l'émission du 1er février, «les trois couleurs d'un empire
», quelles qu'aient pu être les bonnes intentions dont elle était pavée. Comme cette émission a surtout eu pour sujet l'Algérie, je me sens quelque peu autorisé à vous faire tenir mon sentiment.

À côté de vrais savants comme Annie Rey-Goldzeiguer et Bruno Étienne, cette émission a longuement et complaisamment donné la parole à des gens qui sont, à mon sens, davantage des entrepreneurs d'idéologie fonctionnant à la médiatisation de «ce qui mousse» dans l'air du temps que des historiens à même de rendre compte de toute la complexité du divers historique, c'est-à-dire aussi éloignés de la complaisance que du manichéisme. J'y ai bien reconnu les thématiques des «Indigènes de la République», lesquels ont coutume de se bloquer sur les malheurs du passé pour rendre compte des duretés du présent.

Oser par exemple affirmer avec aplomb, et sans qu'aucune contradiction n'ai été prévue, par les concepteurs de l'émission, à cette affirmation, que les policiers d'aujourd'hui matent les «jeunes de banlieues» de la même manière que cela était fait à l'encontre des «indigènes» lors du processus de répression coloniale, c'est évidemment erroné, et ce n'est pas faire preuve de cette sérénité dont l'historien ne doit jamais se départir. Donner la parole à un médiaticien dans le vent, quoiqu'il dise et sans aucune contrepartie, me surprend et me déçoit de la part d'une chaîne comme Arte, d'un niveau généralement, et de loin, heureusement bien supérieur.
Au surplus, ne considérer les «indigènes» que sous l'angle de leur rapport à la domination coloniale, c'est ne pas voir le cheminement de leur existence propre en tant qu'êtres humains. L'histoire des Algériens avant 1962 avait heureusement, aussi d'autres facettes, et cette histoire ne s'est pas arrêtée en 1962. Les colonialistes fonciers ne sont donc pas uniquement, en l'occurrence, ceux qui sont visés par l'émission. J'ai peur qu'ils soient, aussi, ceux qui ont conçu ladite émission et ceux auxquels ils y ont de manière appuyée donné la parole.

J'ajouterai que, en temps de parole, deux Algériens seulement ont été interviewés : Hassan Remaoun quelques secondes, et Mohammed Harbi, le plus grand historien algérien légèrement plus longtemps. Au total, la quasi-totalité de l'émission a été occupée par des prises de parole françaises. Cela me paraît à l'évidence aller à l'encontre du parti-pris anticolonialiste ordinaire affiché par l'émission. Si vous me l'aviez demandé, j'aurais pu vous fournir une longue liste d'historiens algé-riens, notamment de jeunes chercheurs qui sont de vrais savants et pas des idéologues.

Avec mes regrets, je vous prie de croire, Monsieur, à mon meilleur compliment,

Gilbert Meynier


- de Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet, lire ici : «Coloniser Exterminer : de vérités bonnes à dire à l'art de la simplification idéologique», une critique sévère du livre d'Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer.



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Posté le 06/02/2006 à 17:13:44 (id:20612)
L'Algérie hérite l'espace saharien des découpages militaires coloniaux (Marc Côte)
L'Algérie hérite l'espace saharien des découpages militaires coloniaux (Marc Côte)
l'espace territorial algérien, une construction historique



L'Algérie hérite l'espace saharien des découpages
militaires coloniaux

Marc CÔTE


Le marquage de l'espace au niveau national n'a pas été moindre qu'au niveau local et régional, avec un schématisme qui en fait un exemple classique de dépendance coloniale.
On peut présenter cet impact en disant qu'il a contribué (...) à dilater l'espace territorial. (...)

Certes, en 1830, les militaires n'avaient pas plus que les politiques de programme cohérent et à long terme. Les quarante années de conquête furent marquées par bien des hésitations, et Bugeaud lui-même prônait au départ "l'occupation restreinte".

Mais, de combats en répressions, ils furent amenés à étendre toujours plus la conquête, car les éléments de puzzle qu'était l'Algérie se révélaient beaucoup pls solidaires les uns des autres qu'il n'y paraissait au départ.
Une fois conquise l'Algérie du Nord, l'engrenage entraîna les militaires à pénétrer au Sahara et à l'annexer région par région.

Or, la fin du XIXe siècle est l'époque des grands impérialismes européens, de la rivalité entre puissances coloniales, des projets de dépeçage du continent africain. Bien des militaires français virent dans leur conquête algérienne une base de départ pour étendre en un second temps les possessions françaises en Afrique : vers le Maroc et la Tunisie d'une part, vers l'Afrique Noire d'autre part.

Ce sont eux qui sont à l'origine du rêve d'un Empire colonial français unissant, à travers le Sahara, les possessions naissantes sur les rives nord et sud, c'est-à-dire Maghreb et Sahel. D'où les voyages d'exploration, les épopées sahariennes, les annexions nouvelles : le dernier combat de conquête fut celui de Titt, aux portes du Hoggar, qui opposa l'armée française aux Touaregs, à un date très tardive (1902). Des projets de grands travaux de mise en valeur, de peuplement européen, de voie ferrée transsaharienne hantèrent dès lors les cerveaux d'un certain nombre d'officiers.

Mais ceux-ci ne furent pas suivis par le pouvoir colonial. Ils réussirent à attirer quelques colons dans l'Ouest Rhir, à intéresser quelques hommes d'affaires au projet du Transsaharien ; mais les proccupations des colons défricheurs et des commerçants spéculateurs refermèrent l'espace colonial sur la partie nord, la plus proche de la Métropole.

L'intégration saharienne et sa perspective impériale restèrent du domaine des cartes d'atlas teintées en rose. Et durant un siècle, les Steppes et le Sahara demeurèrent les parents pauvres de l'Algérie, sous-administrés et sous-équipés. L'optique changea à partir de 1956, date du premier jaillissement ptérolier. Mais trop tard dans l'histoire coloniale.

Cependant, de cet objectif stratégique, l'Algérie d'aujourd'hui hérite une donnée non négligeable : ses limites territoriales méridionales. L'espace saharien n'avait pas été, jsuqu'au XIXe siècle, l'objet d'une territorialisation dans le cadre d'un État politique ; il était fait de la juxtaposition d'une série d'aires, relevant de gandes collectivités. Les habitants du Hoggar et du Tassili, par exemple, commerçaient avec In Salah ou Ghadamès au nord, envoyaient leurs troupeaux dans le Tamesna au sud en été, mais vivaient largement sur eux-mêmes.

Ce sont les militaires qui ont fait passer cet espace mouvant à l'état d'espace territorialisé, défini par des frontières. Ce sont eux qui, dans le cadre des grands découpages africains de la fin du XIXe siècle, ont englobé tout le Sahara central dans le territoire algérien. Ils ont tracé à la règle sur des cartes les limites entre des territoires qu ialors relevaient tous de la France, c'est-à-dire au nord les trois pays du Maghreb, au sud la Mauritanie, le Mali, le Niger.

Ces frontières ont été conservées par l'Algérie indépendante. Elles sont aujourd'hui en cours de bornage avec plusieurs pays riverains.

Sous la Régence turque s'étaient précisées les frontières ouest et est du pays. Paradoxalement, c'est la colonisation française, beaucoup plus intéressée par les plaines littorales que par les espaces désertiques, qui lui a donné ses frontières méridionales, englobant du coup dans son territoire 2 millions de kilomètres carrés.

Marc Côte, L'Algérie ou l'espace retourné, Flammarion, 1988, p. 167-169.



- se procurer le livre de Marc Côte :
http://www.amazon.fr/ex...016/402-4988201-8094559

- Les montagnes du Maghreb : un cas de déterminisme géographique ? :
http://www.cafe-geo.net...cle.php3?id_article=126



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Posté le 23/12/2005 à 15:59:19 (id:12678)
Critique (défavorable) du livre "Coloniser, exterminer" (1)
Critique (défavorable) du livre
Horace Vernet (1789-1863), Chefs arabes dans leur camp (vers 1860)





le livre d'Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, exterminer, sévèrement critiqué par
les historiens Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet


«À vrai dire, le livre d'Olivier Le Cour Grandmaison se présente comme un ajout de notes de lecture d'un infatigable lecteur, mais qui ne retient de ses lectures que ce qui conforte ses thèses et nourrit ses stéréotypes. Son texte est noyé sous une avalanche de citations illustratives, traitées en paraphrases idéologiques -cela non sans redites. À le lire, on ne peut s'empêcher de poser la question: un sottisier peut-il tenir lieu d'œuvre de réflexion et de synthèse historique ?»
Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet





Coloniser Exterminer : de vérités bonnes à dire à l'art de la simplification idéologique

Gilbert MEYNIER et Pierre VIDAL-NAQUET


Voici un livre qui énonce certes sainement quelques vérités. Il marque bien l'accord général sur la colonisation de la grande majorité des analystes et des acteurs politiques français du XIXe siècle. Il évoque salutairement, dans un premier temps, les injonctions de l'époque sur l'«extermination» des «indigènes.» Il fait un sort à l'incroyable raciste Eugène Bodichon, et aussi à Charles Jeannel, et à son Petit-Jean, histoire scolaire édifiante de la colonisation française sous forme de questions-réponses (p. 36). Olivier Le Cour Grandmaison (OLCG) stigmatise l'historicisme marxiste se représentant ladite colonisation -française ou autre- comme un agent éclairé de l'avènement mondial du Mode de Production Capitaliste (p. 49).
Il est vrai que, dans les classes ouvrières européennes, il y eut ambiguïté des luttes contre le colonialisme, comme l'indiquèrent les motifs ambivalents (anticolonialisme ou mots d'ordre anticapitalistes) de la grève générale contre la guerre du Rif de novembre 1925, laquelle aboutit à un semi-échec. OLCG marque bien que, si le Noir fut un «sauvage» -irréductible, mais aussi utilisable en raison de son infantile sauvagerie-, l'Arabe fut campé en «barbare», non pas «non civilisé», mais «mal civilisé» (p. 85). Mais en alla-t-il en tout très différemment, au XIXe siècle, des Allemands de l'historiographie française, campés en tristes héros des «invasions barbares», cela contre l'acception allemande de Mommsen, qui préférait, bien sûr, les «Völkerwanderungen» (les migrations de peuples) ?

OLCG a évidemment raison de fustiger les tenants à la mode actuels du «choc des civilisations» (p. 77). Raison, aussi, de rappeler que la misère et la faim furent érigées en armes de la guerre coloniale (p. 102), étant entendu que lesdites armes avaient bien autant été employées du XVIe au XIXe siècle, pour ne pas parler d'époques précédentes. Raison aussi de stigmatiser les tortures, les mutilations et les profanations (pp. 152 et sq.) -qui furent, toutefois, loin d'être seulement des spécificités coloniales-, ainsi que les transformations de mosquées en églises (p. 168) ; on ajoutera : et même en écuries pour chasseurs d'Afrique, ainsi que ce fut le cas pour une admirable mosquée ancienne, à Mila, dans le Constantinois. Oui, il est vrai que la population originelle de Nouvelle-Calédonie a été réduite à 20%. On ajoutera que celle de la Tasmanie ou d'Amérique du Nord l'a été plus radicalement encore. Mais ce ne fut pas vraiment le cas de l'Algérie, dont la population dut baisser d'environ 30% de 1830 à 1870 -«guerre de ravageurs» et famines aidant, sur fond de décomposition de l'ancien mode de production communautaire.

De même, on ne pourra que donner raison à OLCG quand il évoque les mécanismes de dépossession et de la constitution corrélative de la propriété privée en Algérie au XIXe siècle (p. 243). Ceci dit, on remarquera que, dialectiquement, la propriété privée put aussi représenter un acquis pour tels groupes sociaux concernés, voire in fine un appui contre la toute puissance prédatrice du pouvoir d'État algérien sui generis installé depuis 1962. On s'accordera aussi avec la représentation du Code de l'Indigénat en «monstruosité juridique.» On sait que ses dispositions coururent de 1881 à 1927 ; et elles furent, de fait, conservées dans leur esprit jusqu'à la fin de l'Algérie française. Ceci dit, monstruosité pour monstruosité, le statut des Juifs de Vichy ne fut pas moins monstrueux. Enfin, «“la coloniale” contre “la sociale”» constitue sans doute le chapitre le moins banal du livre (le chapitre 5) : il souligne combien les règles et les entraînements pratiques provenant de la gouvernance des «indigènes» d'Algérie purent être utilisées contre les prolétaires de France insurgés contre le système national/capitaliste qui les opprimait et les châtiait.

La spécificité de la violence coloniale exista, certes, mais elle fut moins tranchée qu'il n'est allégué. Le livre d'OLCG peut se lire comme une anthologie des horreurs coloniales, et à tout le moins comme un sottisier de la bêtise coloniale. Mais, à vrai dire, ne pourrait-on pas dresser de tels catalogues à propos de bien d'autres objets que celui de l'histoire coloniale ? Sur le terrain du racisme national anti-allemand, les cartes postales de la fin du XIXe siècle et du début du XXe en fournissent un ample florilège. Et l'historien ne peut ignorer, au XVIIe siècle, que la guerre d'extermination menée pendant la guerre de trente ans, en Bohème notamment -mais pas seulement-, que les ravages du Palatinat par les colonnes armées du roi Soleil, puis la répression de la révolte des prophètes du pays camisard sous le même monarque absolu, qui allait installer le désert protestant pour trois quarts de siècles ; et, pas davantage, que les méthodes sanglantes de la punition de celle de Vendée en 1794, puis l'atroce guerre d'Espagne quinze années plus tard ; et, sous la Monarchie de Juillet, que les bains de sang sanctionnant les révoltes parisiennes et lyonnaises, enfin le massacre de 20 000 communards au printemps 1871... n'eurent rien à envier à «la guerre contre les Algériens assaillis» (p. 104) : en un mot, la sauvagerie répressive ne fut pas complètement une spécificité coloniale, y compris à l'époque même de la conquête de l'Algérie.
Si «les affrontements armés qui opposent les États du vieux continent se civilisent» (p. 20), d'une part, cette «civilisation» est toute relative quand on sait la violence avec laquelle purent être traités tels civils belges par l'armée allemande en 1914, sans compter les massacres d'Oradour sur Glane ou de Tulle en 1944, d'une part, les sauvages bombardements des villes allemandes par l'aviation alliée d'autre part, sans compter bien sûr les massacres nucléaires d'Hiroshima et de Nagasaki, et le massacre de masse nazi perpétré sur les Juifs, des Tziganes et les malades mentaux, et la déportation des homosexuels.
De telles atrocités eurent-elles besoin de précédents coloniaux qui auraient entraîné de tels agissements ? Même la «guerre moderne» ne fut pas toujours, loin de là, empreinte de compassion pour les victimes civiles; et pendant longtemps, les rapports sociaux et /ou intra-nationaux restèrent marqués, aussi, de sauvagerie. Non qu'OLCG ne touche pas juste quand il évoque «l'expérience acquise» en Afrique du Nord ; mais il note aussi qu'il y eut allers-retours sanglants dans la confrontation entre l'ordre et les «barbares» des deux côtés de la Méditerranée. L'ordre bourgeois n'eut pas vraiment besoin de précédents coloniaux pour massacrer ses prolétaires.

Nous ajouterons que, à l'heure des édifications nationales qui purent, aussi, tracer la voie à des solidarités collectives, ce fut probablement la relative décrue des répressions franco-françaises violentes qui explique la crue des répressions externes, du fait d'un phénomène classique de projection. Tout ne se passa-t-il pas comme si les censures plus marquées, concernant la violence à l'intérieur des sociétés européennes, de la Contre-Réforme à la République, via les Lumières, laissèrent libre cours à la décensure en terrain extra-européen ? Sur un point relativement mineur, à la différence de ce qu'allègue OLCG, cette montée des censures, et la propension à la réglementation de la violence, s'installèrent autant contre l'ordre de la Monarchie absolue que dans le sillage des injonctions de cette même Monarchie absolue : n'oublions pas que les massacres des camisards, les incendies de villages du Lubéron et les ravages concomitants des vallées de la Haute Durance furent précisément conçus et exécutés dans son cadre de pouvoir.

Et au vrai, en Algérie, fut conduite une guerre, avec son cortège d'horreurs (p. 106) de manière foncièrement assez peu différente de celle dont on usa en Europe avec les rebelles, les rétifs, ou simplement les hors normes, cela largement jusqu'au XIXe siècle. Et, même si, à partir de ce siècle, le jus belli fut posé, il fut loin d'être toujours appliqué. Car ce n'est pas ce que dit en principe le droit qui se met subitement à constituer la trame de l'Histoire. La guerre coloniale ne fut-elle pas, dans une certaine mesure, l'exportation de guerres internes, des guerres non classiques, c'est-à-dire de violences qui ne se ramenaient pas au modèle précairement codifié des conflits inter-étatiques ?

«Combien de régions, interroge OLCG (p. 190), ou de pays au monde ont-ils été frappés par la disparition de près d'un tiers de leur population à la suite d'une guerre de conquête ?» Réponse : la Bohème, déjà entrevue, a perdu, à raison de millions d'humains, près de la moitié de sa population du fait de la conquête catholique de la guerre de Trente ans. Et on a déjà parlé des Camisards, de la Vendée... Il est vrai que, en Algérie, ce fut dans la violence que fut imposé l'îlot capitaliste qui allait lui donner forme pour un siècle. Mais, dès lors que la colonisation capitaliste s'implanta vraiment, au lendemain de la révolte de Mokrani-Bel Haddad , dès les débuts de la IIIe République, peut-on passer sous silence que la population remonta ? Cela pour des raisons complexes, qui tiennent à ce que les Québécois ont appelé «la revanche des berceaux», mais aussi en raison de l'utilisation des salariés «indigènes» dans le processus productif ? Il y eut certes des fantasmes coloniaux d'annihilation, mais sur le sol algérien, ils cédèrent le pas à la réalité capitaliste de terrain qui ne fut jamais identique à la logique d'élimination et d'apartheid qui fut celle des États-Unis.

C'est dans cette acception relative, c'est-à-dire dans la dialectalisation, indispensable en histoire, qu'il convient de contextualiser «la place que les Français assignent aux hommes qu'ils asservissent, expulsent et/ou massacrent» (p. 26) ; et ces violences furent loin d'être seulement coloniales. Et ajoutons que, en terrain colonial, pour qui veut faire œuvre comparatiste et s'évader du pré-carré nombriliste français, il y eut bien d'autres massacreurs que les Français : nous l'apprennent par exemple les historiens de la colonisation italienne, Giorgio Rochat, Nicola Labanca, ou Angelo del Boca. Qu'on pense aux massacres par les gaz dont ce dernier a montré qu'ils furent systématiques pendant la guerre d'Éthiopie . Ses révélations provoquèrent dans le landernau colonial italien des officiers nostalgiques de l'Oltremare, une réaction dont la violence n'est pas imaginable, même dans la France de la nostalgérie et de l'OAS réunies : c'est qu'elles mettaient à mal le mythe du «colonialismo diverso» (le colonialisme différent), soi-disant plus civilisé et plus humain que celui réputé plus sauvage des Anglais et des Français.

Certes, en théorie, sur le «vieux continent», «le respect de la vie et la condamnation des souffrances jugées inutiles conduis[ir]ent à la disqualification de nombreuses pratiques» (p. 194). Cela fut vrai, à la rigueur, dans telles guerres classiques interéta¬tiques. Mais quid du massacre d'un millions d'Arméniens, en 1915, sous le régime jeune-turc, quid des dizaines de millions de morts, victimes du nazisme, du stalinisme, du maoïsme, quid du demi-million de morts indonésiens de la répression de 1965, quid du million et demi de victimes des Khmers rouges, sans compter les deux millions de morts du régime néostalinien de Saddam Hussein, sans compter aussi, en mineur, le Timor oriental ou les Chiapas...: ces horreurs ne relevèrent en rien de phénomènes coloniaux; elles ne s'expliquent en rien par de «dangereux précédents» coloniaux, pas plus que la Schutzhaft (détention [préventive] de protection) prussienne (p. 212) ou le Nacht und Nebel Erlass (décret Nuit et Brouillard) nazi; et elles ne relèvent pas non plus, bien sûr, de «guerres classiques.»

Et l'internement administratif colonial, représenté comme «l'ancêtre majeur des mesures prises plus tard en Europe visant à interner des étrangers ou des opposants politiques ou raciaux en vertu de dispositions exceptionnelles pour des motifs d'ordre public et pour une durée indéterminée» (p. 210), n'eut-il pas, aussi, d'autres «ancêtres»? OLCG connaît-il Merlin de Douai et la loi des suspects du 17 septembre 1793? Et la déportation, après des simulacres de procès, des Communards en Nouvelle Calédonie? Et, au siècle suivant, les déportations massives staliniennes des Allemands de la Volga, des Tatares, des Tchétchènes...? Même si ces deux derniers peuples peuvent être considérés comme ayant fait partie des victimes du système colonial russe, de telles abominations portèrent-elles, spécifiquement, la seule trace coloniale?

Reste la question du racisme colonial, et OLCG a raison d'y insister car il n'est pas de colonialisme qui ne porte la marque de la discrimination et du racisme. Pour autant, ce n'est pas forcément parce que tel analyste du XIXe siècle utilisa le terme de «race» qu'il fut pour autant un raciste au sens actuel du terme: faut-il préciser que, au XIXe siècle (cf. p. 32), «race» était entendu généralement au sens ordinaire de «peuple», davantage que dans les acceptions délirantes du biologisme racial telles qu'elles s'épanouirent avec le nazisme? Et que le racisme, certes justement stigmatisé, d'un Charles Jeannel (pp. 36-37) était à même de presque autant pourfendre le prolétaire/révolutionnaire européen qu'il ne stigmatisa le colonisé dominé?


Assimiler peu ou prou le système colonial à une anticipation du 3e Reich, voire à un «précédent inquiétant» d'Auschwitz, est une entreprise idéologique frauduleuse

Ajoutera-t-on que les dénonciations d'OLCG furent énoncées plusieurs décennies avant lui par de vrais historiens -Charles-André Julien, André Nouschi, Charles-Robert Ageron...-, et en un temps où il y avait courage à le faire, à la différence d'aujourd'hui, et où n'existaient pas encore les fosses d'orchestre médiatiques de la bureaucratie algérienne, toujours avide d'engranger telles cautions solidaires françaises à même de conforter le discours ordinaire victimisant de légitimation de son pouvoir. Discours auquel, faut-il le préciser, les bureaucrates en question ne croient évidemment pas, mais dont il leur paraît qu'il peut encore servir à tenir un peuple toujours imaginé sous l'emprise de la langue de bois unanimiste usuelle.
Bien sûr, qu'y eut-il d'autre, chez les chantres coloniaux, que de la discrimination et du racisme, à commodément stigmatiser «la violence, la superstition et la servitude qui règnent dans ces contrées» (l'Afrique du Nord, NDA) (p. 47)? Tout le monde sait maintenant qu'elles régnèrent bien ailleurs, y compris au cœur de bien des sociétés européennes. Mais qu'elles régnèrent aussi dans la patrie de Mouloud Feraoun, dont l'extraordinaire Journal le campe en témoin à chaud, et en analyste sans illusions des tares de sa société, en même temps qu'en spectateur atterré de la barbare guerre de reconquête coloniale -celles-là rejouant sur celle-ci. Et elles furent aussi présentes, par exemple en Inde -l'Inde qui ne fut pas, loin de là, ce conservatoire non violent sanctifié par Gandhi; lequel Gandhi fut aussi, dialectiquement, et même à son corps défendant, le vecteur de violences, de superstitions et de servitudes. Et il y eut, certes, aussi des violences dans le cas douloureux de l'Irlande (p. 48). Sauf que l'Irlande, à la différence de ce qu'entend apparemment OLCG, ne fut pas vraiment une colonie comme l'entendent le sens commun anticolonialiste habituel et les taxinomies des historiens. Seule l'Ulster le fut.

Et que dire de la spécificité représentée -cela allant de soi dans son texte- comme coloniale de «la disparition dans le droit colonial des concepts d'individus et d'hommes au profit d'une sorte de masse indistincte composée de colonisés désindividualisés, et pour cela absolument interchangeables, sur lesquels pèsent des mesures d'exception permanente» (p. 216)? Ce n'est pas dénier le racisme colonial que de rappeler que les protestants, au lendemain de l'abolition de l'Édit de Nantes en 1685, les aristocrates et assimilés après la loi des suspects de 1793, ou un siècle et demi plus tard les Juifs du statut des Juifs de Vichy, et tant d'autres, ne relevèrent pas vraiment d'une logique coloniale, sauf à représenter le colonialisme comme l'étalon obligé de tout racisme, étalon que d'autres veulent identifier au nazisme et à Auschwitz.
L'insistance sur la forme des crânes des «Arabes» étudiés par un scientifique d'académie très officiel comme Louis Moll (p. 39), renvoie à des préoccupations analogues, de Bertillon à Vacher de Lapouge, concernant des crânes bel et bien européens, pour lesquels étaient scrutées à la loupe leur brachycéphalie ou leur dolichocéphalie respectives, préoccupations qui n'ont pas vraiment à voir avec les seules divagations coloniales. Faut-il rappeler que le XIXe siècle européen s'employa avec conviction, inlassablement, et frénétiquement, à classer et à mesurer, et pas seulement outre-Méditerranée?

OLCG prend insuffisamment en compte à notre sens, dans la course au délire biologique, les gradations qui aboutirent au nazisme. Certes, il prend soin de préciser, à propos d'Auschwitz, qu' «il n'y eut ni identité, ni analogie, moins encore rabattement de cet événement du XXe siècle sur ceux, plus anciens et d'une autre nature qui retiennent notre attention. Il n'en demeure pas moins que ce qui a été perpétré en Algérie constitue, au sens strict du terme, un précédent inquiétant» (p. 171). Assimiler peu ou prou le système colonial à une anticipation du 3e Reich, voire à un «précédent inquiétant» d'Auschwitz, est une entreprise idéologique frauduleuse, guère moins frelatée que l'identification, le 6 mai 2005, à Sétif, par le ministre des Anciens Moudjahidines, porte-voix officiel du président Boutelfika, de la répression coloniale aux fours crématoires d'Auschwitz et au nazisme.





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Posté le 12/12/2005 à 22:01:29 (id:11134)
Critique (défavorable) du livre "Coloniser, exterminer" (2)
Critique (défavorable) du livre
Horace Vernet (1789-1863), La prise de la smala d'Abd el-Kader le 16 mai 1843



Il n'y eut en Algérie ni entreprise d'extermination sciemment conçue et menée à son terme, et, contrairement à ce qu'énonce OLCG, ni «projet cohérent de génocide»


Il n'y eut en Algérie ni entreprise d'extermination sciemment conçue et menée à son terme, et, contrairement à ce qu'énonce OLCG, ni «projet cohérent de génocide» (p. 123) à avoir abouti en Algérie. Le statut des Juifs de Vichy fut, bien plus fermement que le Code de l'Indigénat, rattaché au délire biologique; et il fut un phénomène franco-français distinct de la discrimination ordinaire exercée sur des tiers en dehors de l'espace hexagonal. Ou alors, si les massacres coloniaux annoncent le nazisme, on ne voit pas pourquoi la répression sanglante de la révolte de Spartacus, ou le massacre des innocents, ou encore la Saint Barthélemy, ne l'auraient pas tout autant annoncé.
En histoire, il est dangereux de tout mélanger. On sera davantage d'accord avec ce qui est dénommé «le berceau étroit» (p. 132) des peuples européens ayant justifié leur faculté à conquérir des territoires extérieurs à une Europe engoncée. Sauf qu'il ne s'agit pas, quelles que soient, en la matière, les ambiguïtés du texte d'OLCG, de la quête d'un Lebensraum codifié à la nazie: entre «berceau étroit» et Lebensraum, il y avait toute la distance qui sépare un fantasme expansionniste de la justification d'un délire assumé.
À propos d'un sujet connexe grave, et qui mérite examen, que faut-il, encore, penser de l'allégation d'OLCG selon laquelle, dans le cas colonial, «nous sommes donc en présence d'une véritable politique de sélection des races conduite au profit des peuples supérieurs» (p. 58)? Et que dire de sa «politique de cheptellisation des races humaines»? Nous sommes certes bien persuadés qu'il y eut racisme, discrimination et apartheid, au moins politique, en Algérie, nous ne nous lasserons pas de le dire et de l'écrire.

Ceci dit, est-il besoin de préciser que fantasme n'équivaut pas, en définitive, à politique? Et comment envisager les remarques sur la «dépravation masculine» (p. 61) dont, en effet, ce fut un lieu commun de charger les sociétés colonisées? Rappellera-t-on à quel point de telles considérations, à partir du XVIIIe siècle, furent courantes, touchant les paysans dépeints comme arriérés d'Europe, allègrement et communément représentés, par inclination sauvage naturelle, comme homosexuels et/ou zoophiles? Et évoquera-t-on, pour faire bonne mesure, «le dangereux supplément» dans l'œuvre de Rousseau? C'est ainsi que le digne auteur du Contrat social désignait dans L'Émile, les penchants masturbatoires adolescents qui commençaient à tenir en cervelle les contemporains des Lumières -ces soucis furent plus lancinants encore au XIXe siècle, siècle des observations coloniales.

Le texte d'OLCG comporte nombre de schématisations idéologiques, de jugements tranchés, voire d'outrances inadmissibles pour un historien, du moins dans la mesure où l'Histoire doit rendre compte, sous peine de faillir à sa mission, de toute la complexité du divers historique, et être par excellence le terrain de la dialectisation. Contenant plusieurs formules médiatiques ampoulées et nombre d'expressions journalistiques -et cela pas toujours dans le meilleur sens du terme-, il illustre bien la formule selon laquelle «la forme, c'est le fond.» On pourra s'engager dans des méditations insondables sur le concept, bien senti, de «thanatopolitique» (p. 128). On apprendra aussi, pour ce qui est de la IIe République, que, en 1848, «les noces sanglantes de la République et du colonialisme venaient d'être conclues» (p. 15). Heureusement, ici et là, de belles expressions à la mode, parfois en forme de raffarinades, détendent l'atmosphère («ceux d'en-bas» opposés à «ceux d'en-haut» [p. 14]).

On ne s'étonnera donc pas qu'OLCG se voie probablement en historien d'une espèce en voie d'apparition, dont le manifeste inscrit son auteur «contre l'enfermement chronologique et disciplinaire» (p. 22)... Et que dire de sa «voie dédisciplinarisée», sinon qu'on ne peut guère la situer autrement que dans le fourre-tout d'une évanescente thèse ad probandum ? Et qui vise-t-il lorsqu'il pourfend les «faiseurs d'histoire» (p. 28)? Serait-ce ceux des historiens qui s'obstinent à être fidèles à ce que d'aucuns dénomment encore la méthode historique ? Certes, l'Histoire appartient à tous, pour peu que cette méthode soit respectée et que l'historien pense et expose ses conclusions avec des idées pertinentes et éclaircies. Ainsi, «une tuerie ordonnée» (p. 140), on croit comprendre ce dont il s'agit, mais qu'est-ce qu'une «tuerie moderne» ? Une tuerie planifiée et exécutée selon les normes et les techniques de l'âge industriel ? Rien ne permet bien d'être fixé.
À vrai dire, le livre d'OLCG se présente comme un ajout de notes de lecture d'un infatigable lecteur, mais qui ne retient de ses lectures que ce qui conforte ses thèses et nourrit ses stéréotypes. Son texte est noyé sous une avalanche de citations illustratives, traitées en paraphrases idéologiques -cela non sans redites. À le lire, on ne peut s'empêcher de poser la question: un sottisier peut-il tenir lieu d'œuvre de réflexion et de synthèse historique ?

À la méthode historique, appartiennent l'analyse et la confrontation de documents différents, quels qu'ils soient, même -et surtout- s'ils vont à l'encontre de la thèse de l'auteur : quel historien n'a pas un jour été conduit à réviser ou à nuancer telles de ses appréciations au vu des documents consultés ? Avec OLCG, rien de tel, mais une paraphrase de texte tous publiés, émanant d'acteurs/commentateurs, tous triés pour aller dans le même sens. Il n'y a aucune autre documentation, aucune archive n'a été consultée et mise en œuvre -certes ce n'est pas un péché, si du moins on respecte les règles élémentaires de la critique historique. Tout est de seconde main, tout est discours sur le discours. L'abondance des notes infrapaginales s'explique, certes, par un grand nombre de références, mais aussi du fait que les notes peuvent constituer de simples ajouts au corps du texte. Et il n'y a aucune bibliographie, ce qui est bien dommage pour un livre aussi ambitieux. Et les références bibliographiques peuvent comporter des négligences : le journal de Jean-Baptiste Gramaye, «évêque d'Afrique» aux XVIe-XVIIe siècles, est cité (p. 61) sans mention de son traducteur et présentateur, le grand historien algérien Abd El Hadi Ben Mansour .

OLCG préfère ici et là des auteurs idéologiques de seconde main qui lui paraissent aller dans le sens de sa démonstration : il cite par exemple, longuement (pp. 263 à 267) le haut fonctionnaire colonial vichyste Marcel Peyrouton, lequel commit en son temps une Histoire générale du Maghreb, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne fit pas date dans l'historiographie de l'Afrique du Nord. En revanche, Charles-André Julien n'a droit qu'à deux références, de même que l'un des deux auteurs du présent article (PVN), tandis que l'autre de ses deux auteurs (GM), mais aussi Charles-Robert Ageron et Mohammed Harbi ne sont, chacun, cités qu'une fois. André Nouschi et Annie Rey-Goldzeiguer sont carrément ignorés. Cela même alors que ces auteurs ont analysé, chacun en ce qui le concerne, le système de violence coloniale que dénonce a posteriori OLCG en feignant de découvrir l'Amérique. Bien sûr, il vaut mieux ne citer que des auteurs de sottisiers quand on veut faire ressortir les sottises. Mais à n'engranger et à ne disserter que sur des sottises, sur le racisme et sur le colonialisme, on risque de donner l'impression que seuls des sots, des racistes et des colonialistes discoururent et agirent.

Et, s'en étonnera-t-on, son livre fait l'impasse sur l'anticolonialisme, anticolonialisme dont témoignèrent, notamment, chacun à leur manière les historiens ci-dessus. On risque d'en tirer la conclusion, à le lire, d'un consensus omnium de tous les contemporains et de tous les analystes de l'entreprise coloniale. Il est vrai, de fait, que les expéditions coloniales françaises n'ont pas suscité en France la même opposition populaire que celle que les italiennes purent éveiller, par exemple dans les villes industrielles d'Italie du Nord en 1912. Il est vrai que la gauche française, à la différence relative de la gauche italienne, se complut durablement dans le bourbier colonial, et pas seulement dans le cas terminal du national-mollettisme. Rappelons que L'Humanité dénonça dans le soulèvement du Constantinois de mai 1945 la trace d'un complot nazi...

Cela n'interdit pas de rappeler la bataille anticolonialiste menée par la SFIC, en son âge bolcheviste, notamment lors de la guerre du Rif. Le lecteur d'OLCG n'en saura rien. Félicien Challaye, surtout, et, très secondairement, André Gide, ne sont cités que parce que leurs écrits apportent de l'eau au moulin de l'auteur. Mais pas en ce qu'ils témoignèrent de l'existence d'un courant anticolonialiste. Albert Londres n'est pas cité une seule fois, pas plus que les ténors communistes de l'anticolonialisme à la Chambre à l'entre-deux-guerres, Paul Vaillant-Couturier ou Jacques Doriot. Et pas davantage le colon libertaire Victor Spielmann, qui fut, à la veille de 1914, avec Gaston de Vulpillières et Paul Vigné d'Octon, le rédacteur de l'hebdomadaire anticolonialiste basé à Bordj Bou Arreridj, Le Cri de l'Algérie. Il fut après-guerre le secrétaire de l'Émir Khaled et le rédacteur de ses textes en français, puis le fondateur des si bien nommées Éditions du Trait d'Union. A sa mort en 1940, il fut célébré par Chaykh Abd El Hamid Ibn Bâdis dans son journa al chihâb comme «malâk hâris ul cha'b il jazâ'iriyy» (l'ange gardien du peuple algérien).

Le lecteur d'OLCG ne connaîtra pas davantage, plus près de nous, Henri Alleg, Maurice Audin, Henri Curiel, Francis Jeanson, Maurice Laban, le docteur Masseboeuf, Madeleine Reberioux, Lisette Vincent, Fernand Iveton... pour ne citer qu'eux. Paul Vigné d'Octon n'est signalé que comme «médecin» (note 1, page 183), et non comme le médecin militaire qu'il fut un temps. De même, provinrent de l'institution militaire française, aussi bien Jules Roy que Jacques Pâris de Bollardière, ou encore Ces officiers qui ont dit non à la torture, évoqués par Jean-Charles Jauffret . Autant dire que l'Histoire ne se satisfait jamais de l'univocité. Certes l'armée française fut une institution d'une particulière violence en Algérie, aussi bien lors de la conquête que lors de la guerre de libération nationale de 1954-1962, tout comme la colonisation fut une entreprise brutale. Mais la même colonisation a aussi comporté, jusque dans son sein, des discours de bonne conscience humanistes, voire des pare-feux, quand ce ne furent pas, même, des contestations de l'ordre colonial.

Certes, Manuel Bugeja, administrateur de commune mixte hors normes, n'empêcha pas, aux côtés de sa féministe épouse Marie, l'ordre des communes mixtes d'être brutal et oppressif. Mais les communes mixtes, tout comme les bureaux arabes, eurent aussi un côté paternaliste. Et, en histoire, des humains qui ne sont que sauvagement matraqués ne se comportent pas en tout comme des humains caressés. En témoigne la société marocaine, conquise par Lyautey, et dont la conquête coûta sans doute au Maroc dix fois moins de morts que celle de l'Algérie... Rien d'étonnant, donc, si, durablement, la société marocaine fut moins traumatisée et que sa décolonisation y fut sans comparaison moins tragique. Mais, en même temps, il y eut dans le pouvoir français en Algérie une main droite qui s'efforça de ne pas faire ce que faisait sa main gauche, et même d'en être le contre-pied, il y eut même de timides tentatives d'assimilation qui purent faire vaciller bien des humains colonisés. Résultat : les Algériens furent pris dans des réactions nettement plus schizophrènes que les Marocains ou les Tunisiens.

Soit par exemple, à la veille de la première guerre, le recteur d'Alger Jeanmaire, apôtre de «l'enseignement pour les indigènes». Certes, il resta un isolé prêchant dans le désert à un moment où un congrès des colons votait une motion demandant sa suppression. Certes le recteur Jeanmaire échoua, comme échouèrent ces instituteurs, pourtant souvent bardés de foi, qui dispensèrent, bien chichement, les lumières de l'instruction aux petits Algériens : à la veille de 1954, il n'y avait guère plus de 10% d'enfants algériens à être scolarisés dans le système d'enseignement français. Mais -c'est une banalité de le rappeler-, grâce à cette école française, la colonisation produisit aussi, dialectiquement, les critiques qui aidèrent à l'emporter. Les neuf chefs historiques du FLN de 1954 étaient tous des produits de l'école française. L'éminente figure politique du FLN et maître d'œuvre de l'historique Congrès de la Soummam, en août 1956, Ramdane Abbane, était bachelier, et il était nourri des idéaux révolutionnaires français. On sait qu'il fut étranglé le 27 décembre 1957 par le bras armé brutal de la bureaucratie militaire algérienne naissante. C'était déjà là une autre (?) histoire. L'historien ne peut pas ne pas rappeler en tout cas que ce ne fut pas, alors, un bureaucrate violent qui fut assassiné, mais le plus grand politique qu'ait compté dans ses rangs le FLN. De fait, 1957 marqua une coupure dans l'histoire du nationalisme algérien.
Trop souvent, OLCG enfonce des portes ouvertes en croyant découvrir une Amérique découverte bien avant lui par tant de ses prédécesseurs, souvent de réelle conviction et de vrai talent.

Car il ne nous apprend rien sur «l'extermination», si ce n'est qu'il incite son lecteur à porter attention sur la polysémie du terme utilisé au XIXe siècle ; et que, dans les textes qu'il cite et sur lesquels il disserte, «extermination», on l'a dit, ne renvoie pas à génocide. Autre exemple : sur le prétexte que constitua la course barbaresque à la conquête entreprise en 1830, ladite course est uniquement référée à la vision caricaturale qu'en eurent les chancelleries, les bons auteurs européens et l'histoire sainte nationale française. À lire OLCG, là encore, on retire le sentiment que rien de scientifique n'a été écrit sur ce sujet. Nulle référence à Fernand Braudel, l'analyste fécond de l'exclusion des circuits d'échanges mondiaux de la Méditerranée, tout spécialement de ses rivages méridionaux. Le grand historien algérien de l'Algérie ottomane Lemnouar Merouche n'est pas davantage, ni connu, ni convoqué.

Quant au mythe kabyle dont il est, ici et là, question, faut-il rappeler, pour qui l'ignorerait encore après avoir lu OLCG, qu'il a été d'abondance traité en plusieurs de ses ouvrages par Charles-Robert Ageron, et récemment encore revisité par Alain Mahé . Ce mythe kabyle dont l'auteur est parfois victime sans s'en rendre compte lorsqu'il glose sur les «Berbères» qui auraient été pendant la Grande Guerre «les plus nombreux» parmi les «indigènes» dans les rangs des tirailleurs. L'un de nous (GM) croit avoir depuis longtemps analysé l'inanité de tels fantasmes, qui furent assez largement des fictions officielles coloniales . Mais peut-être notre auteur a-t-il confondu les tirailleurs et les travailleurs des industries de la Défense Nationale ; pour les travailleurs, alors, il aurait dit vrai. Enfin, sur un thème somme toute modérément récurrent dans son livre, peut-on se contenter de laisser la parole aux seuls idéologues racistes dans l'évocation du «vice contre-nature» maghrébin, qui fut (est ?) bien plus largement méditerranéen ? Peut-on ignorer ce qui en a été dit depuis les recherches sur les sociétés masculines et l'éphébie entreprises par le vrai savant que fut Henri Irénée Marrou dans sa maintenant classique Histoire de l'éducation dans l'Antiquité ?

La soif de dire peut certes être une vertu ; mais l'accumulation rapide laisse souvent ici et là subsister des redites, des maladresses, voire des scories. Et elle peut tourner au vice. Page 21, l'Europe est désignée comme «vieux continent» par rapport à l'Afrique, laquelle serait, donc, a contrario, un continent neuf ? Trop souvent, OLCG brasse trop de matière à la fois pour lui permettre d'asseoir ce qu'il croit être une démonstration. Ainsi, quand il parle (p. 215) de «totalitarisme», il ne livre pas au lecteur quelle acception il réserve à ce concept : sera-ce celle de Hannah Arendt ou de Raymond Aron ? Sera-ce celle des idéologues fascistes comme Alfredo Rocco, ou crypto-fascistes comme Giovanni Gentile ? Sera-ce alors une acception banalisée par un air du temps nébuleux ? Et cette «coloniale», qui sert à lutter contre «la sociale», et qui est l'un des topoi du livre, est objet de redites sans qu'une démonstration bien convaincante permette résolument d'y voir clair. Mais ce sont là péchés véniels.

Nous permettra-t-on d'ajouter que l'accent -justifié, bien sûr- sur les violences coloniales a pour contrepoint l'exonération complète des œuvres du pouvoir régnant sur l'Algérie indépendante, pour ne pas parler de ce qui fut en germe dès la mainmise militaire sur son Front de Libération Nationale. Il est vrai que, chez OLCG, les tortures, les amendes, la responsabilité collective sont à imputer à «des régimes politiques fort divers» (p. 23), mais il n'est nulle part dit que ce fut en continuité quasi-directe entre le système colonial violent et le système bureaucratique algérien à son tour violent - et prégnant depuis 1962-, et dont les racines remontent plus avant dans l'histoire même du FLN, et décisivement à 1957. Comme l'a suggéré Mohammed Harbi, la vision des dirigeants du FLN, en tout cas de ceux qui prirent le pouvoir en 1957 et ne le lâchèrent plus, était ni plus ni moins celle d'une vaste commune mixte coloniale. Il est dommage que, dans le livre d'OLCG, ces aspects ne soient pas abordés : on a le sentiment que, de la dénonciation légitime du système colonial à l'ignorance justificatrice (la complaisance à l'égard ?) des manipulations légitimatrices de la bureaucratie militaire algérienne, il n'y a qu'un pas. Et la conclusion du livre ne permet pas de vraiment se départir de ce sentiment. D'ailleurs, les occurrences que l'on trouve sous la plume de notre auteur à «exterminer» et à «extermination» renvoient-elles à autre chose que ce que à quoi le consortium des généraux régnant sur l'Algérie a pris coutume de dénommer «éradiquer» et «éradication ?»

Quant aux auteurs des citations critiquées, on ne regrettera certes pas le sort qui est réservé sous la plume d'OLCG à l'ineffable E. Bodichon, à E. Feydeau, à L. Moll, à R. Ricoux, pour ne pas parler de Hugonnet ou de l'ami de Tocqueville G. de Beaumont, ou encore -voici une belle découverte- de la comtesse Drohojowska, auteur d'une histoire de l'Algérie racontée à la jeunesse. Mais on sera plus circonspect sur le sort qui est fait à Tocqueville : bien sûr que ce dernier fut colonialiste ; mais l'ampleur de ses vues ne permet tout de même pas de le réduire aux préjugés coloniaux de son temps. Le concernant, on aurait pu, au demeurant, en ne puisant, à l'inverse de ce qui est fait, que dans les innombrables citations critiques sur la colonisation et les colonisateurs, faire dire à Tocqueville exactement le contraire.

Et que dira-t-on, aussi, de la stigmatisation, sans autre forme de procès, parmi les racistes ignominieux, de Pierre Loti? Est-il besoin de dire que ledit Loti fut d'abondance, en son temps, communément dénoncé comme un islamophile irresponsable? Est-ce faire œuvre d'historien que de ne tirer de Loti que ce qui va, de manière univoque, dans le sens de la démonstration fourbie par OLCG?

Quant à Marx, l'analyse partielle -et partiale- qui en est faite se réduit au feu roulant de ce que Marcuse a naguère appelé l'unidimensionnalité. Nous ne sommes pas des marxistes, du moins dans le sens d'un engagement politique sous la bannière du marxisme-léninisme. Mais nous tenons pour vrai que, avec Weber, Freud, Foucault et quelques autres, Marx fait partie des références communes de tout humain se risquant à analyser l'histoire des phénomènes sociaux, politiques et idéologiques de l'Histoire. Visant Marx, le jeu de massacre conduit par OLCG tourne à l'acharnement. Est-ce bien innocent dans le contexte actuel de vacuité politique postérieur à l'effondrement apparent des régimes staliniens, corrélative au contexte actuel de triomphe d'un capitalisme sans freins ? En tout cas, Marx se situe au-delà du travestissement réducteur qui en est présenté d'après une lecture hâtive et tronquée des travaux de René Gallissot. Que dire en effet de l'état des «Arabes», «réputé stationnaire et nuisible» d'après Marx (p. 41) ? Il s'agit bien sûr, en l'état, d'une inadéquation aux évolutions historiques que Marx envisageait dans son système. On l'aura deviné : «Nuisible» ne fit partie, ni du vocabulaire, ni de la grille d'analyse de Marx.

En compilant, toujours Gallissot, OLCG découvre avec horreur que Marx fut colonialiste. Pour ce dernier, les philanthropes critiques à l'égard de l'entreprise coloniale n'auraient relevé que d' «une sensibilité qui fait obstacle au savoir» (p. 46). La réduction moralisante entreprise sous la bannière du politiquement correct est, plus d'un siècle après la mort de Marx, en proie à l'effroi face à l'historicisme du XIXe siècle. Certes, Marx ne fut pas le seul dans cette galère : qu'on pense à Auguste Comte et à sa loi des trois états ; qu'on pense à Renan et à ses considérations philologiques d'un autre âge sur les langues... tous penseurs majeurs de leur temps dont il n'est pas fait mention. C'est le seul Marx qui est dit déboucher sur «la réification des hommes» (p. 45). Dans un véritable aplatissement idéologique, OLCG passe sans transition, comme si la chose allait de soi, de Marx à Duvernois et à Maupassant, lesquels ne dirent -s'en étonnera-t-on ?- pas vraiment la même chose que Marx. Passe pour Maupassant dont les qualités littéraires ne peuvent tout de même pas être ramenées à un jugement éthique ; mais qui a jamais entendu parler de Devernois, sinon quelque amateur de jeux de massacre indifférenciés ?

«Pour de nombreux colonisateurs» (donc, aussi, pour Marx ?), les «indigènes» «ne peuvent même pas être exploités». Est-il besoin d'ajouter que, à l'usage, les colons, s'ils eurent jamais ces idées, changèrent assez vite d'avis ? Que les vignes coloniales d'Algérie n'auraient jamais existé sans les tailleurs de vigne algériens, voire sans les contremaîtres kabyles, qui eurent, chez les Borgeaud et chez les Germain, le rôle de véritables chefs d'entreprise ? Et que, plus largement, ce qu'on appelait «l'armée roulante» des désoccupés temporaires trouva à s'employer précairement, pour les travaux saisonniers, dans les fermes des colons. Pour revenir à Marx, elle constitua une véritable «armée de réserve», aux salaires de famine, mais bel et bien exploités, et salariés tout de même, quelles qu'aient pu être les conditions léonines et discriminatoires de ce salariat.

Bien sûr, OLCG a raison de pourfendre les lieux communs de l'islamophobie essentialiste. Ceci dit, par exemple, l'importante corrélation islam-guerre ne peut être seulement traitée par une pirouette méprisante (p. 86). Certes, à l'évidence, l'islam ne se réduisit pas à la guerre ; mais il ne l'ignora pas non plus. L'opposition, moquée par notre auteur, du lieu commun opposant l'islam-religion de guerre au christianisme-religion d'amour, mérite attention. L'empire musulman réalisa bel et bien son expansion du fait d'une conquête militaire. Mais l'empathie, portée par tant de facteurs de proximité socio-culturelle que l'islam rencontra au Maghreb explique bien sûr, plus que la seule conquête militaire, son rapide triomphe. Par ailleurs, si le christianisme a séduit les masses populaires, jusque, dans un premier temps, les Maghrébins, ce fut là aussi en raison d'empathies portées par le discours de l'amour. Et, si le christianisme s'imposa profondément, ce fut en raison, à la fois de la prédication missionnaire, mais aussi de l'investissement par les bureaucrates catholiques des appareils étatiques. Concernant l'islam, on renverra sur ces matières, pour complément d'information, les lecteurs insatisfaits par la lecture d'OLCG à l'essentielle synthèse du politologue tunisien L'Exception islamique.

Plus complètement, il convient à ce stade d'examiner les raisons de fond pouvant expliquer que de tels livres soient écrits et publiés en 2005. C'est qu'il y a une demande dans un monde anticolonialiste dont les certitudes ont été ébranlées depuis la chute du stalinisme et la mise en évidence des dictatures du Tiers Monde. Ce monde n'accepte pas ces autres certitudes, condescendantes et méprisantes, de tous ceux qui n'envisagent pas d'avenir autre que sous la bannière du capitalisme absolu. Ces désorientés ne peuvent se défaire facilement de l'héritage lourd du stalinisme et des nationalismes bornés des États du Tiers Monde -étant entendu que nous ne considérons pas le nationalisme en soi comme nécessairement équivalent au despotisme auquel l'ont ravalé bien de ces États. La sèche brutalité de l'évolution socio-économique actuelle accroît démesurément les frustrations et les traumatismes des mal lotis, et cela à une échelle mondiale. Cette situation est éminemment propice à la construction de carrières qui se nourrissent de ces désarrois, désarrois dont ces nationalismes officiels d'État font leur profit.

Depuis un quart de siècle, dans les pays riches, les frustrés et les traumatisés voient se dérober les moyens de la connaissance et de l'analyse critique de leur situation. Ils souffrent, mais dans le désenchantement et la vacuité du politique. Les projets en forme d'utopies collectives ont été, on le sait, disqualifiés par la chute des régimes staliniens, et à vrai dire, avant même cette chute. Mai 68 en avait été un symptôme : les jeunes révoltés, principalement issus de la classe moyenne, récusèrent les partis communistes traditionnels. Ils essayaient désespérément de leur trouver des substituts en rejouant, sur le mode du point d'orgue baroque, la Révolution. En réalité, ne savaient-ils pas, inconsciemment, la Révolution condamnée ? et, toujours inconsciemment, la désiraient-ils vraiment ? Ce fut peut-être la raison pour laquelle ils la scandèrent de manière expressionniste : «Encore un instant, Monsieur le bourreau, laissez nous encore un peu mimer la Révolution avant qu'elle ne soit à jamais jetée aux orties !» Mai 68 se paraît des oripeaux du révolutionnarisme afin de ne pas avouer que les vents qui soufflaient étaient bel et bien des vents d'ouest.

Ces vents, en même temps qu'ils étaient porteurs d'esprit libertaire et d'aspirations démocratiques, allaient bientôt proclamer la loi du capitalisme absolu.
Dans l'incertitude durable qui suivit, les vents d'ouest soufflèrent de plus belle, brise légère transmuée en Katrina avec Margaret Thatcher, Ronald Reagan, enfin George W. Bush. Les socialistes européens ne dressèrent que de fragiles contre-feux. Ils accompagnèrent le mouvement, au mieux sur le mode semi-critique, quand même ils ne lui donnèrent pas plus d'air encore. Dans cette évolution où les péans adressés au Marché avaient pour contrepoint la mise à mal des programmes sociaux des Welfare States, les armes de la critique se mirent à tourner à vide. Il y avait difficulté à cerner le présent. Il y eut bientôt absence de vrais projets politiques, en dépit de ce qui commença peut-être à émerger dans les parages encore balbutiants de Porto Alegre à la fin du siècle passé. Le collectif devint ringard. Les trajectoires individuelles furent portées au pinacle. Le cri de 1968, «no future !» (prémonitoirement il était poussé en anglais) devint réalité.
L'incapacité à concevoir des projets accompagna les pannes de l'appréhension du présent. Elles débouchèrent sur le refuge dans le passé. Que ce passé soit, déjà, tendrement évoqué par l'Ostalgie du film à succès Good bye Lenine !, ou qu'il soit négativement fossilisé dans le désarroi par les «Indigènes de la République». Pour schématiser, la trajectoire d'un OLCG rencontra celle des «Indigènes de la République», qui encadrent et donnent depuis peu forme à la protestation des groupes dominés en France. Il est devenu pour eux une manière de héraut et de héros. Nous ne disons pas cela légèrement : il y a là un problème grave et c'est gravement que nous voulons l'examiner.

Depuis plus de deux décennies, s'est donc imposé, comme norme économique/éthique, un capitalisme sauvage qui rencontre de moins en moins d'obstacles, et qui est de moins en moins modéré par des freins collectifs/étatiques : en tant que garant des solidarités collectives, le national, l'État national, se dilue progressivement dans un capitalisme désormais résolument mondial. Certes il put y avoir consentement plus ou moins vergogneux de tels États européens, ou bien adhésion enthousiaste sans fard du Royaume Uni ou des États-Unis, donnant la main à un impérialisme arrogant et brutal. Cela sous couvert de croisade démocratique à soubassements protestants fondamentalistes régressifs contre «l'Empire du Mal.» Les réactions contraires se produisirent, de même, sous le signe de ce que le philosophe égyptien Fouad Zakariya dénomme, quand il analyse le monde islamo-arabe, «l'aliénation par le passé » : un fondamentalisme islamique, symétriquement régressif. Aujourd'hui, l'impérialisme, dans sa nouvelle brutalité, ne se moule plus dans le cadre du colonialisme national d'antan. Il n'est plus vraiment colonial et il n'est plus vraiment national.

Or le colonialisme avait certes correspondu à un développement du capitalisme. Mais il serait réducteur de seulement le caractériser selon de tels canons économistes : il était aussi un enfant des États nationaux qui se construisaient, au XIXe siècle, en Europe ; notamment grâce aux états-majors des Oberlehrer dans l'Allemagne du 2e Reich, et aux troupes des hussards noirs de la République en France, qui donnaient les uns et les autres forme à la nationalisation des sociétés. La colonisation enclencha la création d'îlots capitalistes, mais sur fond idéologique d'expansions nationales. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : les capitalismes sont de moins en moins nationaux. Le capitalisme ne revêt plus une acception nationale. Or la nationalisation des sociétés s'était accompagnée, à partir du XIXe siècle, peu ou prou, de l'installation de solidarités collectives, d'un côté en marge de l'État, voire contre lui (syndicats, bourses de travail, coopératives ouvrières...), mais aussi sous la houlette de l'État -ce que les Anglais dénommèrent ultérieurement le Welfare State. Il y eut ainsi création de systèmes d'éducations nationaux, mise sur pied de régimes de sécurité sociale, aménagement de caisses de retraite, édification de réseaux de transports publics soutenus par l'État, sans compter un développement sans précédent du fonctionnariat.



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Posté le 12/12/2005 à 21:59:11 (id:11133)
Critique (défavorable) du livre "Coloniser, exterminer" (3)
Critique (défavorable) du livre
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Aujourd'hui, les solidarités collectives autonomes sont en déclin ou ont disparu -malgré telles renaissances prometteuses, tout récemment, en Argentine- et les solidarités stato-nationales s'affaissent sous les coups de boutoir d'une rentabilité économique proclamée comme devant être le début et la fin de toute chose. C'est, en Europe, au Royaume Uni où, depuis le gouvernement emblématique de Margaret Thatcher, la dégradation est la plus avancée : récemment, sur la ligne Londres-Brighton, la compagnie de chemin de fer propriétaire supprime sans autre forme de procès les trains dès lors que leur taux de remplissage est jugé insuffisant...
Et les États continentaux, encore en «retard», ne perdent rien pour attendre. Partout la crise de l'école suscite des chœurs de lamentation, mais aucune politique à même d'en venir à bout. Partout les systèmes de protection sociale sont érodés, voire démantelés. Et l'un des moyens favoris d'alléger l'État est de dégraisser la fonction publique. Ici comme là, la solution politique ne pourrait, évidemment, être que globale. Désormais, place aux chefs d'entreprises célébrés comme tueurs, place aux fulgurantes carrières médiatisées, place à l'individualisme honoré comme norme éthique. Il faut trouver sa place au soleil, il faut tirer son épingle du jeu, il faut être connu et reconnu. Quitte pour cela à se ménager pour clientèle les porte-parole de tous ceux qui vivent chichement sous les décombres d'un politique mis à mal par l'effondrement des solidarités collectives.

On comprend donc pourquoi un livre comme celui d'OLCG rencontre un écho parmi les «Indigènes de la République» : ces derniers, qui se font les hérauts des jeunes, discriminés, angoissés et désemparés, sont impuissants à saisir les vraies raisons de leur mal-être. Les cadres politiques qui auraient pu être le réceptacle et l'expression de leurs ressentiments sont aujourd'hui évanescents et discrédités. Ne possédant pas les armes d'une critique adéquate aux vraies raisons qui les font saigner, ils se réfugient dans une régression qu'ils croient identitaire, dans les gestes démonstratifs provocants, dans le machisme néo-patriarcal des frères et des cousins, cela sur fond de délabrement social et de parquement dans les banlieues/ghettos pour pauvres.

Rien d'étonnant à ce qu'ils se réfugient dans ce qui est encore répertorié comme vivant et opératoire : les alluvions de la mémoire. Leurs pères ont été colonisés, exploités, maltraités, exploités par le colonialisme. Or ils continuent à souffrir ; donc le colonialisme est toujours à l'œuvre. Bush, dans sa croisade irakienne, est représenté comme un colonialiste héritier du colonialisme d'antan. Voilà ce que révèle, en arrière-plan, le livre d'OLCG. Que conclure, alors, de cet ouvrage, dont il faut bien admettre qu'il s'agit d'une publication-phare, de même que son auteur est probablement vu comme une stature-phare pour sa clientèle de représentants des mal-aimés ?

Conclusion.
Au total, les oppositions placées sous la bannière de Franco Cardini entre la guerre coloniale sans règles ni principes et la guerre européenne qui finit par se placer sous le signe du «contrôler, délimiter, humaniser» (p. 174) existèrent assurément, mais elles furent moins absolues qu'il n'est allégué chez OLCG. Le droit ne suffit pas à dire le réel, même si, au besoin, Kant est appelé à la rescousse pour peaufiner la démonstration. Moins ampoulé, plus modeste, moins accumulatif, et surtout moins idéologique, plus en prise aussi sur la critique historique, un tel livre aurait pu trouver place dans les réflexions sur la colonisation. En fait, il surfe sur une vague médiatique, avec pour fond de commerce des humains désemparés, et peu portée à l'analyse critique, cela en fignolant un sottisier plus qu'il ne s'appuie sur les travaux d'historiens confirmés, dont il reprend ici et là, toutefois, plus ou moins l'une ou l'autre conclusion. Au vrai, enfoncer des portes ouvertes ne constitue pas un véritable critère de l'innovation.
Les complaisances dont il témoigne, sans parler de l'acharnement pratiqué sur Marx et des impasses sur la culture anticolonialiste, ne convainquent évidemment pas.
Dommage que ce livre, à la fois boursouflé et hâtif, ne puisse pas vraiment faire la preuve des bonnes intentions dont il est pavé. Nous sommes trop foncièrement anticolonialistes pour nous en réjouir. Il reste que l'air du temps de la dénonciation médiatique ne suffit pas à arrimer à la science des convictions et à faire d'OLCG un historien plausible. Le contexte social, économique et politique actuel est encore fécond qui continuera à générer de telles tonitruances idéologiques à vocation surtout médiatique.
Gilbert Meynier
Pierre Vidal-Naquet


1 - Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser Exterminer. Sur la guerre et l'État colonial, Fayard, Paris, 2005, 366 p.
2 -Et, à propos de la Grande Guerre et des Algériens (p. 184), OLCG ne semble pas connaître le livre de l'un de nous (GM), L'Algérie révélée. La première guerre mondiale et le premier quart du 20e siècle, Genève, Droz, 1981, 793 p.
3 - NB : OLCG dit «révolte de Mokrani» car, s'il connaît le féodal bachagha, il ignore Bel Haddad, lequel fut pourtant, sur le mode confrérique populaire, le vrai entraîneur de la révolte.
4 - Cf. Angelo Del Boca, I Gas di Mussolini. Il fascismo e la guerra d'Etiopia, Editori Riuniti, Rome, 1996.
5 - Abd El Hadi Ben Mansour, Alger XVIe-XVIIe siècles. Journal de Jean-Baptiste Gramaye, «évêque d'Afrique», Éditions Le Cerf, Paris, 1998, 773 p.
6 - Albin Michel, Paris, 1966.
7 - Vulpillières mena de front ses travaux d'archéologue de Calceus Herculis et la défense des villageois d'El Kantara opprimés par l'administration de la commune mixte d'Aïn Touta.
8 - Autrement, Paris, 2005, 174 p.
9 - Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M'hidi, Mohammed Boudiaf, Rabah Bitat, Mourad Didouche, Mohammed Khider, Belkacem Krim.
10 - Lemnouar Merouche, Recherches sur l'Algérie à l'époque ottomane, -I- Monnaies, prix et revenus, 1520-1830, Bouchene, Paris, 2002, 314 p.
11 - Histoire de la Grande Kabylie, XIXe-XXe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Bouchene, Paris, 2001, 650 p.
12 - Cf. Gilbert Meynier, L'Algérie révélée..., op. cit.
13 - Seuil, Paris, 2004, 241 p.
14 - Fouad Zakariya, Laïcité ou islamisme : les Arabes à l'heure du choix, La Découverte, Paris, 1990, 165 p.
15 - La Culture de guerre, Xe-XVIIIe siècles, Gallimard, Paris, 1992, 479 p.



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Posté le 12/12/2005 à 21:54:59 (id:11132)
Critique (favorable) du livre "Coloniser, exterminer" (Alain Ruscio)
Critique (favorable) du livre
Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences politiques
à l'université. Il n'a effectué aucun travail historien dans les fonds d'archives se limitant à une certaine littérature déjà connue et aux "discours"


les liens entre la nature profonde du colonialisme
et sa fonction répressive

Alain RUSCIO

- Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l'État colonial, d'Olivier Le Cour Grandmaison, Fayard, janvier 2005.

Bien connu des spécialistes, Olivier Le Cour Grandmaison avait déjà consacré des études à la répression coloniale. On lui doit en particulier la direction d'un livre collectif sur le massacre des Algériens à Paris, le 17 octobre 1961 (Un crime d'État à Paris, Paris, Éditions La Dispute, 2001). L'ambition de ce nouvel ouvrage est plus globalisante, même s'il s'agit la plupart du temps de l'exemple algérien : montrer les liens entre la nature profonde du colonialisme et sa fonction répressive.

L'association d'idées coloniser-exterminer, chez OLCG, sous-tend la thèse (que je partage) que la violence coloniale n'a pas été un épiphénomène qu'on aurait pu à la rigueur éviter, mais qu'elle a été partie constitutive du système. La guerre d'Algérie (1954-1962) en a été le terme un peu plus sanglant encore, mais finalement inévitable, tant le racisme était haineux.

Pour l'auteur, la notion de «race», aujourd'hui abandonnée par tous les scientifiques et par tous les citoyens informés, a été centrale dans la pensée coloniale. Facteur immuable, donnée éternelle : c'est la tristement célèbre notion de «nature indigène» : «La race est la prédisposition instinctive, pour ainsi dire physique, c'est la civilisation dans le sang», explique gravement un certain Bonnafont en 1846. Le «racisme d'État», pour reprendre une expression de Foucault citée par l'auteur, n'a donc pas été un accident de la colonisation, mais son fondement. À un point tel que Vichy n'a eu qu'à prendre dans l'arsenal législatif colonial de la IIIe République pour mettre au point ses lois d'exception antijuives. Le Cour Grandmaison donne comme titre à son chapitre IV : «L'État colonial : un état d'exception permanent».

L'auteur prend la précaution de préciser que le mot «exterminer» doit être pris en son sens premier, moins fort que l'acception commune. Il n'empêche que certains hommes politiques, écrivains et penseurs sont allés jusqu'au terme de la logique : la théorisation de la «nécessité» de tuer le maximum d'«Arabes», puis d'exiler les survivants dans des zones désertiques. Un phénomène comparable à ce qu'a été l'extermination des Indiens d'Amérique ou celle des Aborigènes d'Australie a bel et bien été imaginé un temps par les Français.

«Racisme d'État» ? La formule peut paraître forte pour qui ignore l'histoire coloniale. C'est pourtant bien d'une xénophobie quasi généralisée qu'a souffert la société française plus d'un siècle durant. L'auteur s'appuie sur une multitude d'auteurs, «grands» (Tocqueville, sa bête noire, Lamartine, Jules Verne, Maupassant, Zola) et «petits» (les mille et un idéologues et vulgarisateurs de la pensée coloniale). La litanie des nombreuses citations s'apparente souvent à un bêtisier, en particulier lorsque l'auteur signale les portraits racistes d'«Arabes» : ils sont paresseux, fourbes, leur sexualité est sordide, malsaine. (J'avais moi-même publié il y a quelques années une étude sur des thèmes similaires :le Credo de l'homme blanc, Bruxelles, Éditions Complexe, 1996.) L'islamophobie, pour employer un terme d'aujourd'hui, découlait tout naturellement de ce racisme (ou l'engendrait ?). L'auteur rappelle avec bonheur que l'hostilité (chrétienne et laïque) à l'islam est multiséculaire et que certains penseurs du «choc des civilisations» qui croient «développer des analyses neuves et audacieuses» ne répètent que «de vieilles antiennes».

L'auteur interrompt parfois son raisonnement pour introduire des études séparées sur des thèmes annexes. L'un de ces développements est consacré aux réactions de Marx et d'Engels face à la colonisation. Les pères fondateurs n'étaient pas épargnés par les préjugés du temps : ils ont souvent assimilé Occident et civilisation ; ils ont parfois passé le trait en qualifiant de «sauvages» et de «barbares» des peuples non européens ; dans leur fascination pour le dynamisme du capitalisme, ils ont considéré que les conquêtes coloniales étaient inéluctables, voire historiquement positives. Tout cela est connu, même si des nuances devraient être introduites. L'auteur tempère ce jugement en signalant que la IIIe Internationale, elle, a revalorisé le potentiel révolutionnaire des mouvements nationaux anti-impérialistes. Un développement d'égale dimension, par exemple sur l'apport de Lénine en ce domaine, aurait été souhaitable.

Au total, un livre bienvenu en ces temps de révisionnisme colonial, un pamphlet qui dérange bien des idées reçues. On souffre cependant un peu de n'avoir pas accès à la pensée protestataire anticoloniale. La France n'a jamais été unanimement raciste et colonialiste. Il y a tout de même eu une protestation, voire une résistance, notamment lors des conquêtes (Guesde pour le Tonkin, Jaurès pour le Maroc), des guerres (Rif, Indochine, Algérie), ou dans les grands moments d'affirmation de la bonne conscience coloniale (expositions). Le PCF y a eu sa part, que je n'idéalise certes pas. D'autres voix se sont élevées, parfois (rarement) au nom de l'anticolonialisme, le plus souvent au titre de la simple justice (Anatole France, André Gide, Andrée Viollis, les surréalistes, plus tard Mauriac, Sartre, Jeanson...). L'objet d'un autre livre ?

Alain Ruscio


Origine : http://www.humanite.pre...12-28/2004-12-28-453736


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Posté le 12/12/2005 à 17:00:15 (id:10969)
La colonialité française en Algérie et le culte musulman (1) (Michel Renard)
La colonialité française en Algérie et le culte musulman (1) (Michel Renard)
Mosquée Djemaâ el-djedid, ou mosquée de la Pêcherie (légendée par erreur "Djemaâ el-kebir")


La colonialité française en Algérie et
le culte musulman (1)



On appelle "colonisation" le mouvement qui porte des éléments de puissances européennes à entrer en contact et à s'installer dans des régions étrangères plus ou moins lointaines. La pluralité des mobiles de ces conquérants n'est pas réductible à une seule idéologie.
On appelle "colonialisme" les doctrines qui ont accompagné et justifié la colonisation. Là encore, la diversité fut la règle.
Mais ni la "colonisation" ni le "colonialisme" ne sont des concepts qui recouvrent ce qu'a été la réalité historique du contact entre populations, le champ et les effets de la présence/domination coloniale.
On pourrait donc appeler "colonialité" cette combinaison historique complexe que fut le temps colonial. Les rapports réels qu'entretinrent ces sociétés furent marqués par «l'ambivalence» comme l'affirme l'historien Daniel Rivet qui, à égale distance de l'injuste apologie et de la débile repentance, définit ainsi le champ de l'investigation :

«Il ne revient pas à l'historien, sous couvert d'objectivité, de donner des couleurs en demi-teinte à ce temps de la colonisation au Maghreb. Pas plus qu'elle n'est blanche ou noire, la vérité n'est grise. Et l'analyste se doit d'écouter les protagonistes se crier qu'ils constituaient un couple passionnel d'ennemis complémentaires sur fond de haine qui ressemblait à de l'amour. Il lui appartient autant de mesurer la métamorphose silencieuse que le fait colonial accomplit sur les contemporains, en se jouant de la barrière clivant en deux la cité coloniale» (Le Maghreb à l'épreuve de la colonisation, Hachette, 2002, p. 18).

La colonialité a traité le religieux islamique d'une manière qui ne relève certainement pas de «l'islamophobie» comme le prétendent avec simplification aujourd'hui des esprits exaltés et ignorants. L'étude reste à effectuer, et ne sera pas menée ici.
Mais pour illustrer ce propos d'un seul exemple, qui ne vaut certes pas preuve pour l'ensemble, signalons ce petit fait symptomatique, parmi tant d'autres, datant de l'apogée de la domination coloniale française en Algérie.

Le 12 janvier 1922, la direction des Affaires indigènes du Gouvernement général de l'Algérie demande au préfet d'Alger de faire retirer l'affiche réclame peinte sur le mur du minaret de la mosquée djemaâ el-djedid, repérée par la flèche sur la photo ci-dessus qui figure dans le dossier d'archives.
Les Affaires indigènes demandent également que «les ouvertures des immeubles voisins de la mosquée de la Marine [djemaâ el-kebir, rue la Marine] soient garnies de barreaux et grillagées» (fonds de la préfecture d'Alger au Centre des Archives d'Outre-mer, à Aix-en-Provence).
On ne peut donc réduire le rapport de la colonialité à l'islam aux catégories de la discrimination et de la répression.

Michel Renard



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Posté le 10/12/2005 à 10:57:18 (id:10631)
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